IV. Espércrai-je que sans satisfaction
Dieu par sa suprême autorité abolisse mon
crime? mon espérance est téméraire, C'est séparer la puissance de la justice et de la sainteté. C'est donc îui faire une nouvello injure. Espérepai-je que Dieu m'inspirera une sincère pénitence, et qu il s'en contentera? Mais comment m'accordera-t-il cette grâce, avant que d'être réconcilié avec moi ? comment sera-t-il réconcilié, sans que sa sainteté et sa justice soient satisfaites, et que tous ses attributs, que j'ai osé attaquer, aient été vengés de mes outrages? Supposons qu'il le fasse par une miséricorde dont je n'ai point d'idées; le crime demeurant impuni, l'ordre ne serait pas rétabli. L'inégalité entre l'offense et la réparation subsistant, la justice ne serait point satisfaite : l'opposition infinie, entre Dieu et le péché, si facilement oubliée, serait obscurcie : la sainteté par essence serait inconnue; le mépris de la loi éternelle autorisé; la nécessité de l'amour de l'ordre ignorée; mes inclinations à la révolte seraient fomentées.
V. II n'y a qu'un Dieu qui puisse prévenir tant d'inconvénients ; parce qu'il n'y a qu'un Dieu, qui puisse satisfaire la justice d'un Dieu irrité contre mes désordres. S'il est seulement Dieu, il ne le peut. Il faut qu'en conservant la nature divine, il unisse à sa personne une nature étrangère à qui les abaissements et les humiliations puissent convenir. Mais, quelle sera cette nature étrangère? Sera-t-elle différente de la mienne ? elle me sera donc inutile, puisqu'elle ne pourra me représenter. Sera-t-elle semblable à la mienne, mais de telle sorte qu'elle n'en porte point le crime, et qu'elle n'ait point l'obligation de satisfaire pour moi? elle contribuera plutôt à me condamner qu'à me réconcilier; puisqu'étant pure, comme elle doit l'être, elle ne sera point chargée non plus de mes iniquités. 11 faut pour me réconcilier, qu'elle se mette à ma place, qu'elle soit ma victime, qu'elle porte tout le poids de la justice divine, et qu'elle le porte en mon nom, et qu'elle surmonte tous mes crimes par sa sainteté.
VI. C'est jusque là que devaient me conduire des réflexions sérieuses sur les idées de Dieu et de l'ordre, et sur mes misères. Sans vous, ô mon Sauveur, eussé-je fait ces réflexions? insensible à mes maux, je les aurais méconnus ; ou si je les avais connus, le désespoir, ou l'orgueil eussent été ma ressource, le désespoir si j'avais senti l'impuissance où j'étais[de m'en délivrer; l'orgueil, si j'avais cru pouvoir en sortir par mes propres efforts. Vous m'étiez donc également nécessaire et pour connaître la profondeur de mes misères, et pour m'en tirer. Mais en vous je trouve tout. A'ous voulez être mon médiateur et mon pontife, ma caution et ma victime ; vous vous immolez sur la croix àla justice de Dieu : mes crimes sont abolis ; la justice qui demandait vengeance, est désarmée par une satisfaction proportionnée à l'offense; la majesté suprême reçoit un honneur plus infini que mes outrages n'étaient déshonorants: l'ordre est rétabli par uno
punition au-dessus de mes crimes : l'opposition entre la sainteté et ma corruption est levée : je suis changé; le sang que vous versez, tombe sur moi, me lave et me purifie ; les plaies Je mon cœur sont fermées; ma réconciliation est assurée : revêtu des mérites de mon médiateur, je puis désormais avec confiance me présenter au pied du trône de la' grâce.
VII. Admirons, mon cher Eusèbe, l'union de la miséricorde et de la justice. Jamais ces deux perfections divines n'éclateront avec plus de magnificence que dans l'ouvrage de notre rédemption. La miséricorde sur nous es! entière. Nous étions coupables, redevables à la justice, obligés à une satisfaction proportionnée ; des supplices dont la durée éternelle répondit en quelque sorte à l'énormité de nos crimes, nous attendaient. Dieu nous décharge de nos dettes, et les transporte sur son'Fils, quelle miséricorde 1 il exige tout de ce Fils, qui veut bien être notre caution, e.t tout payera notre place : quelle Justine,! Elles sont incompréhensibles la miséricorde et la justice du Père, qui, pour nous épargner, n'épargne pas son Fils! elle est incompréhensible la charité du Fils, qui se livre a la justice de son Père, pour nous mettre à couvert de ses coups.
VIII. La miséricorde est ici palpable. J'en conviens, medirez-vous, mais j'ai de la peine d'allier avec la justice le traitement de Jésus- Christ. Est-il juste que l'innocent devienne la caution du coupable ? est-il juste que le saint soit puni et le criminel épargné? Il n'est pas difficile de dissiper votre peine, elle serait fondée, si l'innocent qui souffre pour vous souffrait malgré lui; s'il n'était pas ma|tre de sa vie, si ses souffrances étaient rejetées comme inutiles par celui à qui il les offre. Mais Jésus-Christ donne sa vie pour la reprendre : Personne, dit-il luimême, ne mêla ravit, mais c'est de moi-même que je ta quitte ; j'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre. (Joan. x, 17, 18.) Il la donne pour tous, mais spécianient afin que ses brebis aient la vie, et qu'elles l'aient abondamment. (Ibid., 10.) Après avoir offert une hostie pour les péchés, et par une oblation rendu parfaits pour toujours ceux qu'il a sanctifies, il recouvre la Yie, et s'assied pour toujours à la droite de Dieu qui a accepté celte obla'ion et cette hostie (Ilebr. x, 12, 14): car, dit encore Jésus-Christ: C'est pour cela que mon l'ère m'aime, parce que je quitte ma vie. (Joan, x, 17.) C'est son Père riiême qui l'a livré à la mort pour nous tous. (Rotn. vin, 32.) La justice est donc ici parfaite de toutes parts. L'innocent use de ses droits; il dispose d'une viesoumiseàson empire; il la perd, il la recouvre avec une égale facilité. L'offensé trouve les siens; sa justice est satisfaite, sa sainteté vengée. Le coupable ne peut se plaindre; il était insolvable, il trouve dans sa caution un prix qui excède ses dettes et qui le change. Quel est son devoir? c'est de s'offrir et de se consacrer tout entier, eta sa caution qui paye pour lui, et à la majet té offensée qui accepte la caution
parce qu'à son égard la miséricorde des deux côtés est sans bornes.
IX. Pour être reconnaissants et justes, ayons toujours les yeux fixés sur Kautel que notre Pontife arrose de son sang. C'est là où nous apprendrons à connaître Dieu. Qu'il est grand 1 les humiliations d'un Dieu fait homme sont seules un honneur digne de sa majesté. Qu'il est saint 1 le sang d'un Dieu est la seule victime qu'il puisse agréer. Qu'il est juste I la mort d'un Dieu est seule capable de fléchir sa colère. Que le péché est incompatible avec ses perfections 1 le sacrifice d'un Dieu est nécessaire pour l'abolir et l'effacer. Nous tremblerons en présence d'une si redoutable majesté, mais en l'aimant cette majesté qui est Vamour même qui a paru envers nous en ce qu'il a envogé son Fils unique dans le[monde,afin que nous vivions par lui. Et cet amour consiste en ce que ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais que c'est lui qui nous a aimés le premier et qui a envoyé son Fils comme la victime de propitiaiion de nos péchés. (1 Joan. îv, 8-10.) La charité de Jésus-Christ notre médiateur, notre pontife, notre hostie, nous pressera : considérant que si un seul est mort pour tous, donc tous sont morts, et que Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour celui quiest mort etquiestressuscitépoureux, (II Cor. v, H, 15.)
X. Avec quelle joie, à la vue de ce berceau douloureux où nous sommes enfantés, envisagerons-nous les misères de cette vie et la mort même ? elles ne se montreront plus è nous sous la lugubre image de supplices que méritent des coupables, mais comme autant de glorieux traits de ressemblance avec notre chef, sûrs que c'est une vérité certaine, que si nous mourons avec Jésus-Christ, nous vitrons aussi avec lui; si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui. (II Jim. ii, 11, 12.)
XL La vue de la croix nous pénétrera do haine contre le péché. Nous l'aurons en horreur comme l'unique mal. Nous nous armerons contre lui. Nous nous hâterons de lo punir. Nous unirons nos larmes à celles do Jésus-Christ, notre cœur contrit et humilié à sa douleur, nos jeunes et nos pénitences à ses jeûnes et ses privations, notre mort à la sienne, non pour augmenter le mérite de son sacrifice ; il est infini ce mérite, mais pour achever comme membre ce que Jésus-Christ a commencé comme notre chef, ou plutôt c'est lui-même, motif, principe et fin de nos satisfactions, qui accomplira dans nous, comme dans ses membres, ce qui nous manque dans la part de son calice que sa bonté nous a départi:
XH. Enfin, mon cher Eusèbe, nous trouverons dans la croix un fondement inébranlable de notre espérance, Car, selon le raisonnement de saint Paul : Si Dieu eut pour noies, qui itéra contre nous ? s'il n'a pus épargné son propre l < ils et s'il l'a livré à la mort pour nous tous, que ne. nous donnera-t -il point après nous l'avoir donné y (Hun. vui, 31.) C'est Dieu que nous avions offensé, c'est sa
justice inexorable que nous devions salisfaire , c'est lui seul que nous devions craindre et c'est lui qui se déclare pour nous et qui prend en main notre défense ; quelle puissance oserait combattre la sienne ?quelle malignité" et quelle envie pourraient s'opposer à sa bonté? qui voudrait rendre sa miséricorde inutile ou en suspendre les effets? Jl n'a pas épargné son propre Fils, son Fils unique, il 1 a sacrifié pour nous sauver, il l'a livré à la mort pour nous, il a noyé dans son sang toutes nos iniquités, il a mis sur lui nos anathèmes avec nos péchés, il a exigé de lui à la rigueur tout ce que sa sainteté eût éternellement et inutilement exigé de nous, il l'a brisé comme s'il eût été coupable, parce qu'il a tenu notre place : Qui accusera désormais les élus de Dieu ? c'est Dieu même qui les justifie. (Ibid., 33.) Dieu ne se contente pas de nous décharger de nos crimes et de nous accorder des leltres de grâce ou d'abolition qui nous procurent seulement l'impunité sans nous convertir ; mais il nous donne un cœur nouveau, il nous purifie par son amour.
Qui osera les condamner? c'est Jésus-Christ même qui est mort, et bien plus qui est ressuscité aussi et qui outre cela est à la droite de Dieu, où il intercède pour nous. [Ibid., 3k.) Jésus-Christ est notre médiateur, il a fait sa cause de la nôtre, il est non-seulement notre pontife, mais encore notre victime et il a consenti à mourir pour expier nos péchés, non decette sorte d'expiation qui ne va point jusqu'à la conscience, mais de cette expiation qui change le pécheur en innocent et Je coupable en entant de Dieu. Ressuscité et assis à la droite de Dieu sur le même trône, il a une puissance sans bornes dans le ciel et sur la terre ; il peut sauver, absoudre, justifier qui il veut ; il continue d'être notre médiateur et notre pontife; plein des mêmes sentiments qu'il a eus pour nous sur la croix, il n'offre pas seulement les prières qu'il a faites dans les jours de sa chair, mais jl en ofîre de continuelles que sachante sait allier avec sa souveraine puissance. Son sacerdoce est éternel, son sacrifice unique est donc aussi éternel, c'est-à-dire, toujours offert, toujours accepté, toujours aussi présent au Père, et aussi réel du côté du Fils par ses dispositions, que lorsqu'il a été accompli sur le Calvaire. Comme Jésus-Christ demeure éternellement, il possède un sacerdoce éternel. C'est pourquoi il peut sauver pour toujours ceux qui s'approchent de Dieu par son entremise, étant toujours vivant pour intercéder pour nous, [tlebr. vu, 24, 25.)
XIII. Qu'il est donc consolant le mystère de la mort d'un Dieu 1 mais ne l'est-il pas trop pour être croyable ? Quoi le Dieu créateur de tout, le principe de la vie expire sur une croix ! Notre foi, mon cher Eusèbe peutelle soutenir la vue d'un tel objet sans scandale? la mienne est effrayée, mais elle n'en est ni moins ferme, ni moins intrépide. Elle s'est déjà convaincue qu'il n'était pas indigne de la grandeur suprême do se revêtir de l'humanité, pour instruire les hommes
de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. La nature humaine est passible et mortelle : pourquoi serait-il , indigne de la même grandeur de souffrir et de mourir dans celte nature, pour rendre sensible la majesté de l'Etre par essence, sa sainteté, sa justice, sa miséricorde ? notre foi chancellerait-elle, parce que la mort d'un Dieu fait éclater ces attributs dans toute leur infinité? Elle s'affaiblirait donc, parce que Dieu se montrerait trop grand. Et c'est précisément ce qui doit la rassurer et la fortifier. Si ce mystère resserrait l'idée que nous avons de la Divinité, nous devrions le rejeter. Mais puisqu'il l'étend et qu'il nous montre Dieu si grand, que notre intelligence consternée et abattue devant une si haute majesté, ne trouve d'asile que dans sa foi; ce mystère est digne de Dieu. La conséquence est nécessaire.
XIV. Quelles preuves ai-je, me demanderez-vous, que c'est réellement mon Dieu qui expire sur une croix pour mon salut? Quelles preuves, mon cher Eusèbe, eh 1 quel autre que la miséricorde même peut mourir comme Jésus-Christ ? Suivez-le dans sa passion il vous paraîtra, pourainsi dire, encore plus Dieu que durant sa vie.
Jésus-Christ s'est rendu la caution et la victime des pécheurs, il tient leur place, il les représente tous, non comme uile simple image et comme une simple figure, mais comme ayant réellement succédé à leurs obligations, comme chargé de leurs dettes, comme devant expier dans sa personne toutes leurs iniquités depuis l'origine du monde jusqu'à la fin des siècles. En se chargeant d'un tel poids, il s'oblige à tout ce que les pécheurs auraient dû faire s'ils avaient connu leur état et s'ils avaient été touchés de repentir. Il doit par conséquent entrer dans leur crainte, dans leur saississement, dans leur consternation et dans leur surprise à la vue des jugements de Dieu. 11 doit donc paraître devant son Père dans un saint tremblement, être prosterné devant son inexorable sainteté, n'opposer à sa colère que des gémissements et quelques paroles entrecoupées pour marquer son obéissance , et lui témoigner par une agonie et par une sueur de sang, de quel poids était l'obligation de satisfaire sa justice et de prendre sur soimême la malédiction prononcée contre tous les hommes.
Comme une victime il doit se taire devant ceux qui ne pensent qu'à l'immoler, être semblable à un agneau qui n'a point de voix pour se plaindre, demeurer muet et sans défense, comme s'il n'avait rien à répliquer à ses accusateurs et qu'il méritât tous les reproches qu'on lui fait. Il faut que sur la croix il pousse de grands cris vers son Père pour en être exaucé et obtenir par l'assurance de* sa résurrection, la certitude de la réconciliation des pécheurs. Pouvez-vous, mon cher Eusèbe, ne jtas reconnaître daus Jésus- Christ votre caution et votre victime?
XV. Mais où est donc ce médiateur assuré du succès de son ministère ? où est ce Pontife (ondant la nouvelle alliance ? où est le
PART. IV
Fils de Dieu égal à son Père ? Voyez-le sortant de son agonie; plein de force et de courage se présenter à ceux qui viennent le prendre. Voyez avec quelle facilité il les renverse d'un souffle par cette auguste parole : C'est moi qui suis. Comment il les arrête aussi longtemps qu'il lui plaît pour les instruire et pour leur montrer que c'est avec une pleine liberté qu'il se livre à eux. Comment il s'en fait obéir en leur ordonnant de laisser aller ses disciples. Voyez avec quelle puissance il guérit une blessure faite par le mouvement d'un faux zèle, l'oreille rétablie montre la main qui l'a formée. Voyezle devant tous les tribunaux, il n'y paraît que pour les rendre témoins de son innocence et de sa justice et pour les forcer de reconnaître eux-mêmes qu'ils le condamnent injustement, Voyez avec quel empire il dispose de tous les événements et des volontés de ses ennemis, pour accomplir les anciennes prophéties et les siennes propres, qui annonçaient toutes les circonstances de sa passion.
Voyez sur ta croix l'arbitre souverain qui fait miséricorde et justice, qui ouvre le ciel à un voleur etlaisse l'autre dans son incrédulité et dans son Impénitence. Voyez le Créateur de l'univers, qui supprime la lumière du soleil et couvre la terre de ténèbres. Enfin tout est accompli. (Joan. xix, 28.) Le Pontife éternel jette un grand cri, remet son âme entre les mains de son Père, permet à la mort de s'approcher, plein de vie et de force, il baisse la tête, il expire. Dans ce moment, le voile du temple se déchire en deux parties, depuis le haut jusqu'en bas, la terre tremble, les pierFes se fendent, les tombeaux s'ouvrent , plusieurs corps des saints qui étaient morts ressuscitent. Ce désordre général de toute la nature publie la mort de l'Auteur de ta nature. Unissons-nous au centenier et à tout le peuple, témoins d'un si étrange spectacle, pour confesser la justice et la divinité de Jésus-Christ. (Phlegon., lib. xxiii Chron. olymp.; Tertull., ApoL, Origen., lib. ii, Contr. Cels.)
XVI. 0 mon Dieu, si j'avais été présent à ce qui se passait sur le Calvaire et qu'il m'eût été permis d6 m'approcher de votre croix , avec quelle ardeur l'eussé-je embrassée ! avec quel respect eussé-je reçu sur ma tête le sang qui découlait de vos plaies 1 avec quelle religion eussé-je baisé ta terre qui en était arrosée 1 combien eussé-je désiré que ce sang précieux pénétrât jusque dans mon cœur et qu'il le purifiât de ce qui le rendait injuste l Votre charité ne m'a-t-elle point hussé quelque moyen de satisfaire des désirs quelle m'inspire ?