‹ Œuvres complètes de Lord Byron Don JuanChapitre 42 sur 98 · I.XXIV · texte numérisé non relu

I.XXIV

Mais quittons ce sujet, qui devient trop triste, et mettons de G6lé ce feuillet douloureux : je ne me plais pas beaucoup aux descriptions de la folie ; j*ai toujours peur qu'on ne m'en croie légèrement atteint moi-mâme. D'ailieurs, je n'ai pas encore fini snr ce chapitre; et, comme ma muse est on capricieux lutin, nous allons porter ailleurs nos pas, et suivre un autre sillage avec Juan, que nous aTons laissé demi-mort quelques stances plus haut.

Blessé!', enchaîné, serré, confiné^ claquemuré^ il s'écoula plusieurs jours et plusieurs nuits avant qu'il pût se rappeler le passé; et quand la mémoire lui revitt, il se vit en pleine mer, courant sous le vent, faisant six nœuds h l'heure, et ayant devant lui les rivages d'ilion. Dans tout autre temps, il eut pris plaisir k les voir ; mais en ce moment il neirouva pas grands charmes au cap Sigée.

ItXXVI.

Là, sur la verte colline où sont dispersées les huttes d'un village, entre raellespont et la mer, repose le brave des hraves, Achille; du moins on le dit. Bryant dit le contraire. Plus loin s'élève, comme une tour, le vaste tombeau — on ignore de quij de Pairocle, peut-être, ou d'Ajax, ou de Protésilasj héros qui, s'ils vivaient, nous égorgeraient encore.

Des monticules sans marbre et sans nom, une plaine vaste et inculte bornée par des montagnes; plus loin, l'Ida, toiyours le même, et l'antique Scanuuidre, si toutefois c'est Im, tout cela reste encore. Ces lieux semblent formés exprès pour la gloire : cent mille hommes pourraient encore y combattre h Taise. Hais, là où je cherchais les murs d'ilion, palt la brebis paisible et rampe la tortue.

Des troupeaux de chevaux sauvages, et \h quelques petits hameaux aux noms modernes et barbares, des bergers peu semblables h Paris, venant, émerveillés, contempler un moment cette jeunesse de l'Europe que ses souve*

nirs de collège conduisent sur ses bords; on Turc, son diapelet à la main, sa pipe ii la bouche, et faisant grand cas de sa religion, voilà ce que j'ai trouvé en ces lieux $ mais, pour des Phrygiens, du diable si j'^ ai vu un seul!...

Ici on permit à don Juan de sortir de son étroite prison, et il vit qu'il élait esclave; ses yeux parcoururent tristement le vaste azur des flots sur lesquels la lonibc de plus d'un héros projetait son ombre. AlTaibli par la perte de son sang, c'est a peine s'il put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui procurèrent pas de renseignements très ' satisfàisants sur sa position passée ou présènte.

Il vit quelques-uns de ses compagnons de captivité qui semblaient Italiens, et qui l'étaient en effet; il apprit de leur bouche kwr histoire, qui était des plus singulières : c^était

une troupe de chanteurs, tous régulièrement élevés dans cette profession, et qui se rendaient en Sicile pour y jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non pas attaqués par un pirate, mais vendus par ïimprmario h un prix peu exorbitant.

L'un d'eux, le bouffe de la troupe, raconta à Juan leur curieuse aventure : car, bien que destiné à être vendu au marché turc, il avait conservé son enjouement, du moins en masque. Le petit homme paraissait en fort bonne humeur : il portait son malheur gaiement et de bonne grâce, et se montrait beaucoup plus résigné que la prima donna el le ténor.

Il raconta en peu de mots leur mésaventure, disant :

a Notre machiavélique impressario, lorsque nous fûmes k la hauteur de je ne sais quel promontoire, fit des signaux et héla un brick inconnu : Corpo di Caio Mario! Nous fûmes à la hâte transférés à son bord sans un seul scudo di salaria; mais , si le sultan a du goût pour le chant, nous aurons bientôt rétabli nos affaires.

iOù ociVRES ne LOr.D livxiaif.

c La prima donna, bien qu'un peu vieille, enlaidie par une TÎe dissipée, el sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a pourUat quelques bonnes noleB; et puis la femme du ténor, bien qu'elle ait peu de voix, est d'un aspect agréable. Le decBÎer ^sarnaval, elle .a fait beauooup de bruit à Bologne, en enlevant le comte César Cicojgna à une vieille piômoeise romaine.

a Et puis, nous avons les danseuses : d'abord la ?sini,qui a ]Am d'une corde à son arc, toutes lucratives; puis, celte pcùlf rn use de Pelegrini; elle aussi a eu du bonheur au dernier carnaval : elle y a gagné cing cents bons zecchini, mais elle va «vite en dépens^ ^'il ne lui reste pas un pauI; et puis encoie la Grotesca, — > quelle danseuse ! partout où les bMnmesontderAmeoHdtt cciifs,elle est sûre deJûresan

Lxnv,

< Quant aux figurantes» -elles ^ressemblent k toutes celles

de cette clique : par-ci par-lh une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste est tout au plus bon pour la foire. Il en est une cependant qui, bien que droite et roide comme une pique, a un certain air sentimental qui pourrait aller loin; mais elle ne danse pas avec vigueur^ -avec sa figure tôt sa taille, c'est vratmeot dommage!

«Pour lesbommeStiàfii'yafasgBUid'choseàendiBSjJe mutieo nM «quitte vieille esMeinle fêlée; mais^ possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face^dans le sérail, et obtenir un emploi de dbmesticité ; je n'ai pas grande confiance dans son chant. Parmi tous ces individus du troisième sexe que le pape fait annuellement, sm aurait de la peine à trouver trois gosiers parfaite.

LXXXVIÏ.

« La voix du ténor est gâtée par l'affectation, et quant à la basse, c'est un animal qui ne sait queèeugler; la véo^ est qu'il n'a reçu aucune éducation mnsioale; Hfitnn tgne

l»OK Jî'AN. CHANT IV. iCu

tfûii qui n*a ni voi.v ni oreille; mais, comme il est proche paKui lie la prinut donna, qui a juré qu'il avait la voix sonore et meeUeiue, on l'a engagé, bien qu'à l'eulendreTOUS diriei nu âne «ui s'eseice au f éôtaUL

« Il ne m'appartient pas de parler de ce que je puisfàloir.

Quoique jeune, — je vois, monsieur, — que vous avez l'air d'un homme qui a voyagé; d'où je conclus que pour vous l'opéra n'est pas chose nouvelle. Avez-vous entendu parler de Kaucocanli*? — C'est moi-même; un jour viendra i)euldire où vous m'entendrez. Vous n'étiez pas l'année dernière à da loiie édlattê; nais la feeBtèteAMs^miajaeegai engagé leur y dHote»-— iaU»f .

« J'ouMiais notre baryton : c'est un joli garçon, mais gonflé d'amour-propre; une action gracieuse, pas l'ombre de science, une voix de peu d'étendue, et qui n'a rien de très harmonieux; il est toujours mécontent de son lot, et c'est à peine s'il ferait un bon cbanleor 4es rues. Dans les rôles d'amoureux, pour mieux -exprimer sa passion, n'ayant pas de cœur It monftrer, il noolre ses deats. ii

En ce moment, le récit éloquent de Raucocanti fut interrompu par les pirates, qui, h heures fixes, venaient inviter tous les captifs a reutrer dans leurs tristes cabanons; chacun d'eux jeta un douloureux regard sur les vagues, qui, reflétant dans leur azur l'azur du ciel, bondissaient libres et joyeuses, •puis ils descendirent un à un les écoutilles.

Le lendemain, — Us étaient dans les Dardanellea,— attendant le firman de Sa Sublimité, le plus impératif des talismans souverains, et qu'on esquive toutes les lois qu'on le peut; la, ils apprirent que pour s'assurer d'eux dans leurs cellules navales, on les enchaînerait deux a deux, femme k femme, homme à homme, en attendant 4|u'on ks^iuit ea vente sur le macdié .de Gonatanlinople.

(EUVftCS DE LORD BYROll.

n iNuratt qoe lorsque cet arrangement m fit, les femmes 86 trou? èieat en nombre impair, et ies hommeg également : on avait d'abord été incertain si le soprano serait considéré comme du sexe masculin; mais après quelque discussion à cet égard, on l'avait placé du oété des femmes, en manière d'éclaireur; il fallut donc enchaîner ensemble un homme et une femme; le hasard voulut que cet homme fût Juan, qui — (chose fort embarrassante à son âge) se vit appareillé avec une bacchante au visage frais et brillant.

Page 1