‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 96 sur 163 · IX. Mais, dites- vous avec Spinosa, pour · texte numérisé non relu

IX. Mais, dites- vous avec Spinosa, pour

5UG

croire, il faut juger, et pour juger, il' faut, avant tout, connaître l'objet; par conséquent l'esprit humain ne pouvant atteindre aux mystères de Jésus-Christ, il ne peut consentir à s'y soumettre.

Ce raisonnement n'est qu'un sophisme.

Pour croire, il faut sans doute juger qu'une chose est : mais faut-il juger ce q.ue c'est que cette chose; c'est-à-dire faut-il en connaître l'essence et les propriétés ? faut-il la connaître selon tout ce qu'elle est? Si, pour croire, il fallait avoir préalablement toutes ces connaissances, un aveugle devrait se roidir contre le témoignage de tous ceux qui lui attestent l'existence do la lumière. Nous devrions nous-mêmes douter si nous pensons : car notre propre pensée ne nous est point connue de telle manière, qu'il n'y ait rien de caché pour nous dans cet objet.

Que prétend donc Spinosa, quand il veut que, pour croire, on connaisse l'objet ? s'il veut qu'on en connaisse la nature et les pro- ? priétés ; il est manifeste qu'il exige trop. Si, pour croire,, c'est assez, selon, lui, de connaître l'existence de l'objet; il est manifeste que les mystères sont infiniment croyables, puisqu'il est évident qu'ils sont révélés.

De plus, lorsque nous avouons que les mystères sont au-dessus de la raison humaine, les incrédules ont tort de nous accuser de croire sans idées; comme si les mystères n'étaient, par rapport à nous, que des termes vides de sens. Nous savons ce que nous croyons, mais sans le comprendre, parce que les idées que nous en avons, sont imparfaites, proportionnées à notre esprit, et notre manière de concevoir, durant cette vie, où nous n'alLons guère au delà de l'existence des choses. Les objets que nous découvre Jésus-Christ, sont Dieu même, ou dans sa fécondité infinie qui le rend Père, Fils et Saint-Esprit; ou dans sa perfection infinie qui s'unit l'humanité; ou dans sa justice et sa miséricorde qui punissent le péché pour sauver le pécheur; ou dans sa toutepuissance qui multiplie en plusieurs lieux un même corps. Or ces objets sont trop grands, pour que nous les comprenions. C'e^t assez pour de petites intelligences, telles que nous sommes, de les entrevoir ces objets immenses, trop heureux de pouvoir niériter, en les croyant sur la parole de bieu, d'être élevés un jour à leur vue claire et parfaite.

Mais, direz- vous encore, avouer que les mystères sont au-dessus de notre raison, n'est-ce pas avouer en d'autres termes qu'ils sont contre notre raison? Non, mon cher Kusôbe, avouer que les mystères sont au-dessus de notre raison, c'est avouer qu'ils ne sont pas renfermés dans l'enchaînement des vérités qui nous sont manifestées parles lumières naturelles; que nous n'aurions pu y atteindre par la raison seule; qu'ils nous seraient inconnus sans la révélation, et qu'avec le secours; môme fie la révélation, nous no les connaissons qu'obscurément. Mais pour que les mystères fussent contre la raison, ils devraient contredire quelques-unes des vé-

rités naturelles : c!eit ce qu'on ne prouvera jamais. L'auteur des vérités naturelles est le révélateur des mystères; il ne peut se contredire. Ajoutez que nos mystères n'étant que Dieu même, ou des effets de sa puissance; pour prouver qu'ils sont contraires aux vérités naturelles, il faudrait connaître tout ce que Dieu est et tout ce qu'il peu!, par les lumières naturelles.

11 est d'autres adversaires de Jésus-Christ, qui avouant qu'ils peuvent se tromper en rejetant ses mystères, prétendent qu'ils n'en doivent pas être moins tranquilles. La raison, disent-Lis, nous est donnée pour nous guider : nous ne devons admettre que ce qu'elle admet, c'est-à-dire, ce qu'elle comprend. Les mystères de Jésus-Christ sont incompréhensibles ; peut-être qu'ils n'en sont pas moins réels ni moins véritables en eux-mêmes î mais c'est assez qu'ils soient incompréhensibles pour que nous soyons en droit de les rejeter, ou de ne point les croire. Nous ne saurions être coupables, en usant bien de notre raison. Peut-on vouloir se tromper plus grossièrement? On ne veut point se soumettre; on entend au fond de sa conscience des reproches amers contre une disposition si criminelle; on cherche à les é-toutîer ces reproches, à s'étourdir, à se faire illusion.

L'athée n'a qu'à dire aussi pour se tranquilliser dans son impiété : Ma raison ne me montre point un premier Etre créateur. Celui dont on parle, est pour moi incompréhensible. Peut-être est-il :] mais je ne suis point coupable de ne point le connaître : ma raison ne va point jusque-là. L'homme le plus vicieux tiendra aussi le même langage au sujet des lois. L'athée est coupable de ne pas confesser un Dieu, parce qu'il ne peut ignorer qu'il est, quoiqu'il n'en comprenne pas la nature. Le vicieux est coupable de ne pas régler ses désirsj sur les lois, parce qu'il ne peut ignorer les lois qui le condamnent, quoiqu'il ne puisse en concilier l'équité avec ses passions. De même celui qui rejette les mystères de Jésus-Christ, est coupable, quoiqu'il ne les comprenne pas, parce qu'il ne peut ignorer qu'ils sont. 11 n'y a donc pour lui ni paix ni repos; c'est le partage des seuls disciples de Jésus-Christ, parce qu'ils sont les seuls qui soient raisonnables.

X. Ils ne croient pas, parce qu'ils croient, comme on ne cesse de le leur reprocher. Les Chrétiens, disent perpétuellement les esprits forts, n'ont qu'un je croish opposer aux difficultés que nous leuf objectons. Non, on ne peut trop le répéter contre des adversaires de si mauvaise foi, ce n'est pas un je crois que les Chrétiens opposent à vos dillicultés frivoles : mais un j'ai raison de croire, j'ai des raisons invincibles de croire malgré vos dillicultés. C'est la raison qui nous apprend que Dieu no peut pas nous tromper, et que son autorité est une raison égale pour croire ce qu'il nous dit, soit que nous le comprenions, soit que nous ne le comprenions pas. C'est la raison qui nous apprend que tout c«

que nous dit Jésus-Christ, c'est Dieu môme qui nous le dit.

Nous ne sommes pas assez vains pour penser que nos lumières soient aussi étendues que celles de Dieu, ni conséquemment pour nous persuader que Dieu ne puisse rien nous dire que nous ne comprenions comme lui-môme. Nous ne sommes donc pas assez insensés pour ne pas admettre un dogme, précisément parce que nous ne le comprenons pas. Dès que nous avons des preuves certaines qu'un dogme vient de Dieu, cela nous suffît pour y adhérer de toute la plénitude de notre cœur; mais ce n'est ni contre la raison, ni malgré la raison, puisque rien n'est plus raisonnable que de croire à la souveraine raison.

Si nous n'avons pas tort de croire ce que Dieu dit, nous trompons-nous dans le fait en attribuant à Dieu ce que dit Jésus-Christ? Nous vous défions d'ébranler les preuves sur lesquelles nous appuyons ce fait : elles sont si claires, si évidentes, ces preuves, pour quiconque y applique son esprit comme à une chose qui l'intéresse, qu'il n'y arien de tout ce que les plus simples sont capables de croire, et qu'ils croient en effet par raison, qu'ils comprennent aussi bien; qu'ils ne prennent aucun parti dans la vie sur des raisons plus fortes, et qu'ils sentent davantage.

Nous savons aussi bien que vous tout ce que peut fournir l'imagination contre la profondeur de nos mystères; mais ces difficultés nous touchent aussi peu que celles qu'on pourrait nous faire contre notre propre existence : car nous ne comprenons pas nous-mêmes. Ces difficultés nous servent plus qu'elles ne nous embarrassent. Elles nous découvrent que notre religion n'est |>as l'ouvrage de l'homme, qui n'y aurait pas laissé certainement ces difficultés ; elles nous font sentir que l'homme est homme, et que Dieu est Dieu; elles donnent le mérite à notre foi ; elles exercent notre intelligence; elles mettent la religion à couvert du. reproche que vous pourriez lui faire d'être trop claire et. trop découverte. Cette obscurité de la religion est donc pour nous un commencement de preuve de sa divinité ; et la preuve devient complète lorsqu'à cette obscurité vient se joindre une plus grande clarté qui fournit des raisons invincibles pour croire, dans cette religion, ce qui est obscur et incompréhensible.

Vous vous donnez pour des philosophes, pour de beaux esprits. Nous ne vous envions pas ces titres fastueux que vous prenez si modestement. Mais votre procédé à notre égard est celui, non de philosophes, non de beaux esprits, mais de gens qui couvrent leur embarras sous de mauvaises plaisanteries. Vous dites sans cesse que notre religion demande à être crue sur cela seul qu'elle est obsextre, qu'elle est inintelligible. Ce n'est que pour révolter les esprits contre elle que vous avez recours a des mensonges si peu sérieux. N'y a-t-il donc rien de clair dans notre religion? tout y est-il d'une obs-

curité impénétrable? les motifs qu'elle offre pour se faire croire sont-ils inintelligibles? h s caractères et les signes de divinité qu'elle s'attribue, les prophéties, les miracles, l'établissement de l'Eglise, etc., tous ces faits aussi éclatants que le soleil, sont-ce des choses obscures? Vos reproches sont oonc insensés. Nous ne pouvons que gémir sur votre aveuglement et sur l'imbécillité de ceux qui vous écoutent et qui vous lisent.

Renoncez à vos passions. Ecoutez la vérité suprême qui vous parle. Recevez ses leçons. Respectez les ténèbres majestueuses dont elle les couvre. Eclairés et élevés au-dessus de vous-mêmes, vous goûterez les mystères» de Jésus-Christ ; vous admirerez leur proportion avec vos besoins; vous serez pénétrés de joie et de reconnaissance. Ce n'est plus l'auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments; ce n'est plus l'Etre souverain qui dispose des biens pour donner une suite d'années heureuses à ceux qui l'adorent; ce n'est plus le maître et l'arbitre de la vie et de la mort, le Créateur du ciel et de la terre. Il est bien tout cela, le Dieu que Jésus-Christ nous fait connaître; mais il est infiniment plus. C'est un Dieu d'amour et de consolation, un Dieu de paix et de bonté, un Dieu qui remplit l'âme et lo cœur, qui fait sentir à l'homme sa propre misère en môme temps qu'il lui fait sentir sa miséricorde infinie, en s'unissant à lui, en le changeant, en lui faisant trouver en lui sa joie et sa félicité. Hatons-nous, mon cher Eusèbe, d'apprendre la manière dont nous devons vivre pour plaire à ce Dieu aimable. Jésus-Christ sera encore notre maître. Car, selon saint Paul, la grâce de Dieu notre Sauveur a paru à tous les hommes, et elle nous a appris que, renonçant à l'impiété et aux passions mondaines, nous devons vivre dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété.

SECTION II

Page 1