‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 94 sur 163 · RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE DE L 'EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE DE L 'EUCHARISTIE

Sans ce mystère, l'homme n'aurait pu s'approcher ae Dieu qu'avec hésitation et défiance. — L Eucharistie le met en état d'oser offrir à l'auteur de son être un culte digne de sa majesté. — Bonté de Jésus-Christ dans la manière dont il se donne. — Le rapport des sens et l'unité d'un même corps en plusieurs lieux, n'effrayent que l'imagination. — Idée que les mystères donnent de la Divinité.

I. Votre incarnation, ô sagesse éternelle, et la fin de ce mystère de charité m'avaient rempli d'admiration, de reconnaissance et d'espérance. Mais puis-je vous déguiser, à vous qui sondez les cœurs et les reins, Je fond de tristesse, de crainte et d'hésitation, qui restait en moi? Vos lumières en étaieni la source. Vous m'aviez appris que la loi essentielle de mon être était d'aimer mon

Créateur ; do ne vivre que pour lui, de consacrer à sa gloire tout ce que je suis ; parce que je lui appartiens tout entier. Vous m'aviez appris qu'étant fait pour vivre en société avec d'autres hommes, j'étais obligé de leur manifester mes dispositions intimes d'hommage et de respect; pour ne former avec eux qu'un corps d'adorateurs de la majesté suprême. Ces lumières si pures et si belles ne servaient qu'à rendre plus vif le sentiment de mon injustice et de ma corruption, et par une suite nécessaire, de l'impuissance où j'étais de in 'acquitter d'un devoir qui est la fin de mon être.

Mon Créateur est saint, me disais-je à moi-même; il est la règle, il est bon par essence, indéfectible par sa nature, infaillible dans son intelligence, et juste dans sa volonté. Il est incompatible avec le péché, avec le défaut, avec l'imperfection. 11 est incompatible avec le pécheur, il le rejette do devant lui par toute sa sainteté et par toute son essence. L'offrande d'une victime souillée et impure, tel que je suis, ne peut être acceptée. Je ne puis remplir totalement l'obligation essentielle de mon être; à moins que je ne sois préalablement purifié.

Mon état misérable vous est connu, ô sagesse éternelle 1 vous vous unissez à ma nature; vous l'immolez à la gloire du Créateur; et vous m'assurez que c'est pour satisfaire à sa justice, et pour abolir mes crimes. Mais quelle part ai-je à votre sacrifice? je n'y en prends que par mes péchés ; je ne participe point à la victime immolée pour moi. Cette espèce d'excoinonication m'effraye. Si le sang que vous répandez, m'était accordé; si j'entrais réellement en communion avec vous ; si j'étais arrosé de votre sang ; si j'étais nourri de votre chair : comme elle est inséparable de votre divinité, et par conséquent dé votre sainteté, je n'hésiterais plus sur mon changement; je m'offrirais avec confiance au Dieu saint, parce que, devenu un même tout avec vous, je serais par vous un adorateur digne de la majesté et de la sainteté infinie.

II. Ce nouveau mystère de votre amour et de votre puissance surpasse mes désirs. Dans l'Eucharistie vous me mettez entre les mains l'hostie qui m'a racheté. Vous ne vous contentez pas de l'aspersion générale que vous avez faite de votre sang sur la croix; vous le recueillez dans une coupe : vous m'exhortez à la prendre et à la boire, comme ma rançon particulière ; vous me déclarez qu'elle est pour moi la coupe d'une alliance éternelle ; vous m'assurez qu'elle est pleine du sang qui m'a remis mes péchés. Vous préparez votre chair : vous la mettez en état d'être mangée, sans qu'elle me cause de l'horreur : vous m'ordonnez de m'en nourrir, pour ne vivre plus que pour vous, comme vous ne vivez que par votre Père : vousaccordez à mes frères le même pain céleste, afin que nous ne soyons plus qu'tm seul corps en vous (i Cor x, 17), dont nous devenons les membres formes de votre chair et de vos os. [Ephcs. v, 30.) Rien ne

DE LE FRANÇOIS. rgo

peut donc désormais s'opposer à ia fin do notre création. Nos crimes et notre bassesse, la sainteté de notre Créateur et sa grandeur ne sont plus des obstacles à nos adorations. Nous pouvons, tous les jours do notre vie, rendre à l'Etre parfait un culte intini, en nous offrant, par vous, dans vous et avec vous comme une victime infinie.

III. Vous sentez, mon cher Eusèbe, la raison essentielle de l'institution de l'Eucharistie : mais que pensez-vous de ce mystère? n'êtes-vous pas étonné de l'anéantissement nouveau où Jésus-Christ se réduit pour vous? Sa divinité que vos yeux ne pourraient soutenir, n'est pas seulement cachée, comme dans l'incarnation ; l'humanité môme n'est pas aperçue. Toutes les preuves de sa vie, et même de sa présence sont retranchées à nos sens, qui n'aperçoivent que du pain et du vin. D'ailleurs le corps de Jésus- Christ est en même temps dans le ciel et sur la terre. Comprenez -vous qu'une telle unité soit compatible avec la pluralité des lieux, des temps et des personnes? votre raison souffre-t-elle sans impatience de so voir accablée sous le poids de tant de prodiges? Qu'elle est imbécile, si elle murmure l

IV. Plus ce mysière est au-dessus de mes pensées, plus il me console, plus il augmente mon amour pour Jésus-Christ, qui prodigue pour moi les plus grands miracles. Son second anéantissement ne me paraît pas plus incompréhensible que le premier. Si j'avais eu le bonheur de vivre avec Jésus-Christ , de le* voir et de l'entendre, sur sa parole attestée par toutes les preuves possibles de divinité, j'aurais vu, sous les faibles voiles de l'humanité, la majesté suprême, malgré le rapport de mes sens qui ne m'eussent annoncé qu'un homme, et j'aurais été infiniment sensible à sa bonté, qui me cachait une majesté dont le moindre éclat m'eût ébloui. Sur sa parole, je vois, sous les fragiles voiles du pain et du vin, le même corps uni à la divinité, dont l'attouchement rendait la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds, et je suis infiniment sensible à la charité, qui, pour se rendre accessible, pour inspirer de la confiance à ma timidité, supprime tout ce qui pourrait m'empêcher d'approcher d'elle.

V. Le rapport de mes sens ne me touche point : ils ne sont point faits pour juger de la vérité au préjudice de la raison et de la foi. Or voici ce que la raison m'enseigne : la matière ne remue les organes de notre corps et n'agit sur notre âme que suivant les lois établies par les lois de la nature. Dieu, en établissant ces lois, ne s'est pas ôté la puissance de remuer nos organes et d'agir sur notre âme, indépendamment de la matière. Il est vrai que les impressions que nous éprouvons, étant accompagnées d'un rapport nécessaire à la matière, elles nous suffisent pour nous assurer de son existence; parce qu'autrement nous serions dans l'illusion : ce qu'un être infiniment bon et véritable ne peut permettre. Mais cela n'a lieu que lorsque nous ne sommes point avertis

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