‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 109 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Xm enetronj d'Édtn, comme dans le premier acte.

Arrivent GAIN et ADAEL

Adau. Chut!... Ma^e doucement, Caân.

Caim. Volontiers... Mais pourquoi?

Adab. Notre petit Enoch dort sur ce lit de feuilles , k l’ombre du cyprès.

Caïn. Le cyprès!... C’est un arbre de tristesse qui semble pleurer sur les objets qu’il couvre de son ombre. Quelle raison te l’a fait choisir pour abriter notre enfant ?

Adah. Parce que ses branches interceptent le soleil, comme le ferait la nuit. C’est pour cela qu’il m’a semblé propre k voiler le sommeil.

Caïn. Oui, le dernier — et le plus long sommeil. — N’importe, — mène-moi vers lui. (Ils s'approchent de l’enfant) Qu’il est charmant ! Le pur incarnat de ses petites joues rivalise avec les feuilles de roses dont sa couche est semée.

CAlN. ACTË III, SCÈNE I. 423

Adab. Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr’ouvertes ! Non, tu ne le baiseras pas mamtenaot ! Attends un peu: il va bientôt s’éveiller; — son sommeU de midi ne tardera pas à finir. Mais, jusque-là ce serait dommage de troubler son repos.

Caïn. Tu as raison; jusqu’à son réveil, je contiendrai mon cœur. Il sourit cl dort!... — Dors et souris, mon enfant, jeune héritier d’un monde presque aussi jeune que toi ! dors et souris ! Heureux âge, où les heures et les jours rayonnent de joie et d’innocence! Toi, tu n’as pas cueilli le fruit fatal,

— tu ne sais pas que tu es nu ! Doit-il venir un temps où tu seras puni pour des foutes inconnues, qui ne furent ni les tiennes ni les miennes?... Hais dors, maintenant!... Un sourire plus vif colore ses joues et ses paupières brillantes, qui tremblent abaissées sur ses longs cils, aussi noirs que le cyprès qui balance sur lui son ombrage, et à travers ce voile rit, jusque dans son sommeil, le transparent azur de ses yeux ! Sans doute, il rêve... — De quoi ? Du paradis?

— Oui, rêve du paradis, enfant déshérité! Ce n’est qu’un rêve; car jamais plus ni loi, ni les fils, ni tes pères, n’entreront dans ce lieu de délices, qui leur est interdit !

Adah. Cher Caïn ! ne murmure pas auprès de ton fils ces douloureux regrets du passé ! Pleureras-tu donc toujours le paradis? Ne pouvons-nous pas nous en créer un autre?

Caïn. Où?

Adaii. Ici, partout où tu voudras : où tu es, je ne sens pas l’absence de cet Eden tant regretté. Ne t’ai-je pas ? n’ai-je pas notre père, notre frère, Zillah notre sœor chérie, et notre Eve enfin, à qui nous devons tant, outre notre naissance?

Caïn. Oui, — la mort est du nombre des bienfaits que nous lui devons.

Adah. Caïn, cet orgueilleux esprit qui t’a emmené avec lui Ea rendu plus sombre encore. Tavais espéré que les merveilles qu’il t’avait promis de te montrer, et que, dis-tu, il t’a fait voir, ces visions des mondes présents et passés, auraient donné à ton âme le calme de la science satisfaite ; mais je vois que ton guide t’a fait du mal. Cependant je le

remercie, et peux tout lui pardonner, puisqu’il t’a si tût rendu à nous.

Caï.n. Si tôt?

Aoah. Tu as à peine été absent deux heures : deux longues heures pour moi, mais deux heures seulement d’après le soleil.

Caïn. Et cependant je me suis approché de ce soleil, j’ai vu des mondes qu’il a éclairés et qu’il n’éclairera plus, et d’autres sur lesquels il'n’a jamais brillé. 11 me semblait que mon absence avait duré des années.

ÂDAH. Â peine des heures.

Caï.n. En ce cas, l’esprit a une mesure à lui pour le temps : il le calcule par ce qu’il voit d’agréable ou de pénible, de petit ou de grand. J’avais vu les œuvres immémoriales d’êtres infinis; j’avais vu passer sous mes yeux des mondes éteints, et, en contemplant l’éternité , il me semblait avoir emprunté quelque chose de son immensité ; mais maintenant je sens de nouveau ma petitesse. L’esprit avait raison de dire que je n’étais rien.

Adah. Pourquoi a-t-il dit cela? Jéhovah ne l’a point dit.

Caïn. Non, il se contente de nous faire le rien que nous sommes, et, après avoir laissé entrevoir à la poussière Eden et l’immortalité, il la réduit de nouveau à n’être plus que poussière. — Pourquoi ?

Aoah. Tu le sais, — à cause de la faute de nos parents.

Caïn. Que nous fait celte faute, h nous ?... Us ont péché, qu’ils meurent !

Adah. Ce que lu viens de dire n’est pas bien... Celte pensée ne vient pas de toi, mais de l’esprit qui était avec toi. Plût au ciel qu’ils pussent vivre, et moi mourir pour eux !

Caïn. J’en dis autant, — pourvu qu’une victime satisfasse l’être insatiablede vie, pourvu que ce petit dormeur aux joues vermeilles ne connaisse jamais ni la mort ni les afflictions humaines, et n’en transmette pas l’héritage à ceux qui naîtront de lui.

Adah. Que savons-nous si quelque jour une expiation de ce genre ne rachètera pas notre race ?

Caïn. Eo sacriGaat l’innocent pour le coupable? quelle expiation serait-ce ?... Nous sommes innocents, nous ; qu’a- Tons-nous fait ? pourquoi serions-nous victimes d’une action commise avant notre naissance ? ou comment des victimes seraient-elles nécessaires pour expier ce péché mystérieux et sans nom, — si toutefois c’est un péché si grand que d’aspirer à connaître ?

Adah. Hélas! tu pèches maintenant, mon cher Caïn! Tes paroles ont quelque chose d’impie h mon oreille.

Caïn. Alors, laisse-moi !

Adah. Jamais!... quand ton Dieu lui-même te laisserait.

Caïn. Dis-moi, que vois-je ici ?

Adah. Deux autels élevés par notre frère Abel, pendant ton absence, pour y offrir à ton retour un sacriGce à Dieu.

Caïn. El comment savait-il que je serais disposé à prendre part aux offrandes que , d’un front soumis dont la lâche humilité indique moins d’adoration que de crainte, il présente chaque jour au Créateur pour capter sa bienveillance ?

Adah. Assurément il fait bien.

Caïn. Un seul autel peut sufGre : je n’ai point d’offrande.

Adah. Les productions de la terre, les Geurs nouvelles, les fruits, ce sont là des offrandes agréables au Séigneur, quand elles sont présentées par un cœur doux et contrit.

Caïn. J’ai travaillé, j’ai cultivé la terre à la sueur de mon front, conformément à la malédiction... — Cela ne sufGt-il pas ? Pourquoi serais-je doux ? parce qu’il me faut faire la guerre aux éléments avant qu’ils nous livrent le pain que nous mangeons?... Pourquoi serais-je reconnaissant ? parce que je suis poussière, et que je rampe dans la poussière jusqu’à ce que je sois rendu à la poussière?... Si je ne suis rien, — dois-je offrir sans motif des actions de grâces hypocrites, et me montrer satisfait de souffrir ? De quoi serais-je contrit ? du péché de mon père, déjà expié par ce que nous avons tous suhi et par ce que doit subir encore notre race dans les siècles prédits ? Ce petit enfant qui dort ne se doute pas qu’il porte en lui le germe du malheur de générations sans nombre... Mieux vaudrait que ma main le saisit dans

son sommeil et le brisât contre ces rochers, qne de le laisser vivre pour...

Adah. O mon Dieu ! ne touche pas Tenfant, — mon entant, — ton enfant, 6 Caïn !

Caïn. Ne crains rien... Pour tous les astres, pour toute la puissance qui les dirige, je ne voudrais pas faire éprouver à cet enfant un contact plus rude que le baiser d*un père !

Adah. Pourquoi donc ta parole est-elle si terrible?

Caïn. Je disais que mieux vaudrait pour lui de cesser de vivre que de donner le jour à toutes les douleurs qui Faltendenl, et, ce qui est plus cruel encore, qu’il doit léguer à ses descendants. Mais puisque cette parole te contrarie, je dirai seulement : — Mieux eût valu qu’il ne fût jamais né.

Adah. Oh! ne dis pas cela!... Où seraient alors les joies d’une mère, le bonheur de le veiller, de le nourrir, de Fai mer? Chut! il s’éveille.. Charmant Enoch! (Elle s* approche de Venfant.) O Caïn ! regarde-le ! vois comme il est plein de vie, de force, de santé, de beauté et de joie ! comme il me ressemble, — et à toi aussi, quand tu es paisible! car alors nous sommes tous semblables, n’est-ce pas, Caïn ? Mère, père, fils, nos traits se réfléchissent les uns dans les autres, comme dans Fonde limpide, quand, elle paisible, et quand

tu es paisible. Aime-nous donc, mon cher Caïn, et aime-toi pour l’amour de nous, car nous t’aimons! Vois! comme il rit! comme il étend ses petits bras! comme il ouvre tout grands ses yeux bleus et les lient fixés sur les tiens, porar faire accueil h son père, pendant que son petit oorps s’agite comme si la joie lui donnait des ailes ! Que parles-lu de douleur? Les chérubins, sans enfants, pourraient envier les jouissances d’un père. Bénis-le, Caïn ! Il n’a point encore de paroles pour le remercier, mais son cœur te remerciera, et le tien aussi.

Caïn. Enfant, je te bénis, si la bénédiction d’un mortel peut t’être utile et te garantir de la malédiction du serpent!

Adah. Elle Fen garantira. Sans doute la subtilité d’un reptile ne saurait prévaloir contre la bénédiction d’un père.

Caïn. J’en doute, mais je ne le bénis pas moins.

Adah. Notre frère vient.

Caïn. Ton frère Abel?

Entre ABEL.

Abel. Salut, Caïn, mon frère ! la paix de Dieu soit avec toit

Caïn. Abel, salut!

Abel. Ma soeur m’a dit que tu as eu un entretien secret avec ûn esprit, et cpie tu l’as accompagné bien au delà du rayon que nous avons l’habitude de parcourir dans nos pro> menades. Ëtait-ce l’un de ces esprits que nous avons vus, et avec qui nous avons conversé comme nous ferions av^ notre père?

Caïn. Non.

Abel. Pourquoi, alors, t’entretenir avec lui?... Ce peut être un ennemi du Très-Haut.

Caïn. Et un ami de l’homme. S’estril montré tel à notre égard, le Très-Haut, — puisque c’est ainsi que tu l’appelles?

Abel. Que tu V appelles !... Tes paroles sont étranges aujourd’hui , mon frère. — Adah , ma soeur , laisse-nous un moment... — Nous avons un sacrifice à faire.

Adau. Adieu, mon cher Caïn; mais, d’abord, embrasse ton fils. Puissent son esprit innocent et le pieux ministère d’Abel te rendre le calme et une sainte sérénité! {Adah sort auec son enfant.)

Abel. Où as-tu été?

Caïn. )e n’en sais rien.

Abel. Qu’as-tuvu?

Caïn. Ceux qui ne sont plus; les mystères immortels, illimités, tout-puissants, accablants de l’espace; les innombrables mondes qui ont existé et qui existent, un tourbillon d’objets si extraordinaires, soleils, lunes, terres, roulant autour de moi dans leurs sphères avec une tonnante harmonie, que je me sens incapable de me livrer à une conversation mortelle. Laisse-moi, Abel.

Abel. Une lumière surnaturelle brille dans les yeux; — une teinte surnaturelle colore tes joues; — quelque chose

tic surnaturel résonne dans ta voixj — que signifie cela?

Caïn. Cela signifie... — Je t’en prie, laisse-moi.

Abel. Je ne te quitte pas que nous n’ayons prié et sacrifié ensemble.

Caïn. Abel, je t’en prie, sacrifie seul, — Jéhovah t’aime.

Abel. Il nous aime tous deux, j’espère.

Caïn. Mais tu es celui qu’il aime le mieux : cela m’est égal ; tu es plus propre h sou culte que moi ; révère-le donc, — mais seul, — du moins sans moi.

Abel. Mon frère, je mériterais bien peu le nom de fils de notre père, si je ne te révérais comme mon aîné, si, dans le culte que nous rendons à Dieu, je ne t’appelais à te joindre à moi, et h me précéder dans l’exercice de ce sacerdoce : — c’est ton droit.

Caïn. Je ne l’ai jamais réclamé.

Abel. C’est ce qui m’afflige; je te prie de le faire aujourd’hui; ton âme semble placée sous l’influence de je ne sais quelle illusion puissante : cela te calmera.

Caïn. Non, rien ne peut plus me calmer; que dis-je! bien que j’aie vu le calme dans les éléments, mon àmè ne l’a jamais connu. Mon Abel, quitte-moi, ou permets queje te laisse h ton pieux projet.

Abel. Ni l’un ni l’autre; nous devons remplir notre tâche ensemble. Ne me refuse pas.

Caïn. Tu le veux ; eh bien, soit ! que faut-il que je fasse ?

Abel. Choisis l’un de ces deux autels.

Caïn. Choisis pour moi : à mes yeux ils ne sont que du gazon et des pierres.

Abel. Choisis toi-méme!

Caïn. J’ai choisi.

Abel. C’est le plus grand; il te convient comme à l’alné. Maintenant, prépare ton offrande.

Caïn. Où est la tienne?

Abel. La voici : les premiers nés du troupeau et leur graisse, humble offrande d’un berger.

Caïn. Je n’ai pas de troupeau ; je cultive la terre, et ne puis offrir que ce qu’elle accorde h mes sueurs, — • ses fruits.

CiÏN. ACTE III, SCÈNE I. ^29

(/I cueille des fruits.) Les voici dans tout leur éclat et toute leur maturité.

(Ils disposent leurs autels et y allument une flamme.)

Abel. Mon frère, comme l’aîné, offre le premier les prières et les actions de grâces qui doivent accompagner le sacrifice.

Caïn. Non, — je suis novice dans ces choses; commence, je t’imiterai — comme je pourrai.

,\bel {s'agenouillant). O Dieu! qui nous as créés, qui a mis dans nos poitrines le souffle de vie; qui nous as bénis; qui, après le péché de notre père, au lieu de perdre tous ses enfants, comme tu le pouvais, si la miséricorde dans laquelle tu te complais n’avait tempéré ta justice, daignas nous accorder un pardon qui est un véritable paradis, vu l’énormité de nos offenses; — unique roi de la lumière! source de tout bien, de toute gloire, de toute éternité; toi, sans qui tout serait mal, et avec qui rien ne peut faillir, à moins que ce ne soit dans quelque vue utile de ta bonté toute-puissante, — impénétrable, mais infaillible; — accepte de ton humble serviteur, du premier des bergers, les prémices des premiers troupeaux. — Cette offrande par elle-même n’est rien; — car quelle offrande pourrait être quelque chose à tes yeux? accepte-la, néanmoins, comme l’hommage <ie la reconnaissance de celui qui, le front prosterné dans la poussière d’où il est sorti, offre ce sacrifice k la face du ciel, en ton honneur et à la gloire de ton nom, dans les siècles des siècles!

Caïn (debout). Esprit! qui que lu sois, ou quoi que tu sois;,loul-puissant, peut-être! — bon, je l’ignore; c’est à tes actes à le prouver! Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel ! peut-être as-tu d’autres noms encore, car les attributs paraissent aussi nombreux que les œuvres; — si ta faveur peut s’obtenir par des prières, accepte les nôtres! si des autels peuvent concilier la bienveillance, et un sacrifice le fléchir, en voici! Deux êtres onl.élevé pour toi ces autels. Si tu aimes le sang, il y en a sur l’autel du pasteur, k ma droite; il a égorgé en ton honneur les premiers nés de son troupeau, dont les chairs immolées exhalent vers le ciel un sanguinaire encens. Si ces fruits au coût

430 CECVBES DE LOBD BTBOÜ.

suave, aux couleurs vermeilles, doux produits de la clémence des saisons, étalés à la face du soleil qui les a mûris, sur ce gazon que le sang n’a point souillé ; si ces fruits peuvent te plaire, en ce sens qu’ils sont intacts dans leurs formes et leur vie, et sont un échantillon de les ouvrages, plutôt qu’une offrande destinée à appeler ton regard sur les nôtres; si un autel sans victime, un autel pur de sang, peut mériter ta faveur, regarde celui-ci ! Quant à celui dont la main l’a paré, il est ce que tu l’as fait, et ne demande rien de ce qu’on ne peut obtenir qu’en s’agenouillant; s’il est méchant, frappe-le! tu es tout-puissant, et tu le peux : quelle résistance pourrait- il t’opposer? S’il est bon, frappele ou épargne-le, comme il le plaira î puisque tout repose sur toi, et que le bien et le mal semblent n’avoir de pouvoir que dans ta volonté; si c’est le bien ou le mal qui préside à celle volonté, je l’ignore, n’étant ni tout-puissant ni capable de juger la toute-puissance, mais condamné seulement à subir ses décrets que j’ai subis jusqu’ici.

(Le fea aUmné sur Faatel d’Abel forme nne colonne de flamme brillante

qui monte vers le ciel, pendant qu’on tourbUloa renverse l’antel de

Caïn et disperse lea fruits aur la terre.)

Abel. O mon frère! prie! Jéhovah est irrité contre toi!

Caïn. Pourquoi?

Abel. Vois tes fruits jetés par terre et dispersés.

CAïit. Ils viennent de la terre, qu’ils y retournent; leurs semences, avant que vienne l’été, produiront de nouveaux fruits. Ton offrande do chair brûlée reçoit un meilleur accueil ; vois comme le ciel aspire à lui la ffamme quand elle est chargée de sang !

Abel. Ne pense pas h la manière dont mon offrande est agréée; mais prépares-en une autre avant qu’il soit trop tard.

CaJu. Je n’élèverai plus d’autels, et ne souffrirai pas qu’il en soit élevé.

Abel. Caïn! que prétends-tu ?

Caïn. Jeter bas ce vil flatteur des nuages, ce messager fumant de tes sottes prières, — cet autel temt du sang des

CaIn. acte III, SCÈNE I. 43 {

agneaux et des chevreaux arrachés au lait maternel pour mourir égorgés !

Abel {se plaçant devant lui). Tu n’en feras rien! N’ajoute pas l’impiéié de tes actes à celle de les paroles ! Cet autel restera debout. — Il est maintenant consacré par l’im- ,, mortelle faveur de Jéhovah qui a daigné accepter mon offrande.

Caï.v. Sa faveur! d lui! Le sublime plaisir qu’il prend à respirer la vapeur des chairs et du sang, peut-il être mis en balance avec la douleur de ces mères qui, par leurs bêlements, appellent encore leurs nourrissons, ou avec les angoisses des ignorantes victimes elles-mêmes sous le pieux couteau? Écarte-toi; ce monument de sang ne restera pas debout h la face du soleil, pour faire honte à la création I

Abel. Mon frère, recule! Tu ne porteras pas une main violente sur mon autel ; si tu veux tenter un autre sacrifice, libre à toi.

Caïs. Un autre sacrifice! Retire-toi, ou ce sacrifice pourrait bien....

Abel. Où veux-tu en venir ?

Caïn. Éloigne, — éloigne-toi ! — Ton Dieu aime le sang! — Prends-y garde ! — Éloigne-toi , si tu ne veux qu’il lui en soit offert encore!

Abel. En son puissant nom, je m’interpose entre toi et l’autel que sa faveur a honoré.

Caïn. Si tu as souci de ta vie, écarte-toi jusqu’à ce que j’aie dispersé ce gazon sur son sol natal; — siuon...

Abel {s’opposant à lui). J’aime Dieu beaucoup plus que ma vie.

Caïn (saisit tm tison sur f autel, et en frappe Abel sur les tempes). Porte donc ta vie à ton Dieu, puisqu’il se complaît h l’immolation de la vie !

Abel (tombe). Qu’as-tu fait, mon frère !

' Caïn. Mon frère!

Abel. O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son meurtrier, car il n’a pas su ce qu’il faisait ! — Caïn , donnemoi , — donne-moi ta main ! et dis à la pauvre Zillah...

453 (EDTRES DE LORD BTBO!f.

Caï.'i (après un moment de stupéfaction). Ma main ! elle est rougie ; et avec — quoi ?

(LoDgsilence.— Il promèoe lentemeDt ses regards utonrdelai.)

Où suis-je ? Seul ! Où est Abel ? où est Caïn ? Se peut-il que ce soit moi ! Mon frère, éveille-toi ! Pourquoi restes-lû là , gisant sur le gazon ? Ce n’est pas l’heure du sommeil. — Pourquoi es-tu si pâle ? qu’as-tu ? — tu étais plein de vie ce malin ! Abel ! je l’en conjure, ne te joue pas de moi ! Je t’ai frappé trop rudement; mais le coup n’est pas mortel. Ah! pourquoi m’as-tu résisté! Ceci est une feinte; tu veux m’effrayer. — Je n’ai porté qu’un coup, — un seul coup. — Remue, — remue donc! — de grâce, un seul mouvement! Là , comme cela , — c’est bien ! — Tu respires ! que je seule ton souffle ! O Dieu ! ô Dieu !

Abel (d’une voix faible). Qui parle de Dieu ?

Caï.v. Ton meurtrier.

Abel. Alors que Dieu lui pardonne! Caïn, Console la pauvre Zillah ; — elle n’a plus qu’un frère maintenant!

(Abel meurt.)

Caïs. Et moi , je n’en ai plus ! — qui m’a ravi mon frère ? Ses yeux sont ouverts! il n’est donc pas mort? La mort ressemble au sonàmeil, et le sommeil ferme nos paupières; ses lèvres aussi sont enlr’ouvertes : donc il respire; et cependant je ne sens point sa respiration. — Son cœur! son

cœur! oh! voyonss’il bat! Il me semble... — Non ! —non! il faut que ce soit une vision, ou que je sois devenu l’habitant d’un autre monde pire que celui-ci. La terre tourne autour de moi. — Qu’est ceci ! c’est humide.

(Il porte ta main an front d’Abel, puis la regarde.)

Et pourtant il n’y a pas de rosée! c’est du sang , — mon sang, — le sang de mon frère et le mien, et répandu par moi ! Que me sert de vivre maintenant que j’ai arraché la vie à ma propre chair? Mais il ne se peut pas qu’il soit mort! Est-ce la mort que le silence? non; il s’éveilleraveillons donc auprès de lui. La vie ne saurait être chose si fragile qu’on puisse la détruire si promptement! — Depuis

CAÏX. ACTE lir, SCÈNE I. 4?»3

il m’a parlé; que lui dirai-je? — Mon frère! Non; il ne répondra pas k ce nom , car des frères ne se frappent pas entre eux. N’importe, — n’importe, parle-moi ! oh ! une seule parole de ta douce voix , aOn que je puisse supporter encore le son de la mienne !

ZILLAH sarTi'ent.

ZiLLAH. J’ai entendu un bruit étrange; qu’esl-ce que cela peut être ? Eh quoi ! Caïn qui- veille auprès de mon époux ! Que fais-lu Ik, mon frère? dort-il? O ciel! que signifient celle pâleur et ce sang ? — Non , non , ce n’est pas du sang; car qui aurait pu verser son sang? Abel! qu’y a-t-il donc ? •— qui a fait cela ? Il ne remue pas, il ne respire pas, et ses mains que je soulève retombent inanimées! Ah! cruel Caïn! comment n’est-tu pas venu k temps pour le sauver ? qui que ce soit qui l’ait attaqué, tu étais le plus fort, tu devais te jeter entre lui et l’assaillant ! Mon père! — Eve! — Adah! venez ! la mort est dans le monde ! (Z illah éloigne en appelant.)

Caïn (seul). Et qui l’a fait venir? — moi, — qui abhorre k tel point le nom de la mort que l’idée seule empoisonnait ma vie avant que je connusse son aspect, — je l’ai amenée ici, et j’ai livré mon frère k son froid et silencieux embrassement, comme si elle avait eu besoin de mon aide pour revendiquer son inexorable privilège! Enfin je suis réveillé, — un rêve funeste m’avait rendu insensé; — mais lui, il ne s’éveillera plus!

ArrîTent ADAM, ÈVE, ADAO et ZILLAH.

Adam. Les cris t^ouloureux de Zillah m’ont amené ici. — Que vois-je? — Il n’est que trop vrai ! — mon fils! mon fils! {A Eve.) Femme, contemple l’ouvrage du serpent et le lien !

Eve. Oh! ne parle point de cela maintenant; le dard du serpent est dans mon cœur! Mon bien-aimé Abel! Jéhovah! m’enlever mon fils ! Oh ! ce châtiment dépasse le crime d’une mère!

Adam. Qui a commis cet acte affreux? — Parle, Caïn, puisque lu étais présent. Est-ce quelque ange ennemi qui ne communique pas avec Jéhovah, ou quelque sauvage habitant des forêts?

T. ni. 28'

434 OEUVRES DE LORD BYROff.

ÈVE. Ah! un horrible trait de lumière m’apparatl comme la clarté de la foudre ! Ce tison énorme et sanglant arraché de rautel, noirci par la fumée et rougi de...

Adam. Parle, mon fils! parle, et donne-nous Tassurance que, toute grande qu’est notre infortune, nous n’avons pas à y joindre un malheur plus grand encore.

Adah. Parle, Caïn ! et dis que ce n’est pas toi!

ÈVE. C’est lui; je le vois maintenant; — il baisse sa tête coupable, et couvre ses yeux féroces de ses mains ensanglantées !

Adah. Bla mère, tu l’accuses h tort. — Caïn? justifie-toi de celte horrible accusation que la douleur arrache à notre mère.

ÈVE. Entends-moi, Jéhovah! que rélernelle malédiction du serpent soit sur lui ! il était fait pour sa race plutôt que pour la nôtre; que le désespoir remplisse tous ses jours! que...

Adah. Arrête ! ne le maudis pas, ma mère, car il est ton fils; — ne le maudis pas, ma mère, car il est mon frère et mon époux !

ÈVE. Par lui tu h’as plus de frère, — Zillah plus d’époux, — moi plus de fils! — Pour cela je le maudis et le bannis à jamais de ma présence! je brise tous les liens qui nous unissaient, comme il a brisé ceux de sa nature dans ce... — O mort! mort! pourquoi ne m’as-tu pas prise, moi qui t’ai méritée la première ? pourquoi ne me prends-tu pas maintenant ?

Adam. Ève, que celle douleur naturelle ne l’entraîne pas jusqu’à l’impiété! Un châtiment redoutable nous a été depuis longtemps prédit; maintenant qu’il commence, supporlons-le de manière à montrer à notre Dieu que nous sommes humblement soumis à sa volonté sainte.

Ève [montrant Caïn), Sa volonté!!! dis plutôt la volonté de cet esprit incarné de la mort, que j’ai mis au monde pour qu’il semât la terre de cadavres î Que toutes les malédictions de la vie soient sur lui ! que ses tortures le chassent dans le désert comme nous le fûmes d’Éden , jusqu’à ce qu’il soit traité par ses enfants comme il a traité son frère ! Puissent

Jes épées et les ailes des chérubins irrités le poursuirre nuit et jour, — des serpents naître sous ses pas, — les fruits de la terre se transformer en cendre dans sa bouche, — les feuilles sur lesquelles il appuiera sa tête pour dormir être semées de scorpions! puisse-t-il rêver de sa victime, et, à son réveil, trembler conlinnellement devant la mort! Que Tonde limpide se change en sang dès qu’il en approchera sa lèvre impure et cruelle! que tous les éléments le repoussent, et que pour lui leurs lois soient interverties! qu’il vive dans les souffrances dont meurent les autres, et que la mort soit quelque chose de plus que la mort pour celui qui le premier la fit connaître à l’homme! Hors d’ici, fratricide ! désormais ce mot sera remplacé par celui de CàXn dans toute la suite des générations humaines qui t’abhorreront, quoique leur père! Puisse l’herbe se flétrir sous tes pas! les bois te refuser leur ombre ! la terre un asile ! la poussière un tombeau ! 1e soleil sa lumière ! et le ciel son Dieu ! {Eve s’éloigne'.)

Adam. Caïn ! retire-toi ; nous n’habiterons plus ensemble. Pars! et laisse-moi le soin du mort. — Désormais jo suis seul ; — nous ne devons plus nous revoir !

Adah. Oh! ne le quitte point ainsi, mon père; n’ajoute pas, sur sa tête, ta malédiction à celle d’Ève!

Adam. Je ne le maudis pas : que sa malédiction soit en lui-même ! — Viens, Zillah !

ZiLLAH. Je dois veiller auprès du corps de mon époux.

Adam. Nous reviendrons quand sera parti celui qui nous a préparé ce funeste office. Viens, Zillah!

Zillah. Un baiser encore a celte pâle argile et à ces lèvres naguère si pleines de vie. Mon cœur! mon cœur!

[Adam et Zillah s’éloignent en pleurant.)

Adah. Caïn, tu as entendu, il nous faut partir. Je suis prête, nos enfants le seront bientôt. Je porterai Enoch, et toi sa sœur. Partons avant que le soleil s’approche de l’horizon, et ne traversons pas le désert sous te voile de la nuit.— Parle-moi donc, à mot, h ton Adah.

Caïs. Laisse-moi!

ÂDAU. Hélas! tous t’ont laissé!

Caïn. Et pourquoi restes-tu? Ne crains-tu pas d’habiter avec celui qui a fait cela ? ,

ÂDAH. Je ne crains que de te quitter. Quel que soit mon éloignement pour l’action qui t’a privé d’un frère, je ne dois pas en parler; qu’elle reste entre toi et le grand Dieu.

Une voix s’écrie: Caïn ! Caïn!

Adah. Entends-tu celte voix?

La VOIX. Caïn! Caïn!

Adau. C’est le son de la voix d’un ange.

L’ange du Seigneur paraît.

L’Amge. Où est ton frère Abel?

CaLn. Suis-Je le gardien de mon frère ?

L’Ange. Caïn! qu’as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie et monte jusqu’au Seigneur! — Maintenant tu es maudit sur la terre qui a bu le sang fraternel versé par ta main égarée! Désormais le sol que tu cultiveras ne cédera pas à tes efforts; à dater de ce jour tu vivras en fugitif et promèneras sur la terre ta vie errante et vagabonde !

Adau. Ce châtiment est au-dessus de ses forces. Vois, tu le repousses de la face de la terre, et la face de Dieu lui sera cachée ! S’il erre en fugitif, il arrivera que celui qui le rencontrera le tuera.

Caïn. Plût au ciel! mais qui sont ceux qui me tueront? où sont-ils sur la terre encore inhabité* ?

L’Ange. Tu as tué ton frère; qui te répond que ton fils ne t’en fera pas autant?

Adau. Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas que ce sein douloureux nourrit dans mon enfant le meurtrier de son père !

L’Ange. Il ne serait que ce qu’est son père. Le lait d’Eve n’a-t-il pas nourri celui que maintenant tu vois baigné dans les flots de son sang? le fratricide peut bien engendrer le parricide. — Mais U n’en sera point ainsi. — Le Seigneur, Ion Dieu et le mien, me commande d’imprimer son sceau sur Caïn, afin que nul n’attente à ses jours. Quiconque tuera Caïn attirera sut sa Ifile une vengeance sept fois plus terrible. Viens!

CaTn. acte m. SCÈNE I.

Caïn. Que veux-lu de moi?

L’Ange. Mettre sur ton font une marque qui te mette à l’abri d’un forfait pareil A celui que tu as commis.

Caïn. Non ; je préfère mourir.

L’Ange. Cela ne doit pas être.

(L’ange met Ia marque sur le front de Caïn.)

Caïn. Mon front brûle, mais moins encore que ce qu’il contient. Est-ce tout ? je suis prêt.

L’Ange. Depuis ta naissance, tu as été dur et rebelle comme lé sol que tu dois désormais cultiver ; mais celui que tu as tué était paisible et doux comme les troupeaux qu’il gardait.

Caïn. Je suis né trop tét après la chute de nos parents ; le souvenir du serpent n’avait point encore quitté ma mère, et Adam pleurait encore la perte d’Eden. Je suis ce que je suis; je n’avais point demandé à naître, et je ne me suis pas fait moi-même, mais si je pouvais par ma mort rappeler Abel A la vie, — et pourquoi non ? qu’il revienne A la lumière, et que moi je sois étendu lA, sanglant! Ainsi Dieu rendra la Tie A celui qu’il aime, et m’ôlera le fardeau d’une existence que je n’ai jamais aimée.

L’Ange. Qui eilacera le meurtre? Ce qui est lait est fait; va! accomplis la tâche de tes jours, et que tes actes ne ressemblent pas au dernier! {L’ange disparait.)

Adah. Il est parti, éloignons-nous. J’entends notre petit Enoch pleurer dans son berceau.

Caïn. Ah ! il ne sait guère pourquoi il pleure ! et moi qui ai versé du sang, je ne puis verser des larmes ! Mais toute l’onde des quatre fleuves^ ne pourrait laver la souillure de mon âme. Crois- tu que mon enfant voudra encore me regarder ?

Adah. Si je pensais qu’il ne le voulût pas, je...

Caïn {l’interrompant). Non, plus de menaces, nous n’en avon eu que trop. Va trouver nos enfants ; je vais te suivre.

Adah. Je ne veux pas te laisser seul avec le mort; éloignons-nous ensemble.

CaLn. O témoin inanimé et éternel, dont le sang, que nen

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ne peut faire disparaître, assombrit la terre et le ciel! ce que tu es maintenant, je l’ignore; mais si tu vois ce que;e suis, sans doute lu pardonnes k celui k qui son Dieu ne pardonnera jamais, non plus que son âme! — Adieu! je ne dois pas, je n’ose pas toucher ce que tu es devenu par moi. Moi qui suis sorti du même flanc que toi, qui ai bu le même lait, qui, tant de fois dans mon enfance, t’ai pressé tendrement sur mon sein fraternel, je ne te verrai plus, et je ne puis même faire pour toi ce que tu aurais dû faire pour moi, — déposer ta dépouille dans son tombeau, — le premier qui ait été creusé pour la race mortelle! Mais qui l’a creusé, ce tombeau? O terre ! en retour de tous les fruits que tu m’as donnés, je te donne celui-ci. — Allons maintenant au désert.

Adah (se baisse et imprime un baiser sur le corps d’Abel). Un sort funeste et prématuré, mon frère, a été ton partage! De tous ceux qui portent ton deuil, je suis la seule qui ne doive pas pleurer. Ma tâche est d’essuyer des larmes, non d’en répandre. Pourtant, de tous ceux qui gémissent, nul ne gênait plus que moi, et non seulement sur toi, maissur celui qui t’a tué. — Maintenant, Caïn, me voilk prête k porter la moitié de ton fardeau.

Caïr. Nous dirigerons notre marche k l’orient dlilden; c’est le célé le plus aride, et qui convient le mieux à mes pas.

Aoàh. Conduis-moi ! tu seras mon guide ; puisse notre Dieu être le tien ! Maintenant, allons diercher nos enfants.

Caïn. Et celui qui est Ik gisant était sans enfcmts. J'ai tari la source d’une race pacifique qui fût venue embellir son récent hymen, et qui eût tmnpéré la farouche ardeur de mon sang par l’union de nos enfants avec ceux d’Abel! O AbeU

Adai. La paix soit avec lui !

Caïn. Mais avec mot.' — {Us s’éloignent.)

NOTES

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