RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION
Anêantissemeul du Fils de Dieu. — Immutabilité d sa nature. — On compare à l'union de l'unie et di corps, l'union du Verbe avec l'humanité. — ■ C't mystère n'est ni impossible, ni indique de Dieu. • — )/ est propre à en rehausser l'idée, il en donné une juste de l'homme. — le Fils de Dieu est reconnaissable en Jésus Christ, malgré le voile dont il se couvre.
1. Quelles sont vos pensées, mon cher Eusèbe, sur ce mystère ? ne vous écriez-vous pas : Et sans doute ce mystère de la piété est grand (1 Tim. m, 1G) ; Dieu a paru revêtu de chair, et s'est anéanti! (Philipp. n, 6) ô prodige incompréhensible! un Dieu anéanti!
Qu'est-ce en effet que l'homme devant la majesté suprême? ce n'est qu'un néant.
Dieu s'anéantit donc en devenant homme.
De plus, l'éclat et la gloire doivent accompagner sa grandeur. Il s'en prive en prenant la l'orme d'esclave; il anéantit donc la distinction extérieure et sensible qui doit être entre lui et la créature.
IL Ne craignez cependant rien pour sa majesté. Elle peut se couvrir d'un nuage et d'un vêtement; elle peut supprimer les témoignages de sa présence, et demeurer toujours la même. Elle est immuable, elle ne1 peut ni rien perdre, ni rien acquérir : parce' qu'elle possède nécessairement toutes les perfections. De qui l'infiniment parfait recevrait-il le plus petit degré d'être? Serait-ce de la nature humaine qu'il s'unit? L'homme n'a par lui-même ni puissance ni être; tout ce qu'il a, tout ce qu'il est, il le tient, à chaque instant, de la main qui l'a formé; il a reçu, il peut recevoir; voilà, pour ainsi dire, son essence. S'il arrive donc dans l'union du Verbe à l'homme, quelque changement, c'est dans la créature qu'il arrive, L'humanité sans rien perdre , élevée au comble de la gloire, devient la nature du Fils de Dieu Faisons taire ici notre curiosité. 11 est honteux d'ouvrir la bouche en présence d'un Dieu anéanti. Il.ne convient à de faibles mortels que de s'anéantir euxmêmes, et par leurs adorations., de tirer, pour ainsi dire, leur Dieu de ses humiliations. Cela est vrai, direz-vous, mais n'estil pas permis de voir, s'il est possible, un peu plus clair dans une matière qui paraît pleine d'obscurités? Essayons, pour approcher d'un secret si profond, de faire usage de nos sombres lumières.
111. Je vous prie de vous considérer vousmême. Vous êtes composé de deux parties étrangement différentes, d'esprit et de matière. Votre âme préside à votre corps, v fait divers changements; elle-même eh souffre à son tour. Si votre corps est nid au commandement et selon la volonté de \\ Ire âme ; votre âme est.troublée, votre âme est affligée, et agitée en mille manières ou fâcheuses, ou agréables suivant les disposi-* lions de votre corps : ce qui suppose, dan» ces deux substances, de l'imperfection, puis-
que l'une reçoit h l'occasion de l'autre ; l'âme reçoit des mouvements du corps, et le corps reçoit des mouvements a l'occasion des modifications de l'âme. Ces deux substances étant imparfaites peuvent concourir à former un tout plus parfait : c'est ce qui arrive effectivement : de leur union résulte 1 homme qu'on appelle personne, esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brute. Ces attributs conviennent au tout , par rapport à chacune de ses parties. De là tournons les yeux vers Jésus - Christ Dieu et homme tout ensemble.
La différence entre l'union de notre Ame avec notre corps, et l'union du Verbe avec l'humanité est visible. Ces deux unions n'ont d'autre rapport entre elles que la liaison de diverses natures. C'est précisément la différence qui peut faire entendre la dernière union. Dans Jésus-Christ, le Verbe préside à tout, il tient tout sous sa main, il domine en tout et partout la nature humaine. Tout dans elle est absolument soumis à sa direction intime. Ses pensées et ses mouvements, ce qu'il veut, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il cache au dedans, tout ce qu'il montre au dehors est animé par le Verbe, conduit par le Verbe, digne du Verbe. La nature humaine lui appartient, elle n'est plus à elle, elle ne forme pas un tout: le Verbe est le tout, le parfait; parce que seul il donne sans rien recevoir. Il est donc seul personne. A cette conséquence conduit nécessairement l'union de notre âme et de notre corps. Ces deux substances ne forment pas un tout séparément, parce qu'elles sont imparfaites, et qu'elles se perfectionnent mutuellement. Doncpuisqu'en Jésus-Christ le Verbe est le parfait, et que seul il perfectionne, seul il est le tout, c'est-à-dire la seule personne.
IV. Je conçois, me direz-vous, autant qu'il est possible de voir dans une matière couverte de nuages, que supposé l'union du Verbe avec la nature humaine, je ne puis nier la conséquence que vous venez de tirer de l'exemple de l'union de notre âme et de notre corps. Mais comment supposer l'union du Verbe avec la nature humaine? Quelque différence qu'il y ait entre l'esprit et le corps, Ja différence n'est qu'entre le fini et le fini; Ja distance n'est donc pas insurmontable. Mais quel rapport entre le fini et l'infini, entre le néant et l'être ? Il y en a un fondé sur la nature même du fini. C'est que le fini peut être à l'infini, élevé, annobh, perfectionné par l'infini; c'est un vide immense qui peut toujours recevoir, sans être rempli, Contesterez-vous au fini cette propriété? Ce serait renverser sa nature. Contesterez-vous au Tout-Puissant le pouvoir d'enrichir et de perfectionner sa créature; ou luiassignerezvous des bornes? Lui direz-vous : voilà ce que vous pouvez, n'allez pas au delà, vous le tenteriez en vain, cet ouvrage n'est pas renfermé dans l'enceinte de votre puissance ?
V. Non, me répondrez-vous, je ne disputerai point a Dieu sa puissance. Il n'est pas
impossible qu'il s'approprie l& nature humaine de telle sorte que, par rapport à celte nature, il puisse être dit homme, passible , mortel, etc., de même que l'homme, par rapport aux deux parties dont il est composé, est tout à la fois corruptible et incorruptible. Ou du moins je ne conçois en cela aucune impossibilité ; ce qui me suffit pour me contenir dans le respect et le silence Mais il me semble qu'il est indécent, indigne de la souveraine majesté de s'abaisser ainsi jusqu'à la créature. Je n'ai, mon cher Eusèbe, qu'une question à vous proposer.
N'est-ce pas Dieu qui vous a fait, qui vous conserve, qui vous meut, qui vous éclaire ; en sorte qu'il n'y a rien, ni dans votre corps, ni dans votre esprit , jusqu'au plus léger mouvement, jusqu'à la plus sombre pensée, qu'il ne connaisse, où il n'influe ? Cette attention de la Divinité sur vous, est-elle indécente? Est-elle indigne de sa grandeur?" Non, me répondrez-vous, parce que ce soin ne diminue en rien la majesté suprême.
Dieu est l'intelligence infinie, Ja puissance sans bornes. Il connaît tout, il produit tout. Il est même de la grandeur de son être qu'il soit seul l'indépendant, et que tout dépende de lui. Pourquoi donc serait-il indigne de lui de s'abaisser jusqu'à l'homme? Il n'en coûte rien à sa grandeur, pour donner des marques nouvelles de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. C'est se manifester ? c'est se faire connaître plus parfaitement.
VI. Ouvrez les yeux. Ces vastes corps qui composent le monde, ravissent votre admiration. A la vue de cette profusion de beauté* et de richessses, transporté hors de vousmême, vous vous écriez : Que Dieu est puissant 1 cette magnificence superbe vous rappelle ainsi à l'idée de son auteur. Envisagezvous cette idée? Aussitôt le monde visible disparaît; il ne vous semble plus rien, oudu moins qu'un faible essai de la main qui l'a formé. Vous voyez dans la puissance infinie une infinité de mondes plus merveilleux encore, qui à sa voix, sortiraient du néant, s'il lui plaisait de dire : Qu'ils soient. Mais quand vous voyez Dieu lui-même descendre , pour ainsi dire, de son trône, et s'unir au néant : à ce trait de puissance, n'êtes-vous pas muet? Vous ignoriez qu'une majesté infinie pût se rabaisser.
VIL L'ordre et la symétrie qui régnent dans les corps immenses de- l'univers, vous touchent encore plus sensiblement que leur vaste contour. La main qui les a faits les uns pour les autres, qui les dirige à leur fin, qui les entretient si constamment dans uno heureuse harmonie, n'est pas moins sage qu'elle est puissante. Nous sommes les seuls où- nous n'apercevons point les traces d'une intelligence qui conduit chaque chose à sa fku Tout devrait nous porter au bien infini, presque tout nous en détourne. Nous sommes composés d'une multitude d'attraits pour de vains fantômes. Nous condamnons notre folie et nous l'aimons. Nous avons donc besoin d'un maître sûr dont nous ne puissions mépriser les leçons ; et .d'un mo-
PART. IV
dèie accompli, qu'il nous soit honorable de copier. Quel maître 1 quel modèle! là sagesse elle-même se montre à nous ; nous instruit de tout ce qu'il nous est essentiel de savoir; anéantit notre orgueil par son humilité; dégrade les richesses par sa pauvreté; jette un opprobre éternel sur les plaisirs par les souffrances , et nous prend par la main pour nous ramener à notre fin.
VIII. Accablé de vos biens, ô mon Dieu , je sens que ma reconnaissance est infiniment au-dessous de votre bonté. Que suis- Je donc vile créature pour mériter votre attention? Relégué dans un petit coin de l'univers , je vois que toutes les merveilles que vous y avez répandues sont pour moi ; j'en suis le centre, le terme et I'abrég4 par les sensations dont vous m'avez rendu capable ; c'est sur mes besoins que vous réglez le cours des saisons et de la nature. Quelle bonté! N'est-elle pas épuisée? Dieu a un Fils, et ce Fils m'apprend que Dieu a tellement aimé le monde quil a donné son Fils unique. (Joan. m, 16.) Le présent est infini : l'amour qui le fait est donc sans bornes. C'est dans le mystère de l'Incarnation qu'il faut étudier la Divinité ; ses autres ouvrages, quoique parfaits, ne sont que des ébauches de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. Jésus-Christ est son chef-d'œuvre et le dernier effort, pour ainsi dire, de son amour. Sans ce mystère, l'homme aurait-il véritablement connu Dieu ? Se serait-il véritablement connu lui-môme?
IX. Je veux tout, j'aspire à tout, mon désir pour la gloire, pour l'immortalité , pour un bonheur qui renferme tous les biens, est infini : quelle grandeur! Je m'amuse à tout, un néant m'occupe, un néant m'afflige ou me console : je suis un enfant en mille occasions, faible, découragé, abattu ; sans parler de mes vices et de mes passions, qui me déshonorent et m'avilissent: quelle faiblesse! Quelle bassesseî II n'est pas nécessaire de remonter au premier moment de la chute de l'homme, pour trouver le dénoûment de toutes ces contrariétés étonnantes de mon être; l'Incarnation démêle tout à coup cet amas confus de sentiments vifs et opposés. Il faut que ma grandeur soit bien réelle et d'un prix pn quelque sorte infini ; puisqu'un Dieu s'anéantit pour la réparer. 11 faut que ma bassesse soit bien profonde, puisqu'un Dieu descend si bas pour me relever. Ce que j'admire ici , c'est que ce mystère m'élève infiniment sans m'enfler, il me montre des biens immenses, mais perdus. Et il m'abaisse infiniment sans me désespérer : il me montre des pertes immenses, mais qui seront réparées. Le principe seul et la fin de mon être pouvait juger de ma haute élévation, et de la chute qui m'avait brisé : il n'y avait <{ue la grandeur même, qui eût pu faire 1 homme si grand : il n'y avait que la miséricorde même qui pût le délivrer de sa misère.
X. C'est aussi la miséricorde même, la grandeur, même, qui réside en Jésus-Christ. La nature humaine montre un Dieu, en le '.achant. Le voile n'est obscur aue uour des
cœurs aveuglés par les passions ; il est transparent pour les cœurs droits et raisonnables. Jésus-Christ n'est pas une simple créature, cela est visible. Tous les justes, avant son avènement, l'ont annoncé, plus encore par leurs désirs que par leurs discours. Il prend un corps, mais ce n'est pas dans le sein de la corrupti'on : une Vierge en fournit la matière. A sa naissance, les anges éclatent en cantiques de louanges et d'actions de grâces. II est encore étendu dans une crèche, et il porte la joie et l'admiration dans le cœur des pauvres et des simples. Il appelle les sages à son berceau, et la foi éclairant leur esprit, ses langes les pénètrent de respect, et les tiennent prosternés à ses pieds. (Chalcide, Comment, in Timœ. Plat.)
Il se montre aux hommes. Sa puissance les étonne, sa bonté les gagne et les attire. Ses pas sont marqués par ses bienfaits. Partout il étend sa main salutaire, là sur un aveugle, pour lui rendre les yeux; ici sur un boiteux, pour allonger et raffermir ses os; là sur un sourd, pour lui ouvrir les oreilles; ici sur un possédé, pour le délivrer du démon ; là sur un lépreux, pour le rendre à la société ; ici sur un mort , pour le rappeler à la vie. La sagesse de ses discours éclaire et persuade. La sublimité de sa doctrine étonne et confond les superbes ; console et rassure les humbles. L'autorité de sa parole abat, terrasse. La simplicité avec laquelle il parle des plus hauts mystères, montre qu'en lui sont renfermés les trésors de la science et de la sagesse, et qu'il est né dans le secret qu'il révèle. Il est faible, triste, pleurant; mais c'est quand il s'affaiblit, quand il s'attriste, quand il se trouble lui-même. Il est la force et le courage, quand les hommes le maltraitent.
Quelle est sa sainteté 1 ici les termes se refusent. Il rapporte tout à la gloire de son Père. Il règle tous ses mouvements sur sa volonté suprême. Jamais il ne la prévient. Jamais il n'en diffère l'accomplissement. Il s'en nourrit, elle estsa vie. Son amour pour les hommes est infini, et il ne veut que leur bonheur; et pour le leur procurer, les plus grands travaux lui sont chers. Sa douceur est inaltérable. La fureur jalouse de ses ennemis ne peut la troubler. 11 parle aux Juifs avec force ; il déplore leur aveuglement ; il en prédit les suites funestes : mais c'est le zèle, c'est la compassion, c'est la tendresse qui parlent. Sa pauvreté est excessive. Il oublie ses besoins ; il veut dépendre de la charité des hommes ; il n'a recours à sa puissance, que pour satisfaire à la justice, ou pour soulager les pauvres qui le suivent dans les déserts. Sa patience souffre tout. La grossièreté et l'ignorance de ses disciples ne le rebutent point. Les calomnies et les outrages des pharisiens le laissent tranquille et immobile. S'il ouvre la bouche, ce n'est pas pour se plaindre : l'intérêt seul de la vérité la lui ouvre et le fait parler. En un mot, il est impossible de remplir le défi qu'il fait, de le convaincre d'aucun péché, du plus petit mouvement où l'on puisse apercevoir une
légère teinture d'amour-propre, d'intérêt, «Je curiosité, de recherche de l'estime des lioraïues, des distinctions, des plaisirs des sens, ou d'aucune passion humaine. Rassemblez toutes les idées de vertus qui ont éclaté dans les plus grands hommes de l'antifpjité; joignez-y toutes celles que leurs panégyristes les plus éloquents ont pu inventer; ajoutez tout ce que votre esprit pourra vous fournir de plus noble, de plus pur, de plus accompli ; formez-en un portrait, et comparez-le à celui que les évangélistes nous ont laissé de Jésus-Christ : vous serez étonné de trouver le vôtre si grossier et si au-dessous de la réalité, Il est évident qu'il n'y a que la sainteté môme qui ait pu se faire peindre d'une manière si parfaite par les évangélistes.
XI. Voudrait-on que Dieu, en se montrant à la terre, y parût avec le luxe et le faste des princes et des rois? Quelle grandeur 1 elle n'est que pour les sens et pour l'imagination : c'est proprement la -grandeur des corps. Dieu doit paraître en être le maître, et n'en inspirer que du mépris aux esprits. Voilà ce que Jésus-Christ fait : par sa puissance il montre que les corps sont soumis à §on empire, par ses leçons et par ses exemples il apprend aux esprits, qu'ils no sont pas faits pour de si chétifs objets. Voudrait-on qu'ilparûtavecles arts et les sciences? Quelle grandeur! les arts et les sciences, en comparaison dé la connaissance et do l'amour de Dieu, sont moins que les corps par rapport aux esprits. Un Dieu doit paraître en être la source, en faire connaître la juste valeur et l'usage légitime. Voilà ce que Jésus-Christ fait : il dispose souverainement des lois de la nature, des esprits et des rorps. Il connaît donc et la nature, et les esprits et les corps. Donc il connaît tout ce qu'i} y a de vrai dans les arts et les sciences, et il en es} la source. De quel usage les arts et les sciences sont-ils à un esprit ? s'ils ne l'élèvept jusqu'à Dieu, ils ne font que l'enfler et le corrompre. Il ne fallait donc apprendre aux esprits qu'à connaître et à aimer Dieu. C'est là, manifestement la tin de l'Incarnation. Est-ce la seule? Le Fils de Dieu n'est-il venu sur la terre que pour être notre maître et notre modèle?