‹ Œuvres complètes de Lord Byron Don JuanChapitre 11 sur 98 · X-XXIV · texte numérisé non relu

X-XXIV

Mais quoi! ÂLm^rut» emportant dans sa tombe la sensi^ biHfè du public et les honoraires des gens de loi ; sa maison fut Tendue» ses domestiques congédiés; un juif prit Tune de ses deux maîtresses» un prêtre l'autre; — du moins on le dit. — - 0'aprè8 ce que m'pnt affirmé les médecins» il mourut d'une fièvre tierce lente» et laissa sa veuve k son aversion.

Cependant José était un galant homme; je puis le dire, mpi ([ui l'ai parfaitement connu; je ne reviendrai donc plus sur le chapitre de ses faiblesses; d'ailleurs nous en avons à peu près ^uisé le catalogue : si de temps k autre ses passions dépassèrent les limites de la discrétion et furent moins paisibles que celles de Numa (aussi nommé Pompilius]» c'est qu'il avait été mal élevé» et était né bilieux.

Quels qu*aient été ses mérites ou ses torts, l'infortuné avait été soumis à bien des épreuves. Avouons-le, — puisciue

cela ne peut faire de bien à personne, — ce fut un moment cruel que celui qui le trouva seul, assis k son foyer désert, entouré des débris de ses pénates mulilés : on n'avait laissé à sa sensibilité ou à son orgueil d'autre alternative que la mort ou la cour ecdésiaslique — U prit donc le parti de mourir.

. ZZXYII.

Ckmime il était décédé intestat, Juan se vit Tunique héritier d'an procès en chancellerie ^, de maisons et de terres

que, dans le cours d'une longue minorité, des mains capables sauraient mettre à profit. La tutelle fut tout entit-re confiée à Inez ; ce qui était juste et conforme au vœu de la nature ; un iils unique, élevé par une mère veuve^ est toujours beaucoup mieux élevé qu*un autre.

La plus sage des femmes» comme aussi des veuves, elle résolut de faire de luan un véritable prodige, digne en tout point de sa haute naissance (son père était de Gastille et sa

mère d'Aragon); elle voulut qu'il possédât tous les talents d'un chevalier, dans l'hypothèse où notre seigneur le roi ferait de nouveau la guerre. U apprit donc à monter k cheval, k faire des armes, k manier un fusil, à escalader une forteresse — ou un couvent de nonnes.

Mais ce que dona Inez désirait par-dessus tout, ce dont elle s'assurait chaque jour par elle-même, en présence de tous les savants professeurs qu'elle lui donnait, c'est que son éducation fùl strictement morale. Elle s'occupait beaucoup de ses éludes, toutes lui étaient soumises au préalable : arts, sciences, on enseignait tout à Juan -, j'en excepte pourtant l'histoire naturelle.

Les langues, en particulier les langues mortes; les sciences, surtout les^ sciences abstraites; les arts, spécialement ceux qui sont le moins susceptibles d'une application pratique, devinrent la base de ses études ; mais on eut grand soin d'écarter de lui toute lecture un peu libre, tout ce qui

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18 OEUVaiS M LMB BTMll.

lioiifMt faire anafiûl^ de |»ès OU de lois, k U l'espèce ; el pour éf itor qu'il ae devint Tîcieux.

Ce qui embarrassait padois dans sas études classiques, «i^étaient les indécentes amours de ces éieai «t de ces dées» ses qui firent tant de bruit dans les premiers âges du moade, et ne portèrent jamais ni paiMons ni corsets; ses vénérables pédagogues essuyaient parfois ét vertes lépciman- . des , et excusaient du mieux qu'ils pouvaient leur Énéidê^ leur Iliade el leur Odyssée; car dona Inez redoulail la mythologie.

Ovide est un mauvais siget, comme le prouvent ses vers; la morale d'Ânacréon est encore pire; dans CatoHe^ on trouverait à peine un poCme décent; je ne crois pas que l'Ode de Sapho soit d'un fort bon exemple, malgré l'opinion de Longin, qui prétend qu'il n'existe pas d'hymne où le sublime s'élève sur de plus larii^es ailes; mais les chants de Virgile sont purs, a rexception pourtant de cette horrible églogue qui commence par « Formmtm pastor Corydan. »

L'irréligion de Lucrèce est une nourriture trop forte pour de jeunes estomacs; quoique .luvéïial eut un but louable, je ne puis m'empécher de croire qu'il eut tort de pousser, dans ses vers, la franchise jusqu'à la grossièreté; et puis, quelle personne bien élevée peut se plaire aux épigrammes nauséabondes de Martial?

xinr.

Juan les lut dans la meilleure édition, expurgée par des mains savantes. Ces gens-là écartent judicieusement du regard de l'écolier tout ce qui pourrait blesser des yeux chas* tes; mais, craignant de trop déûguver par cette omission leur barde modeste» et déplorant vivement celte mutilation, ils ont soin de réunir tous les passages supprimés dans un appendix ^ qui, par le ùai, tient lieu d'index.

son JUAK. CHANT I,

Là, an lieu d'clre éparpillés dans les pages du livre, on lésa rassemblés en masse; ils se présentent, rangés en ordre de bataille» aux regards de la jeunesse ingénue, jusqu'à 4}e ^ii'im fmseur moins rigide les reiiToie en leurs niches rèspecUveSy au lieu de les laisaef se regardant Tua Tautre comme les statues- d'un jardin» et avec plus d'indécence eBema.

11 y avait aussi un missel (c'éiait le missel de la famille), orné comme le sont les anciens livres de messe; celui-ci était enluminé des dessins les plus grotesques; comment ceux qui voyaient sur la marge toutes ces figures se caressant pouvaient fixer leurs regards sur le texte et i»ier, c'est ce qui dépasse les limites de mon intelligence; — mais la mère de âoà lim gardait ne livre pour elle, et en donnait on auire à •oofito.

ItVIf.

On lui faisait des sermons; il en lisait aussi parfois; les homélies et la vie des saints occupaient ses loisirs. Aguerri Il la lecture de Jérôme et de Chrysostôme, de pareilles études ne lui étaient point pénibles; .mais, pour apprendre îi acquérir et conserver la foi, aucun de ceux que je viens de citer n'est comparable h saint Augustin, qui» dans ses jmtosmDB Gbanpyuite^ iût en«ier h seslecteoj» sesAcansfBesfiîoiw.

aaviu,

Cé livre était pareillement interdit au petit Juan ; — je ne puis dire qu'en cela sa mère ail eu tort, s'il est vrai que cette éducalion-lii soit la bonne. Elle le perdait à peine un instant de vue; les femmes qui la servaient étaient vieilles ; si elie en prenait une nouvelle, on pouvait être assuré d'avance que 4)'éiait un prodige de laideur; c'est à quai elle n'ataii jamais manqué du vivant de son époux, J'en lecommande autant à toutes ies lemnes mariées.

XL»

Le jeune Juan aoi&sail en giàce ot en ^aintcié^ h six àh^

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c'élail un enfant charmant; k onze, il promettait d'avoir ua jour ia plus jolie figure du monde; il s'appliquait à ses études, faisait des progrès, et tout semblait aDDoncer qu'il étâit sur la vraie route du cieVcar une moitié de son temps se passait à Téglise, ràutre dans la société de ses professeurs» de son confesseur et de sa mère.

Je disais donc qu'à six ans c'élail un enfant charmant; h douze, c'élail un beau garçon des plus tranquilles; il avait eu une enfance un peu récalcitrante; mais il avait fini pars'ap* privoiser au milieu d'eux, et ils n'avaient pas travaillé en vain à amortir son naturel : tout l'annonçait du moins, el sa mère faisait remarquer avec joie combien son jeûné philosophe était déjà sage, calme et appliqué.

J'avais U cet égard des doutes, peut-être en ai-je encore; mais ce n'est pas le moment de m'cxpliquer sur ce point. J'ai beaucoup connu son père; j'ai quelque tact h juger des caractères; — mais il serait injuste de conclure du père au fils, soit en bien, soit en mal. Sa femme et lui étaient un couple mal iissorti i — mais j'abhorre la médisance, — je proteste contre toute parole désobligeante, fût-ce même en plaisantant.

LU

Pour moi, je ne dis rien, — rien ; — mais je dis seulement, — el j'ai mes raisons pour cela, — que, si j'avais uq fils unique a élever (et je remercie Dieu de n'en point avoir), ce n'est pas avec doua Inez (jue je l'enfermerais pour apprendre son catéchisme. Non, non, ^ je.renferrais de bonne heure au collège, car c'est là que j*ai appns ce que je sais.

LUI

Car lu on apprend, — je ne prétends pas me faire gloire de ce que j'y ai appris ; — je passerai donc Ik-dessus, aussi bien que sur le grec que j'ai oublié depuis ; je disais donc qu'on y apprend... — mais verbum sat ; il me semble qu'en mémo temps j'y ai puisé, comme tout le monde, certaines

DON lUAN. CBANT I.' 21

connaissances... — n'importe, —je n'ai jamais été marié;-— mais je crois pouvoir affirmer que ce n'est pas ainsi qu'on

doil faire élever son ûls.

Le jeune Juan (''lait alors dans sa seizième année, grand, beau» un peu fluet, mais bien fait; vif comme un page, quoique un peu moins espiègle ; tout le monde, excepté sa mère, le regardait presque comme un homme; mais s'il arrivait à quelqu'un de le dire en sa présence, elle entrait en fureur et se mordait les lèvres pour s'empêcher de crier; car la précocité était, à ses yeux, ce qu'il y avait de plus atroce.

Parmi ses nombreuses connaissances, toutes choisies pour leur sagesse et leur dévotion, était dona Julia. Dire seule* ment qu'elle était belle, ce serait donner une faible idée des charmes nombreux qui lui étaient aussi naturels que le parfum à la fleur, le sel à l'Océan, à Vénus sa ceinture, k Cupidon son arc (mais cette dernière comparaison est sotte et rebattue).

La noire prunelle de son œil oriental s'accordait avec son origine mauresque (il faut dire, en passant, que son sang n'était pas tout espagnol ; et vous savez qu'en Espagne c'est presque un péché). Quand tomba Grenade la ûère, quand Boabdil s'enfuit en pleurant, parmi les ancêtres de dona Julia, les uns passèrent en Afrique, d'autres restèrent eu Espagne ; c'est ce dernier parti qu'adopta sa trisaïeule.

Elle épousa un hidalgo dont j'ai oublié la généalogie, et qui transmit k sa postérité un sang moins noble que celui qu'il avait reçu : ses parents virent ce mariage avec déplaisir; car les membres de la famille étaient si pointilleux sur le chapitre de la noblesse, qu'ils ne se mariaient qu'entre eux, et épousaient leurs cousines ^ et jusqu'à leurs tantes et leurs idèces; mauvaise habitude, qui détériore l'espèce en la multipliant.

t2 CCOtBlS M LORD Bf RO!l.

Ce croisement païen renouvela la race, gâta le sang, mais améliora beaucoup la chair; car de la souche la plus laide qu'il y eût dans la vieille Ëspagoe» sortit une branche aussi belle que fraîche : les garçons cessèrent d'être courtauds, les filles d'être plus qu'ordinaires; mais je dois rapporter un bruit qui courait, quelque envie que j'eusse de le (aire: oa dit que la grand'mère de dona Julia donna ii son mari plus d'enfants de l'amour que de fruits légitimes.

Quoi qu'il en soil, la race continua de s'améliorer d'une génération à l'autre» jusqu'à ce qu'elle se résuma en un fils unique qui ne laissa qu'une seule lllle; on devine que cette fille n'est autre que Julia, dont j'aurai beaucoup àparler; elle ^t mariée, charmante, chasie, et ftgée de vingt-trois ans.

Lt.

Ses yeux (j'ai toujOQTS singulièrement aimé les beatnc

yeux) étaient grands et noirs. Quand elle se taisait, leur flamme était à demi voilée; mais dès qu'elle parlait, h travers leur douce Iiypocrisie flamboyait une expression de fierté plutôt que de colèie, d'amour surtout; quelque chose s'y montrait qui n'était pas le désir, mais qui eût pu le détenir si son Ame ne l'eOtt réprimé à propos.

LXt.

Sa cbeYèlure brillante omaH on firont blanc et fisse oh rayonnait rhiteTligence ; son sourcil ressemblait k l'arc-en-

ciel; sur sa joue tout empourprée de l'éclat de la jeunesse, montaient parfois de soudaines et transparentes lueurs, comme si l'éclair eût couru dans ses veines. En vérité, sa grâce et son air avaient quelque chose de peu commun; sa taille était haute. ~ Je déteste les femmes trapues.

Elle était mariée depuis quelques années à un homme de cinquante ans; ces maris-là foisonnent; et pourtant je suis d'opinion qu'au lieu d'un mari de cinquante ans, il vaudrait

mieux en avoir deux de vingt-cinq, surtout dans les pays rapprochés du soleil ; et mainlenaut que j'y pense, mi vien

pm nuM. CBiNT t. ÎB tn menhy il ne semble que les femmes de la ▼ertn la plue

sauvage préfèrent ua époux qui n'a pas encore alleint la trentaine.

C'est fâcheux, je Tavone; la faute en est à ce soleil indécent qui ne peut laisser en repos notre ai^^ cbâtive» Biaia qui la chauffe, la cuit» la br(kle» &i bien qui^ nooobstaiii jeûnes et prières, la chair est tegile et Tàme se perd : ce ipie les hommes appellent galanterie, et les #e«x^ adultère» est beaneoap [dos commun ëanirles pays cbaiida.

Heureux les peuples du moral seplentri<Mi, où tout est * vertu, où l'hiver envoie le péché grelotter tout ûu (ce fut la neige qui mil saint Antoine <i la raison) ! où un jury estime la valeur d'une femme en lixant comme il lui ^^lali Tamende imposée au galant, à qui on lait d'ordinaire payer un bon prii» |«gee que eal un we donit om, hk f ommefce, et qm a

L'époux de iulia avait nom Alfonso ; homme de bonne mine pour son âge, et que sa femme n'aimait ni ne haïssait : ils viraient ensemble comme tant d'autres, supportant, par un accord tacite, leurs torts réciproques, et n'étant précisément ni un, ni deux; cependant il était jaloux, bien qu'il n'en témoignât rien, ear la jalousie n'aime pas à meUce le fiièlic dans sa oenfiéenee*

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