‹ Œuvres complètes de Lord Byron Don JuanChapitre 26 sur 98 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Idieu, Espagne I un long adieu ! » s'éeria^t-il ; « peut-être ne te reverrai-je plus; peut-être dws-je mourir comme est mort plus d'un exilé, de la soif qu'il avait de revoir ton rivage. Adieu, beaux lieux que baigne l'onde du Guadalquivir ! Adieu, ma mère! el puisque tout est fini entre nous, adieu aussi, ma chère Julial — (Ici, il tira sa lettre, et la relut tout entière).

« Oh ! si jamais je t'oublie, je jure... mais cela est im» possible, et ne saurait être. — > Cet Océan azuré se convertira en air, la terre elle-même se changera en mer, avant que ton image ne s'efface de mon cc&nr, 6 ma charmante ! avant que

je cesse un momeiil de penser à toi ; quand l'àme est malade, rien ne peut la guérir. » (Ici, le vaisseau fil un plongeon, et Juan sentit le mal de mer.)

« Que plutôt le ciel vienne toucher la terre... » (Ici, il

DON JUAV. eSANT II. 09

se sentit plus malade encore.) « 0 Julia! que sont tous les maux comparés à celui-là? (Au nom du ciel, donnez-moi un verre de liqueur; Pedro, Balisla, aidez-moi à descendre.) Ju- Jia! mon amie! — (Coquin de Pedro, le dépêcheras-tu?) 0 Julia! — (Ce maudit navire fait de lels soubresauts!...) Julia, ma bien-aimée» entends mes supplications! » (Ici| le vomissement lui coupa la parole.)

Il ressentit cette pesanteur glaciale du cœur, ou plutôt de l'estomac, qui accompagne, hélas ! sans que le meilleur apothicaire y puisse rien, la perle d'une amante, la trahison d'un ami, ou la mort de ceux qui nous sont chers, quand nous sentons mourir avec eux une partie de nous-mêmes, et s'éteindre Tune après l'autre nos plus douces espérances. Nul doute que Juan n'eût été beaucoup plus pathétique encore ; mais la mer fit sur lui l'effet d'un violent émétique.

L'amour est une divinité capricieuse : je l'ai vu résister à une lièvre déterminée par sa propre ardeur, mais fort embarrassé d'une toux et d'un rhume, et trouvant uncesquiiiancie fort diflieile à traiter j il fait bonne contenance devant toutes les maladies nobles, mais il répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un étcrnuement vienne interrompre ses soupirs, ni qu'une inflammation rougisse ses yeux aveugles.

Mais ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est la nausée, ou une douleur dans la région inférieure des entrailles : l'amour, qui voit couler son sang avec un courage héroïque, recule devant l'application d'une serviette chaude; les purgatifs sont dangereux à sa puissance; le mal de mer lui est mortel. L'amour de Juan était parfait; sans cela, comment, au milieu du mugissement des vagues, eût-il résisté à l'état de son es^ tomacqui en était àson premier voyage surmer?

Le vaisseau , qu'on nommait « La Très-Sainte-Trinilé, » faisait voile pour le port de Liv ourne; c'était \h que la famille

70 OEUVRES ra JLOu wmm.

de Moncada sïlaiL lixée longtemps avaiiL la naissance du père de Juan. Les deux familles étaient alliées, et Juan avait pour les Moncada une lettre d introduction, qui lui av ait été adressée le maiiadaiaa départ par Msaiiibd'E^^

Sa suite se composait de trois domestiques et d'uirprêccp* leur, le licencié Pédrillo, qui savait plusieurs langues; mais en ce moment, étendu malade et sans voix sur son matelas, bercé dans son iiamac, ses douleurs de tête augmentant à cfaaqae lame nouvelle, ït appelait la terre de tons ses vgbiui; enoutre» feau qui entndr par lessaboids lendnt meoudie un peu humide elqoataitàsoneflM.

Ce n'était pas sans raison, car la brise augmenta sur le soir et devint un vent frais : il n'y avait pas là de quoi effrayer des manns ; mais plus d'un homme étcanger à la mer en eût pâli, car les madna sont une espèce à part. Âu coucher du soleil» on commença à carguer les voiles ; l'aspect du ciel annonçai! que le vent serait violent, et pouiraît bien, encrier ua mât ou dcux^

L une iieure, le vent, venant subitement à changer, jeta le vaisseau en travers de la lame qui frappa son arrière, et y pratiqua une brèohe efirayanle, fit sauter l'étambord, et en* ckMnmagealatpfoue tout entière; avant Qi^omeût pu obvier à ce danger eritique, le gouvernail fut arraché; il était temps de recourir aux pompes: le navire contenait yiatre pieds d'eau.

Unaeriaio nambtedamstctois fntiaiMiédiatement emfkoré UOL pnipes^ loiMiii ^ le sesta s'oceupait à déballes nna partie de Ik eargMsoii el je sais qaoii easere^^mais saua

pouvoir arriver h la voie d'eau ; k la fin, ils la découvrirent, sials- knr «dbl i^en demeura pas moins chose deuleuse :

Tcau b'clan^ail par cet endroit avec une abondaucc elTra^'aate

OON JUAK. CttAKT 11. 71

pendant qfi*on jetait draps» chemifia», Testes, liailols de nsotisselUic^

Dans l'ouverture ; mais tout cela eût été inutile, et le navire aurait sombré malgré tous les efforts et tous les expédients, sans le secours des pompes. Je suis bien aise de les faire connaître à tous les marins qui pourraient en avoir besoin ; car elles tirèrent cinquante tonneaux d'eau à l'heure, et tout eût été perdu sans leur inventeur, IL Hann, de Iiondres.

A rapproche du jour, le temps parut se calmer un peu; on eut fespoir de réduire la TOte d'eau et de maintenir le navire h. flot , quoique trois pieds d*eau continuassent à occuper constamment deux pompes a bras et une pompe à chaîne. La nuit recommença à fraîchir; sur le soir une rafale survint, quelques canons, se détachèrent, et une bourrasqua — impossible à décrire— jeta d'un seul coup le navire sur le flanc.

Là» il resta immobile et comme renversé % Feau quitta la caîe et inonda letillac; il y eut alors une de ces scènes t[ue

les hommes n'oublient pas de si tôt; car ils se rappellent les batailles, les incendies, les naufrages, enfin tout ce qui amène des regrets ou brise des espérances, des cœurs , des lèlcs et des échines ; c'est ainsi qu'aiment àparler des no^és les plongeurs ou nageurs qui ont survécu.

Sur-le-champ on coupale grand mftt et le màt de misaine j te mAt de misaine d^àbord, puis vint le tour du grand mâts mais le navire n'en resiait pas moins immobile comme une

souche, en dépit de tous nos efforts. Le màl d*artimon et le beaupré furent également coupés (bien que noire intention eût été d'abord de ne sacrifier tous nos mâts qu'à la dernière extrémité)} ainsi aliégét le vieux vaisseau se redressa avec violence.

Comme on n'aura pas de peme h le cooire^ pendant 91e

79 CBOVBBS DE LOftD BTROV.

ceci se passait, bien des gens n'élaient pas a leur aise : les passagers Irouvaienl forl désa.mralile de perdre la vie et de déranger leurs habitudes j les meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient des velléités d'insubordinalioo; car on sait qu'^n pareil cas les matelots ne se font pas faute de demander du grog, Toire même de Ivoire au tonneau.

Il n'y a rien, sans contredit, qui calme les esprits comme le rlium et la vraie religion; on le vil bien en ce moment : ceux-ci pillaient, ceux-là buvaient des spiritueux, d'autres chantaient des psaumes, les vents faisaient la haute-contre, et la voix rauque des vagues faisait la basse. La peur avait guéri le mal de mer des passagers, et un étrange tintamarre de gémissements, de blasphèmes et de prières répondait en chœur à la mer mugissante.

De plus grands malheurs peul-êlre seraient résultés, sans noire don Juan, qui, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut a la chambre aux liqueurs, el se ["laça devant la porte un pistolet dans chaque main ; comme si la mort Olail plus terrible par le feu que par Teau, son attitude tint en respect, malgré leurs jurements et leurs pleurs, tous ces matelots qui, avant de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de mourir dans l'ivresse.

« Donnez-nous encore du grog, » criaienl-ils, «car tout sera fini pour nous dans une heure. » Juan répondait : a Non ! 11 est vrai que la mort nous attend, vous cl moi; mais sachons du moins mourir en hommes, et ue succombons point comme des brutes. » Et il continua à garder son poste, et personne ne voulut s'exposer à une mort anticipée ; il n'y eut pas jusqu'à Pédrillo, son très révérend précep* teur, qui ne vit rejeter la demande qu'il fàisait d'un peu de fhum.

Le bon vieillard avait perdu la tramontane, et faisait en*

tendre de bruyantes et pieoses lamenlations; il se repentait de tons ses pèches, et &lsait nn dernier et irrérocable vœu

de réforme ; ce péril passé, il jurait bien de ne plus quiUer ses occupations académiques et les cloîtres de la classique Salamanque, pour suivre les pas de don Juan comme un autre Sancho Pança,

Hais un éclair d'espérance vint luire encore; le jour parut elle Ycnt se calma; les mâts étaient partis, la Toie d'eau au|^ mentait; tout autour, des bas-fonds; mais de riyagfe, point; cependant le navire se maintenait et surnageait encore. On

dit de nouveau recours aux pompes, cl, bien que tous les elTorts précédents eussent été faits en pure perle, un rayon de soleil remit tout le monde a l'œuvre : les plus forts pompé* imi, les plus faibles se mirent k préparer une voile.

On passa cette voile sous la quille du navire, et, pendant un moment, ce mc^n fut efficace; mais, avec une voie d*eau et pas un bout de mât, pas un morceau de toile, que pouvait-on espérer? Néanmoins, ce qu'il y a de mieux, c'est

de luUcr jusqu'au dernier instant; il n'est jamais trop tard pour faire totalement naufrage; et, bien qu'il soit vrai qu'on ne peu' mourir qu'une fois, la mort n'a rien de très agréable dans le golfe de Lyon.

C'est là que les vents et les vagues les avaient poussés ; c'est de Ik qu'ils se voyaient entraînés contre leur volonté, car il leur avait fallu renoncer k diriger le bâtiment; ils n'avaient

pas eu encore un jour tranquille oh ils pussent se reposer et commencer îi fabriquer un màt de ressource ou un gouvernail; il était impossible de répondre que le bâtiment pût surnager une heure seulement; et cependant, par bonheur, il surnageait encore, — quoique pas tout k fait aussi bien qu'un canard.

XLt.

n est vrai que le vent avait un peu diminué ; mais le navire était trop délabré pour pouvoir tenir longtemps dans cet éta^

74 CEUVRES DE LORD hXMSi.

kmaïqiiad'MU potable les faisait aussi bmicoap souOnt^ d les provisNtts solides commençaient à diminuer sensiblemenl; en vain on interrogeait le télescope : on n'apereoTait

ni voile ni rivage» rien la mer mu^is^ante et la uuil i^ui a'approcbaîL

XLIf.

Le temps redevint menaçant; — un vent frais souffla de nouveau, el l'eau entra dans la cale par Savant et par Tarlièie ; néanmoins, quoique tout cela fût connu» le plus grand nombre montra de la patience» quelques-uns même de l'in- Mpidité» ju6qu*aa moment où les cuirs et les chaînes des pompes lurent usés ; alors le navire, inutile débris, flotta à la merci des vagues, dont la merci ressemble k celle des , faommes dan:> ks guerres civiles.

Alors vint le charpentier (pour la première fois on voyait des larmes dans ses yeux); il déclara au capitaine ne pouvoir rien faire de plus. Cétaii un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer orageuse» et s'il pleurait en ce moment, ee n'était pas la ctainla qpi moniHaii ses paupières comme celles d'une iiemme^ mais le pauvre diable avait une compa> gne et des enfantsâ deux choses désolantes pour des gens qui vont mourir»

En cet instant il devint évident que l'avant du vaisseau faisait eilorL et allait se détacher; alors toute distinction disparut : les uns se remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints;.-* nuûs il n'y en avait point à bord pour acquitter ce payement; d'autres se mirent à regarder par-dessus l'avant; quelques^ms descendirent les chaloupes; il y en ^ mi qui demaïkla Tabsolution h Pédrillo». qui» dans son trouble» l'envoya au diable.

Les uns se firent attacher dans leur hamac; d'autres se vêtirent de leurs plus beaux babils comme pour une fêle; ceux-ci maudissaient le jour où ils avaient reçu le don de la «s, grinçaient des dentSt hurlaient» s'arraabaient les cUe*

DOIT JUAN. CHANT It. 75

veux; ccux-lh continuaient comme ils avaient commencé, s'occupanl à mcllrc les chaloupes h la mer, bien convaincus qu^tme chaloupe solide peut tenir sur une mer houleuse, pourm que les lames ne la prenneni pas k revers.

€eqalIyaTaîldepîs<iBfl9leQFC6iidttn>B»e'ébBtqa'aprèa . plusieurs jours passés dons la fias gnuida éfIccM, ià lew élait mamtenant dîflBcfle de trouver des proPvisMms siffisaiir

les pour alléger leurs longues souffrances. Les homn», mcme lorsqu'ils vont mourir, répugnent à l'inanition; le mauvais temps avait avarié les vivres : deux tonneaux de biscuit, et un baril de beurre, ce fut tout ce que Toa put Biettre dans le txAUr.

ILT».

(hi parrint à traosporter 4iB» li graide dialoipe çKlq^ livres de pain gâté par Flumlditéy tm tonnean d'ean die la contenance dHi peu près vingt gsdions, et six booteilles de

vin. On réussit \ tirer d'en bas une certaine quantité de bœuf salé, amsi qu'un morceau de porc à peine suffisant pour fournir a une collation \ — ^joutez à cela huit galions de rhum dans un petit bariL

Le canot et la péniche av«ent été mis en pièces au eeofcmcncement de la tooramle; Ui frande ckaloope était en assez nunrvais état; elle n'avait pour iMrte voile que deu couvertures y et pour mât q^'n» aimn que fort hennoa^

ment un mousse y avait jeté par-dessus les bastingages; or, il était impossible que deux bateaux pussent contenir la moitié des individus k bord, et encore moins les approvisionnements qui leur étaient nécessaires.

xLn.

Cétait rhcTire du crépuaetde^ et kt jour sans soleil s'abaissa sur le désert des fiots, comme mi vdie qui, ai on Técartaity ne laisseiail von qi» les traite de k iMfaie ne se masquant que pour mieux frapper. Ainsi ^offrit la nuit k leurs yeux sans espoir, projetant son ombre sur leurs pèles visages el sur i'ablme désert et sombre ^ depuis douze jours la

76 OBUTRES DB LORD RTROH.

terreur était à leur côté» et mamtenant ils avaienl la mort en

face.

On avait essayé de construire un radeau, avec peu d'espoir qu'il pût servir dans une mer agitée; c'était une tentative qui aarait pu prêter à rire, si le rire était possible en pareille occasion, à moins que ce ne soil le rire de gens qui ont trop bu, cette gaiélé borrible et insensée, moitié épileptique, moitié bistérique : — sans un miracle, leur délivrance était impossible.

A huit heures et demie, on jeta h la mer éparrc s, boute- Iiors, cages k poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger pour eux une lutte inutile ; il n'y itvaitau ciel d'autre clarté que celle de quelques étoiles; les bateaux s'éloignèrent, encombrés de leur chargement; alors le navire porta k bâbord, fit un mouvement brusque et plongea la téte la première.

LU

Alors s'éleva de la mer au ciel l'horrible adieu ; — alors la clameur du timide — cl lesileiire du brave; — quebun-s-nns s'élancèrent dans les flols avec d'alFreux hurlements, comme pour aller au-devant de leur tombe ; et la mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et le navire aspira en sombrant la vague tourbillonnante, comme un bomme qui lutté ayec son ennemi et cherche à l'étrangler avant de mourir.

LU

Et il s'éleva d'abord une clameur universelle qui fit faire

Je bruit de l'Océan, semblable au fracas de la foudre répercuté par les échos; puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le brisement des vagues inexorables; seulement, par intervalle, on entendait, mêlé au mouvement convulsif de Tonde, un cri solitaire, la clameur étouil'ée de quelque robuste nageur à Tagonie.

Comme nous l'avons dit, les barques avaient pris les devants; une partie de l'équipage y était entassé. Cependant il

]»01f JUAV. CBAHT II. 77

n'y avait guère pour ces hommes plus d'espoir qu'auparavant, carie vent soufflait avec tant de force qu'il n'était pas probable qu'oo pûi aborder à quelque rivage; et puis, quoiqu'en si petit nombre» ils étaient encore trop : lorsqu'ils s'éloignèrent du Taisseau» ils étaient neuf dans le cutter, et trente dans la chaloupe.

Tout le reste avait péri ; près de deux cents Ames avaient pris congé de leur corps ; et ce qu'il y a de pis, hélas ! quand l'Océvin engloutit des catholiques dans ses ondes, c'est qu'il leur faut attendre plusieurs semaines avant qu'une messe enlève un seul charbon au brasier du purgatoire ; en effet, jusqu'à ce que les gens sachent au juste ce qui s'est passé, ils ne sont pas du tout disposés à dépôiser leur argent pour les morts. — C'est que» Toye^-Yous» il en coûte trois francs pour chaque messe qu'on fait dire.

Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer Pédrillo ; on eût dit qu'ils avaient changé de rôle. Juan avait cet air de supériorité que donne le courage, pendant que les deux yeux du pauvre Pédrillo pleuraient le cas piteux de leur maître. Battista (ou par abréviation Tita) était mort pour avoir bu trop d'eau-de-vie.

vm.

Il essaya aussi de sauver Pédro, son valet; mais la même

cause amena sa perte : il était tellement ivre, qu'en voulant passer du navire dans le cutter il tomba dans la mer, et trouva ainsi un tombeau d'eau et devin; on ne put le repêcher, bien qu'il ne fût qu'à deux pas, parce que la mer grossissait de plus en plus, — et qu'il y avait d^à foule ,dan8 le bateau«

Juan aTait un vieil épagneul qui avait appartenais son pto don losé; il Faimait, comme bien vous pensez, car lamé moire s'attache avec tendresse à de tels objets. Le pauvre animal se tenait en hurlant sur le bord du navire ; quelque chose lui disait sans doute ( les chiens ont le nez si inleûecluel! }

78 oMTKCt M UN» wmnjx.

que le bâtiment allait sombrer ; Juan le prit, le lança dans la chaloupe» el y sauta après lui.

ut,

' Il prit snrloi UratTargent qu^il put, et en rempfît aasd les

pocbes de Pédrillo, qui le laissa faire ce qu'A youUrt, ne sacbant lui-môme que dire ni que faire, en sentant renouveler ses frayeurs à ebaque vague. Quant à Juan, comptant qu'ils échapperaient h ce péril, et convaincu qu'il n'y avait pas de maux sans remède^ îl embarqua, comme on vienl de le voif^ gon précepteur et jon épagneifl.

La nuit fut orageuse et le vent violent; la voile fut mise en panne, car quand la cbaloupe était au sommet d'une baule kme^ on A'osait ni déployer la voile, ni la serrer, malgré la force du vent. Chaque flot inondait la poupe, et les mouillail sans leur laisser un moment de lepoa; si bien que leurs personnes «l leo» «spétances étaient fgslnnftnt à icold^ £t le pauvre jMlit entter le tarda pasJi sembler.

Là périrent encore neuf perBounes, ija-chakuipe ooniinua à sevantanirM-dessusdesiiets; nn aviron kiserfnitde màt; deux couvertures cousues ensemble et IsrtemoBtmtwèées à l'aviron tenaient, tant bien qm mal, lieu de voile ; bien que diaquelamiemençAida rwpKr k Mh tmÉkWiêÊÊÊ^ «et que le péril fût plus grand que jamais, ife^knèreBtrfksaegvelsà œux qui avaient péri avec le cutter, amsi qja'k la perle du beurre et des tonneaux de biscuit.

txn.

Le soleil se leva renge et*enflafn0é, inoooalic «oerimn de k

continuation de la tempête : s'abandonner à k mcnî iet vagues jusqu'au retour du beantemps, c'est toutes qu'il était possibk de fane ipeiir le meiMit. Quelques omlteiées de

rlium et de vin, ainsi qu*un peu de pain avarié par l'humidité, furent distribués h chacun de ces malheureux, qui commençaient à tomber d'épuisement, et dont la plupart n'avaient pour4oui vôtcutent q^ue quelques f uenilles.

Ils étaient trente entassés dans un espace qui^pemettafttà peine de se remuer; ils firent ém mieux qu'ils purent poar ^nrier k oet îiioonvéBieBt : ue moitié sto^aitfeadant que riiQtre moitié te teMtit debeot, bîca ^a^ttigooidie |ktr l'inh ■BiBîon, <et fis M retevitet k lour ât WMe; «^t aiMÎ iqo€^ grelottaTrt comme la fièvre tiem 4mm «en khmt glaoial, ils remplifisaienl leur itarque, avec le Hrmameul pour Lout m&aleau,

Il est un fait certain, c'est que le désir de vivre prolonge laTie;1oas les médecins sayent que teamaladesy locsqu'ils B'oiit auprès dtec si lemmes ni mais'qin to tourmeatent, sumMit à des «m désespésés, tumqvemeiit paroe qnils «spètent eMonSy el 9B*Atmpos us li^ pas briUer à leurs yem. ses irtals ciseaux : Tien qui s'oppose pins à la longévité que de désespérer de son rétablissement; rien qui abrège d'une manière plus eilrayanie lesmisèses liuluaines.

LTV..

€n dit que les peisonaes qui ybmii de rentesiriagères vi-* feiit plus iongtenqis qne d'autm;^fikieiiaait penrqMâ; à moiss qoe'oe sa -soit pour hm wager leoss •débtairs:; — eepeadantla dkost'VStviHioateBtsible;; ^ inBa>qa'fl«ii est» je erets, qui m mwfwtf jamais, ite leos les créanciers, les juifii sont les pires, et iHm «ait que c'est là leur manière de prêter; dans mon jeune temps, c'est de celte façon qu'ils m'ont fait des avances que j'ai eu beaucoup de peine k rembourser.

LZVI.

11 en eat de même des gens qm se tronyent en pleine mei; dans me tafue découverte : ramomr deJa vieAssIsit «ivre; ils snppoici^ li^s qu'on ne saurait croiseoa mêsseimayner, et résistent comme des vocsanxassattts de la ienq^; les

souffrances et les dangers furent de tout temps le partage du

mai in, depuis Noé et son arche vagabonde. 11 faut convenir que bon équipage et sa cargaison éiaient ftal étranges^ on

peul en dire aulaiil de TArgo, ce premier corsaire de l'an deone Grèce.

Mais rhcunme est un animal carnivoxe; il faut qu'il mange ao moins une fois iiar jour ; il ne peut» comme les bécasses, tim par la succion ; il lui fàut une proie» comme au requin et au tigre ; bien que sa construction analomique comporte»

à la rigueur, une nourriture végétale, il est certain, néanmoins, que les travailleurs consiiicrent le bœuf, le mouloii el le veau comme de meilleure digestion.

Lxvm.

Ainsi pensait également notre malheureux équipage. Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord leurs forces et fut comme un baume k leurs membres fatigués» et ils s'endormirent bercés comme des tortues sur l'azur de l'Océan; mais lorsqu'ils se réveillèrent» ils ressentirent une subite défàittanee, et se mirent b dévorer leurs provisions, au lieu de les ménager prudemment.

Le résultat était facile h prévoir : — ils mangèrent loul ce qu'ils avaient, et burent leur vin, nonobstant toutes les remontrances; alors, que leur restait-il pour dîner le lenaemain? Les insensés] ils espéraient que le vent se lèverait et les pousserait an rivage; ces espérances étaient belles; mais» comme ils n'avaient qu'un aviron» et très fragile encore» il eût été plus sensé de ménager leurs vivres.

Le quatrième jour parut, mais pas un souffle d'air; l'Océan dormait comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva encore leur barque sur les flots; le ciel et 1 Océan étaient bleus, sereins eldoux. — A^ec leur unique aviron (si du moins ils en avaient eu deux!) que pouvaient-ils? Cependant la rage de la fàim se fit sentir ; en conséquence» malgré les supplications de don Juan» son épagneul fut tué et distribué par rations.

Le sixième jour on vécut de sa peau; et Juan» qui avait

ton lUAif. CHAUT II, 81

refusé de toucher à sa chair, parce que ce chten avait appartenu à son père, cédant maintenant k la faim deyautour qui s'élait emparée de lui, après avoir fait quelques difficultés, accepta, non sans quelques remords, mais enfin accepta, comme une éminenle, faveur l'une des pattes de devant do l'animal, qu'il partagea avec Pédrillo, et que celui-ci dévora en regrettant de ne pas avoir l'autre.

Le septième jour se leva, et point de vent encore. — Le soleil brôlant enflammait et dévorait leur peau; et ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres l^espoir, il n'y en avait point, hormis dans la brise qui ne venait pas; ils jetèrent les uns sur les autres de farouches regards. Tout était épuisé, eau, vin, vivres; alors, quoiqu'ils restassent muets, vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loup un désir de cannibale.

L'un d'eux enfin parla h l'oreille de son voisin, qui parlaà Foreilie d'an autre, et bienUH la proposition fit la ronde; alors s'éleva un sourd murmure, un sinistre accent de fureur et de désespoir; dans la pensée de son camarade chacun avait reconnu la sienne jusque-la comprimée, et Ton parla de tirer au sort la chair et le sang, afin de savoir qui mourrait pour servir de nourriture à ses semblables.

Mais, avant d'en venir k cette extrémité, on se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de souliers qui restaient encore, et alors chacun regarda autour de lui dans un muet désespoir, et nul n'était disposé à s'offrir en sacri-* fiée; enfin on prépara les fatals billets j quels matériaux cmploya-t-on pour cela? — Ma muse n'y peut penser sans frémir! — comme on n'avait pas de papier, faute de mieux, on prit à Juan, de vive force, la lettre de Julia.

Les lots furent faits, marqués, mêlés et tiiés, dans un silence plein d'horreur, et leur distribution réprima jusqu'à la faim sauvage, qui, pareille au vautour de Pt:omélhée, avait

82 OCUVBBS M LOM BIB09.

demandé celte abomination. Elle n'était rcBOtre de personne

en parliculier; ils tHaieril poussés à celle résolution par le brsoin impérieux de la nature, qui ne permellail à personne de n >ter neutre. — Le sort lomba sur l'iulorluné précepteur de don iuao.

ULVfU

Il demanda pour uniqae grftce qu'on le saignât jusqu'à la mort: le chirurgien a?aitsttr lui ses instruments; il saigna Pédrillo, qui expira si tianqufllement qu'il eût été difllcile de

déterminer le moment où il avait cessé de vivre. li mourut,

comme il était né, dans la foi catholique, pareil en cela h la plupart des gens qui meurent dans la croyance dans laquelle ils ont été élevés ; il baisa d'abord un petit crucifix» puis il présenta la veine jugulaire et le poignet.

txxfn.

Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau ; mais, ayant grande soif pour le moment, il préféra boire une gorgée du sang qui coulait de la veine entr'ouverte .

Une partie du cadavre fut distribuée, Fautre fat jetée à la mer ; les intestins et la cervelle servirent de régal à deux requins qui suivaient la clialoupe^ les matelots mangèrent le reste du pauvre Pédrillo.

Lxxvm.

Tous en mangèrent, hormis trois on quatre, un peu moins friands que les autres de nourriture animale; h ceux-ci il faut igouter Juan; il avait déjk refusé de goAter à son épa-

gneul; or, il n'était pas probable qo'il eût maintenant beau-

^ coup plus d'appétit: ses compa^^nons ne devaient pas s'attendre a ce que, même dans celle extrémité, il mangeât avec eux son pasteur et son maître.

11 ût bien de s'en abstenir, car les suites de ce repas furent on ne peut plus eflirayantcs : ceux qui avaient montré le plus de voracité tombèrent dans un délire furieux. — Grand Dieu ! comme ils blasphémèrent ! on les vit écumer et se rouler par terre, en proie à d'étranges convulsions; boire Peau de la mer, comme si c'eût élc celle du ruisseau de la monta*

M» mAK. ciAirr n. 83

gne; se déchirer; grincer des dents, hurler, crier, jurer, et puis mourir ea désespérés avec un rire d'hyène.

Cette punition du ciel réduisit de beaucoup leur nombre. Quant k ceux qui lislMent, Dieu sait comme iU étaient uyaigres ! QuelquetHUS aTaknl perdu la ménvNie, j^us heureus ea cela queoesx qm venaient encore lewrswtttx ; mais d'ai»tres méditaient une dissection nouvelle, sans se laisser ef* . frayer par l'exemple de ceux qui venaient de périr au milieu des tortsres de la rage, pour avoir assouvi kur faim d'une manière si funeste.

Ils jetèrent alors les yeux sur le contre-maître, comme le {dus gras j mais, outre l'extrême répugnance qu'il éprouvait peur cette mesure, il fit valoir quelques raisons pour s'en «■empter : la première qu'il allégua, c'est que depuis peu II était légèrement indisposé ; mais ce qui contribua sordeitt h le sauver, ce fut un petit cadeau qui lui avait été fait k Cadix par une seusoriplioii gteinle des dames d* l'tadHiit»

11 restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, mais on en était ménager; — les uns n'osaient y toucher; d'autres comprimaient leur appétit» ou n'en prenaient qu'une bouchée par-ci par-là; pour don Juan, il s'abstint comptétemei^ d'y toudior, et se mit èi mèdier du plomb el un morceau de bambou; enfin ils prirent deux 6oiifrts et un .noddi\ et dès lors ils cessèrent de manger de la chair humttae.

LXXXI n.

Si le destin de Pédrillo vous révolte, rappelez-vous qu'Ugolin, après avoir poliment terminé son récit, ne dédaigne pas de ronger le crâne de son ennemi^ si donc on rouge ses ennemis en ei^r, à plus forte raîscm peutron dtner de ses amis quand on est nafsfiri^ et que ks provisions manquent» sans être pour cek beaucoup fÀis borcil^ que le Ite^

LXXXIT.

HtBS la même soit il tomba une ondée de pluie que leurs

84 CEinnes m lok» mon.

iKMielies attondaieiit aussi impaiiemmeiil qua la tam crevassée par les clialeurs de Télé. On ne sait ce que vaut de bonne eau que lorsqu'on a souffert de sa privation : si vous aviez été en Turquie ou en Espagne, si vous vous éliez trouvé en pleine mer dans une barque avec des gens affamés; si vous aviex entendu dans le désert la clochette du chameau» vous fOUi souhaitenei... où est la vérité, — dans un puits.

LXXZ?.

La pluie tombait par torrents» mais ils n'en étaient pas

plus avancés; heureusement qu'ils trouvèrent un lambeau

de toile, dont ils se servirent comme d'éponge; quand ils Teurent suffisaramenL humecté, ils le tordirent pour en exprimer l'eau; et, bien qu'un terrassier altéré eùL préféré à ce breuvage un pot plein de porter , il leur sembla qu'ils savouraient pour la première fois le plaisir de boire dans toute sa volupté.

Leurs lèvres desséchées, crevassées et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar; leurs gosiers

étaient des fours; leurs langues étaient gonflées et noires comme celle du mauvais riche eu enfer implorant vainement de la pitié du pauvre une goulle de rosée, alors que pour lui chaque goutte eût été une joie du ciel. — Si cela est vrai, il faut avouer qu'il y a des chrétiens qui ont une foi bien confortable.

Dans ce lugubre équipage se trouvaient deux pères dont chacun avait son fils auprès de lui : l'un de ces jeunes

hommes paraissait plus robuste et plus aguerri que l'autre, mais il mourut le premier; quand il eut expiré, celui qui se trouvait le plus près du père le lui dit; celui-ci, jetant un regard sur son iiis, se contenta de répondre ; a La volonté de Dieu soit faite; je n'y puis rien; » puis il le vit jeter à la mer, sans une larme, sans un gémissement

LXXXVIII

L'autre vieillard avait un fils plus faible, au teint doux» h

l'aspect délicat; le jeune homme résista longtemps et supporta son sort avec une patiente résignation; il parlait peu» et souriait de temps h autre comme pour alléger une partie du poids qu'il voyait peser sur le cœur de son père, avec la pensée inlimc el mortelle qu'il leur faudrait bientôt se séparer.

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