‹ Œuvres complètes de Lord Byron Don JuanChapitre 81 sur 98 · CHANT QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATORZIÈME

Si, dans Tabîme de la grande nature ou dans celui de notre propre pensée , nous pouvions seulement attraper une certitude, peut-être le genre humain trouverait-il la route qu'il cherche yainement; — nmis alors, que d'excellentes [^losophies cela gMerait! Un système dévore l'autre» à près comme le vieux Saturne dévorait ses enfants ; car lorsque sa pieuse compagne lui donnait des pierres à la place de ses fils» il les avalait sans en laisser vestige.

Mais tout système imite en sens inverse le déjeuner du Titan, et mange ses parents, quoique la digestion en soit difficile. Dites-moi, je vous prie, si, après toutes les recherches nécessaires vous pouvez tixer votre croyance sur une question quelconque? Jetez sur les siècles un coup d'œil rétrospectif, avant de vous enchaîner et de ptoclamer une théorie la meilr« leure de toutes. On ne doit pas se fier au témoignage des sens : rien de plus vrai; et pourtant quds sont nos autres moyens de certitade ?

tn.

Pour moi, je ne sais rien ; je ne nie, n'admets, ne rejette et ne dédaigne rien ; et que savez-vous, si ce n'est peut-être que vous êtes nés pour mourir? Et, après tout, il peut se faire que l'un et l'autre soient faux. 11 peut venir une époque, source de l'éternité, où rien ne sera ni vieux ni jeune. Ce qu'on nooune la mort est une chose qui fait pleurer les hommes, et pourtant un tiers de la vie se passe à dormir»

Un sommeil sans rêves, après une rude journée de travail^ est ce que nous convoitons le plus $ comment alors expliquer cette horreur qu'éprouve notre argile pour cette autre argile qui dort d'un somme plus profond? Le suicide lui-même.

qui paye sa dette en une seule fois et sans ajournemeal (vieille mfiiiière de pàjet sa dette, fort regrettée des «réanciers)» s'empresse d'exhaler son souffle impatient, moins par d^ût de la vie que par crainte de la mort

Elle est autour de lui, près de lui, ici, là, partout; et il est un courage qui naît de la crainte, de tous le plus résolu, peul-êire, et capable de braver la pire des chances, uniquement pour la connaître. — Quand sous vos pieds les montagnes hérissent leurs sommets, que vos regards plongent sur les précipices, et que les rocs déploient k vos yeux leurs gouffres béants, — vous ne pouvez regarder une minute sans éprouver un violent désir de vous précipiter.

Vous n'en fàîtes rien, il est vrai; mais, pâle et saisi de terreur, vous vous éloignez ; mais revenez sur vos impressions passées, et, tout en tressaillant devant le miroir de vos propres pensées fidèlement reproduites, vous retrouverez, soit vérité, soit erreur, une tendance cachée vers Vinconnu, un secret penchant à vous plonger, avec toutes vos craintes, <^où? vous l'ignorez, et c'e^ justement pour cela que vous le faites, — ou ne le faites pas.

vu.

Mais qu'a cela de commun avec le sujet qui nous occupe? medirez-vous; rien,«ami lecteur; c'est une pure spéculation que je ne saurais excuser qu'en disant-* que c'est ma manière ; quelquefois à propos, et quelquefois hors de propos, j'écris sans hésiter ce qui me passe par la tftte. €e récit ne doit pas être une narration, mais une base aérienne et fantastique ou je bâtis des choses communes avec des lieux communs.

Vous savez ou ne savez pas que le grand Bacon a dit : « Jetez une paille en l'air pour voir de quel côté le vent souffle : » la poésie, c'est une paille emportée par le souffla humain dans la direction que lui imprime l'esprit; c'est un cerf-volant qui plane entre la vie et la mort ; c'est une ombre

que projelle derrière elle l'âme aventureuse; e\ ma poésie» à moi, c'est une bulle d'air enflée, non pour la gloire» mai» seulement pour jouer, comme joue um en£Gtia.

Le monde tout entier est devant moi, ou derrière; car j'en ai tu «ne portioB, et tout autant qull m'en faut pour en garder mémoiie, — J'ai aussi sufOsamment éprouvé les passions peur donner prise au blâme , an grand plaisir de

mes amis, les hommes, qui aiment à mêler un peu d'alliage il la gloire; car j'ai eu de la célébrilé dans mon temps, jusqu'au moment où je l'ai complètement délroUe par mes \crs.

Je me suis mis ce monde-ci sur les bras, et même Tautre» je veox due le clocpé^ qui a fulminé contre moi ses pienx libres en grand nomlire, et pourtant je ne puis m'empêdier de grifi^onner ime fois par semaine, fstiguant la patience, de mes anciens leetenrs, sans m'en créer de nouveaux. Dana jeunesse, j'écntais parce que mon âme était pleine, et maintenant parce que je sens que Tennui la gagne.

Mais « alors, pourquoi publier » — 11 n'y a ni gloire ni profit h recueillir, quand le monde est las de vous. Je demande il mon tour : — pourquoi jouer aux cartes? pourquoi beireP.poiirqnoi lire? — pour abréger Fennui d'un certain naabfed'lienres. C'est une distraction pour moi que de reporter aoei regards sur ce que j'ai vu ou pensé de triste ou de gai ; eo que j'écris je le jette an courant; peu m^importe qu'il surnage M s'engonfire, ~j'ai du moins eu mon réve.

Il me semble que si j'avais la certitude du succès, il me serait impossible d'écrire im vers de plus; j'ai si longtemps bataillé plus ou moins, qu'aucun échec ne saurait me faire renoncer aux neuf sœurs. Ce sentiment n'est pas facile à exprim,er, et pourtant il n'est point affecté, je le déclare. Au jeu, vous avez le choix, de deux plaisirsy Tun est de gagner, et Tautra de perdre.

■ON HIAN. GHÀM JUT. 427

D*ailleurs, ce ne sont pas des fictions que traite ma muse ; elle rassemble un répertoire de faits, avec quelque réserve et de légères r» strictions, sans doute; mais enfin ses clianls roulent principalement sur les choses et les actions humaines,— et c'est là un des motifs de la contradiction qu'elle rencontre : car un excès de vérité ne saurait plaire au premier abord ; et si elle n'avait ea tuo que ce qu'on nomme la gloire, elle conlerail avec bies moins de peine une hier toire toute différente.

xnr,

AmouT, guerre, tempête, — voilà certes de la variclé; ajoutez-y un lég:er assaisonnement d'élucubration, un coup d'œil à vol d'oiseau sur ce désert qu'on nomme société, un regard rapide jeté sur les hommes do tous étages. A défaut de tout autre mérite, il y a du moins là celui de la satiété en réalité et en perspective; et quand ces vers ne devraient gervir qu'à garnir des porte-manteaux, c*est toujours cda qu'y gagnera le commerce.

La fraction de ce monde que j'ai actuellement choisie pour texte du sermou suivant est une de celles dont il n'existe aucune description récente. Il est facile d'en assigner la raison : toute proéminente et agréable qu'elle soit, il y a je ne . sais quelle uniformité dans ses pierreries et ses hermines ; tous les âges y ont un air de famUle : ce qui ne promet pas grand'chose aux pages du poète.

Avec beaucoup de sources d'excitation, on n'y trouve presque rien qui exalte, rien qui parle a tous les hommes et à tous les temps; une sorte de vernis y recouvre tous les défauts ; une sorte de lieux communs y règne jusque dans le crime; des passions liscticesy de l'esprit sans beaucoup de ad, une absence de ce naturel qui relève tout ee qui esl , vrai ; une monotone uniformité de caractère» diez ceux du moins qui en ont un.

XTII.

Quelquefois en effet, comme des soldats après la parade, ils rompent les rangs et quittent avec joie Tezercice; mais bientôt le roulement du tambour les rappelle effrayés, et ils sont derecbef obligés d'être ou de paraître ce qu'ils étaient ; néanmoins, à tout prendre, c'est une brillante âiascarade ; mais quand pour la première fois vos regards se sont repus de ce spectacle, vous en avez assez : — c'est du moins l'effet qu'a produit sur moi ce paradis de plaisir et d'eanui.

XVlïl.

Quand nous avons mené a fin notre amour, joué notre jeu, étalé notre toilette, voté, brillé, et peut-être quelque chose de plus; dîné avec les dandys, entendu déclamer les sénateurs, vu par vingtaines des beautés mises à i'ench^ de pitoyables roués chastement transformés en maris plus pitoyables encore, il ne nous reste plus guère que le rôle d'ennuyeux et d'ennuyé. Témoin ces ci-devant jeunes hommes qui veulent remonter le courant, et refusent de quitter le monde qui les quitte.

On dit , — et celle plainte est générale, — que personne n'a encore réussi h décrire le monde exactement comme il est. 11 en est qui prétendent que les auteurs, pour fournir la matière de leurs sarcasmes moraux, en sont réduits à obtenir du concierge quelques légers scandales bien curieuï» bien bizarres, et que leurs livres ont tous le même slyle, n'étant que Fécho du babil de madame, répété par sa fenune de chambre.

Mais cela ne saurait être vrai, aujourd'hui du moins; car les écrivains sont devenus une portion induente du beau monde; je les ai vu balancer môme les mililaires, surtout quand ils sont jeunes, car c'est un point essentiel. Comment alors s'expliquer pourquoi ils échouent dans ce qu'ils consi* dèrent eux-mêmes comme un objet de première importance, le portrait réel delabaute société? c'est qu^en effet elle n'oflire pas grand'chose à décrire.

DON JVAif. GflAinr m

a Haud ignara loquor ; » ce sont là des nugœ quarum pars parva /ut*, mais pourtant une part réelle. Or, j'esquisserais beaucoup plus facilement un harem» une bataille, un naufrage ou une histoire du cœur^ que ces choses-là ^ aussi hieaf je désire m'en dispenser par des raisons que je ne veux pas dire : vttabo Cereris sacrum qui vuigaritK — ce qui signifie que le fulgaire n'a que foire de les connaître.

Ainsi donc, ce que je jette sur le papier est idéal, alTaibU,

dénaturé, comme une histoire des francs-maçons, et n*a pas plus de rapport avec la réalité que le voyage du capitaine Parry avec celui de Jason. Le grand secret est de ne pas tout laisser voir ; ma musique a de mystiques diapasons , et contient beaucoup de choses que les initiés seuls peuvent apprécier.

Hélas! les mondes se perdent» — et la femme, depuis qu'elle a perdu le monde (tradition si bien établie diez nous, quoique plus vraie que gàlante), n'a pas tout à fàit renoncé à cette habitude; triste esclave des usages! violentée, assers vie, victime quand elle a tort, et f^quemment martyre quand elle a raison; condamnée aux douleurs de renfanlemenl , comme les hommes ont été» pour leurs péchés, soumis h la nécessité de se raser, —

Fléau de chaque jour, qui, au total, équivaut h Taccouchôment. Mais, quant aux femmes, qui peut pénétrer les souffrances réelles de leur condition? L'homme, jusque dans sa sympathie pour elles, fait entrer de l'égoïsme et beaucoup de méfiance. Leur amour, leur vertu, leur beanté, leur éducation, n'aboutissent qu'à lEure d'elles des ména^Bères chargées de procréer une nation.

Tout cela serait bien, et ne saurait Ctre mieux ; mais cela même est difficile, Dieu le sait, tant sont nombreuses les afflictions qui assiègent Ja femme depuis sa naissancei tant est

430 CETmtnr w lmd bthon.

faible la dislinction (jui sépare ses amis de ses ennemis; la dorure de ses chaînes s'use si vile que... — mais demandez à la premièro femme venue (pourvu toutefois qu'elle ait (reste ans), ce qu'elle aimeniit mieux être, femme ou homme, Màest ou reina !

XXTI.

« L'influenoB du eotillon » est tm leprocfae grave que veulent paratlre éviter ceux-là même qui lui sont soumis,

comme un rouget évite les voraces brochets ; mais comme c'est sous lui que nous arrivons dans ce monde, au milieu des cahots du fiacre de la vie, j'av oue que, pour mon compte, je vénère le cotillon , — ce vêtement d'une mystique sublimité, qu'il soit de bure, de soie oudebasiu.

le raspeete infiniment, et ccmibien n'ai-je pas adoré dans mon jeune âge, ce voile chaste et sacré qui, pareil au coffrefort de Tavare, recouvre un trésor qui n'attire que davantage par tout ce qu'il nous cache l Fourreau d'or sur un glaive de DaBMs, tettre d'amour au sceau mystérieux, remède h fa douleur : car comment souffrir encore devant un cotillon et la pointe d'un joli pied ?

Et, par un jour silencieux et triste, quand, par exemple, souffle le siroco, que la mer elle-même paraît sombre avec tous ses flots écumeux , que l'onde du fleuve coule pesamment, et que sur le ciel règne ce ton grisâtre, lugubre et chaste antipode du ImUanl..... «— il est agréable, si quelque dioee dtan' le peiil être, ^entrevoir même une jdie paysanne.

Nom mm laissé nos héros et nos héroïnes dans ce beau

climat qui ne dépend pas de l'étal de Tatmosphère , tout à fait indépendant des signes du zodiaque, bien qu'il présente aux poètes plus de difficultés que tout autre, attendu que le soleil, et les étoiles, et tout ce qui brille, les montagnes et tout ce qui peut donner les inspirations les plus sublimes, ont souvent , dans ce pay&-l&, le triste et maussade aspect d'un

MU mu. ciAiiT m, i31

cr<^ancipr; ciel assombri, fournisseur exigeant, c'est tout un pour moi^

Une vie intérieure est peu poétique, et si Ton sort on a les aveiseSy les brouillards et le givre, avec lesquels je ne saurais brosMr une pastorale. Quoi qu'il «n «il , un poète àmt rannonterteittoi^Mafitia, petits ou gnOMlft. UlMitqaet tien ou mal, il aime au fnal, et qu^ tracTaifle txmm nu Esprit sur la matièie, embarrassé quelquelbis par leisu el l'eau

Juan, — et sous ce rapport, du moins, il ressemblait aux saints, — Juan était tout à tous sans distinction, et vivait content et sans se plaindre, dans un camp, à bord d'un vaisseau, sous la chaumière, ou à la cour ; — doué d'une de ces natures heureuses qui fout rarement défaut , il prenait modestement sa part des fatigues ou des plaisiis. 11 savait aussi se faire bien ?enir de toutes les laanM6t sans la iaUûté da certains bommes fenteUes.

ZXXII.

Une chasse au renard estebese singulière pour un étranger ; on y Qourt deux dangers : d'abord de tomber, puis de

s'entendre plaisanter sur sa maladresse ; mais Juan avait ap>

pris de bonne heure à parcourir les déserls, comme un Arabe qui court à la vengeance, et soit qu'il montât un cheval de guerre, de chasse ou de louage, ranimai savait qu'il portait un cavalier.

XZXIU.

Et maintenant, entré dans cette nouvelle carrière « non sans s'y faire applaudir, il franchit haies, fossés, barrières et grilles^ ik*ki$aaat* jamais» ne làisant ^gÊ» peu 4ê Isuz pas, et ne s'impatientant que kcsqu'on perdail lapaite^finala,

il est vrai, par-ci par-lès quelques-uns des statntsdii code de la chasse, — car le jeune bummie le plus sage peut faillir;

fit de temps à autre passer son cheval sur les chiens , et même une fois sur le corps de plu&ieucsgcniibhumxnes campagnards »

433 CEmB6 ME LOlO BYAOn.

Mais, à cela près, son coursier et lui s*en acquîllèrent de manière à s'attirer l'admiration générale; les squires s'étonnèrent du mérite d'un étranger ; les paysans s'écrièrent : «Diantre! qui l'aurait jamais pensé?» Les vieillards, ces Nesto» de la génération chassante, le louèrent en jurant, et senlkent renaître Tentlioiisiasiiie de leur jeune âge ; il n*jr eut pas jusqa'au Teneur lui-même qui ne daignât lui accorder un sourire forcé» et qui ne fût presque tenté de Toir en lui un piqueur.

ZXXY.

Tels étaient ses trophées, — non des boucliers et des lances, mais des fossés franchis, des chevaux crevés, et parfois des queues de renards; pourtant, je l'avouerai, — et ici, en véritable Anglais, je ne puis me défendre d'une patriotique rougeur, — il fut intérieurement de l'avis du courtisan Ghesterfield, qui , après une longue chasse à travers collines, vallées, buissons, et je ne satsquoi encore, toutbon cavalier qu'il était, demanda le lendemain « s'il y avait des hommes qui chassaient deuxf<M8. »

xnvi.

11 avait aussi une qualité assez rare, après une longue chasse, dans l'homme matinal, dans ces gens qui, l'hiver, s'éveillent avant que le chant du coq ait averti le jour paresseux de décembre de commencer sa triste carrière ; — il avait, dis-je , une qualité agréable aux femmes, qui, dans leur doux et coulant babil, veulent un auditeur, saint ou pécheur, n'importe ;<^n un mot, il ne s'endormait pas aussitôt après dtner.

Mais sémillant et léger, toujours sur le qni-vive, il prenait une part brillante à la conversation, en approuvant toujours

ce qu'avançaient ces dames, et en prêtant son attention aux sujets d'entretien les plus en vogue ; tantôt grave, tantôt gai, jamais lourd ni impertinent; se bornant à rire sous cape, — le rusé coquin ! — il ne prenait jamais sur lui de relever uno bévue; — en un mot, nul ne savait mieux écouter.

DOR lUAH. CHANT XIT.

XXWIII.

* Et puis, il dansait; — tous les ('■trangers l'emportent sur l'Anglais sérieux dans l'éloquence de la pantomime; — il dansailydis-je, fort bien, avec expression, et aussi avec bon sens, * point indispensable dans l'art de la danse ; il dansait sans prétention théâtrale , non en maître de ballet instruisant ses nymphes, mais en honmie comme il faut.

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