SCÈNE I
ÜM tatti gothique du château de Si/gendorf, prie de Prague, Eotrent ÉRIC et HENRICK, de la suite du comte.
ÉRIC. De meilleurs temps sont à la Gn venus; ces vieux murs ont reçu de nouveaux maîtres qui avec eux ont ramené la joie ; nous avions grand besoin de ce double cadeau.
IIenr. II est possible que les partisans de la nouveauté se réjouissent d’avoir de nouveaux maîtres, quoiqu’ils les doivent k la tombe; mais, quant k la joie et aux festins, il me semble que l’hospitalité féodale du comte de Siégendorf pouvait rivaliser avec celle de tout autre prince de l’empire.
ÉRIC. Quant aux jouissances de la coupe et de la bonne chère, nous étions assez bien, sans nul doute; mais pour ce qui est de la joie et du plaisir, sans lesquels un repas est faiblement assaisonné, notre partage était des plus chétifs.
Henr. Le vieux comte n’aimait pas la joie bruyante des festins; êtes-vous sûr que celui-ci en soit plus partisan.?
Éric. Jusqu’ici il s’est montré aussi affable que généreux, et nous l’aimons tous.
Henr. Son règne a vu k peine une année suivre sa lune de miel, et la première année d’une royauté ressemble k la première de l’hymen : bientôt nous connaîtrons son véritable caractère.
Éric. Puisse-t-il rester toujours ce qu’il est! et puis, son brave Gis, le comte Ulric! — voilk un chevalier! quel dommage qu’il n’y ait plus de guerre !
Henb. Pourquoi?
ÉRIC. Regardc-le, et réponds toi-méme.
Henr. Il est très jeune; il a la beauté et la force d’un jeune tigre.
ÉRIC. Cette comparaison n’est pas d’un vassal Gdèle.
Henr. Peut-être est-elle d’un vassal sincère.
Éric. C’est dommage, disais-je, qu’il n’y ait plus de guerre. Dans un salon , qui , mieux que le comte Ulric, sait déployer celte noble Gerté qui impose sans offenser? À la
chasse, qui manie comme lui la lance, quand, avec ses terribles défenses, le sanglier éventre à droite et à gauclie les limiers hurlants, et gagne la forêt? Qui monte à cheval , qui porte un faucon au poing comme lui? A qui l’épée sied-elle mieux ? Sur quel front de chevalier le panache a-t-il plus do grâce?
IIenu. Tout cela, j’en conviens; laisse faire, si la guerre est longue h venir, il est homme h la faire pour son compte, s’il n’a pas déjà commencé.
ÉRIC. Que veux-tu dire?
Henr. Tu ne peux nier que ceux qu’il attache h sa suite, et dont le plus grand nombre n’est pas né sur ces domaines, ne soient de ces sortes de bandits que... (/{ s’arrête.)
Éric. Eh bien!
Henr. Que la guerre, dont tu es si enthousiaste, laisse après elle. Comme d’autres mères, elle gâte les pires de ses enfants. ..
ÉRIC. Folie! ce sont tous des hommes de fer, comme les aimait le vieux Tilly.
Henr. Et qui aimait Tilly? demande-le à Magdebourg; qui aimait Wallenstein? — Ils sont allés tous deux...
ÉRIC. Jouir du repos de la tombe; quant au sort qui les attend au delà , ce n’est pas à nous de le dire.
Henr. Ils auraient bien dû nous laisser un peu de leur repos. Gratifié d’une paix nominale, le pays est parcouru dans tous les sens par— Dieu sait qui ! Ils se mettent en campagne la nuit , et disparaissent au lever du soleil , et ne font pas moins de ravages, plus peut-être, qu’une guerre ouverte.
ÉRIC. Le comte Ulric, — qu’est-ce que tout cela a de commun avec lui?
IIenr. Avec lui! il pourrait empêcher cet état de choses; SI , comme tu dis, il aime la guerre, pourquoi ne la fait-il pas à ces maraudeurs?
Éric. Tu devrais le lui demander à lui-même.
IIenr. J’aimerais autant demander au lion pourquoi il ne lappe pas du lait.
ÉRIC. Le voici.
Henr. Diable! tu retiendras ta langue, n’est-ce pas?
510 ŒÜVRES DE LORD BYRÜN.
ÉRIC. Pouripioi pàhs-tu?
IIeîir. Ce n’est rien. — Tais-loi.
ÉRIC. Je me tairai sur ce que tu as dit
Henr. Je t’assure que mes paroles n’avaient aucun sens : — histoire de plaisanter ; d’ailleurs, Ulric doit épouser la gentille baronne Ida de Slralenheim , l’héritière du feu baron; sans doute qu’elle adoucira ce que de longues guerres intestines ont laissé de sauvage dans tous les caractères, et surtout dans les hommes qui , nés pendant leur cours, ont été élevés sur les genoux de l’Homicide, et baptisés, pour ainsi dire, dans le sang. Je t’en prie, bouche close sur tout ce que j’ai dit.
ULRIC et RODOLPHE eutrent.
Salut, comte.
ÜLR. Bonjour, mon brave Henrick.— Éric, tout est-il prêt pour la chasse ?
Éric. Les meutes sont parties pour la forêt, les vassaux battent les taillis, et le jour s’annonce bien. Ferai -je venir lasuite de Votre Excellence? Quel cheval voulez-vous monter?
Ulr. Le cheval bai Walstein.
ÉRIC. Je crains qu’il ne soit pas rétabli des fatigues de lundi dernier; c’était une belle chasse : vous avez tué quatre sangliers de votre main.
ÜLR. C’est vrai, Éric, je l’oubliais. — Je monterai donc le gris, le vieux Ziska. Voilh quinze jours qu’il n’est sorti.
Éric. Il sera k l’instant caparaçonné. De combien de vassaux immédiats voulez-vous être suivi ?
ÜLR. Je laisse ce soin à Weilburgh, notre grand écuyer. (Eric sort.) Rodolphe!
Rod. Seigneur.
ÜLR. Il est arrivé de fâcheuses nouvelles de... (Rodolphe lui fait remarquer Henrick.) Eh bien ! Henrick, que faites' vous là?
Heur. J’attends vos ordres, seigneur.
ÜLR. Allez trouver mon père, présentez-lui mes devoirs, et sachez s’il n’a rien k me dire avant que je monte à cheval. (Henrick sort.) Rodolphe! nos amis ont essuyé un échec sur
WERNER. ACTE IV, SCÈNE I. î))l
les frontières de Franconie. On assure que les troupes envoyées contre eux doivent être renforcées. Il faut que j’aille bientôt les rejoindre.
Rod. Attendez des avis ultérieurs et plus certains.
Ulr. C’est ce que je me propose; — certes, rien ne pouvait déranger davantage fous mes plans.
Rod. n sera difBcile d’excuser votre absence auprès du comte votre père.
Ulr. Oui; mais l’étal embarrassé de notre domaine de la Haute-Silésie servira de prétexte à mon voyage. En attendant, lorsque nous serons occupés A la chasse, emmenez les quatre-vingts hommes sous le commandement de Wolffe : — vous aurez soin de suivre la forêt : vous la connaissez?
Rod. Aussi bien que dans celle nuit où nous avons...
Ulr. Nous n’en parlerons que lorsque nous aurons obtenu le même succès. Quand vous aurez rejoint les nôtres, remettez cette lettre à Rosemberg (il lui donne une lettre) ; vous ajouterez que j’ai envoyé ce faible renfort avec vous et Wolffe, pour précéder mon arrivée, quoique en c& moment ce sacrifice m’ait coûté; car mon père tientà ce quele château soit entouré d’une nombreuse suite de vassaux, jusqu’à ce que ce mariage soit fini avec ses fêtes, ses niaiseries, et que le carillon nuptial ait cessé de faire entendre son tapage.
Rod. Je croyais que vous aimiez la baronne Ida.
Ulr . Certainement ; — mais il ne s’ensuit pas que je veuille enchaîner ma jeunesse et ma rapide et brûlante carrière de gloire à la ceinture d’une femme, quand ce serait celle de Vénus; — toutefois, je l’aime comme une femme doit être aimée, sincèrement et sans partage.
Rod. Et avec constance ?
Ulr. Je le crois, car je n’aime qu’elle. — ^Mais, je n’ai pas le temps de m’arrêter aux bagatelles du cœur ; avant peu nous devons faire de grandes choses. Vite, hâtez-vous, Rodolphe!
Rod. a mon retour, je trouverai la baronne Ida transformée en comtesse Siégendorf.
Ulr. Mon père le désire. Et, en vérité, ce n’est pas une
mauvaise politique ; celte union avec le dernier rejeton de la branche rivale détruit le passé et réconcilie l’avenir.
Rod. Adieu.
Ulr. Demeurez encore, —nous ferons bien de rester ensemble jusqu’à ce que la chasse soit commencée ; alors vous vous éloignerez, et vous ferez ce que j’ai dit.
Rod. Je n’y manquerai pas. Mais, pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure, — ce fut un acte bienveillant de la part du comte votre père, d’envoyer chercher à Kœnigsberg cette belle orpheline, et de la saluer du nom de sa fille.
Ulr. On ne peut plus bienveillant! considérant surtout le peu de bienveillance qui existait entre les pères, de leur vivant.
Rod. N’est-ce pas une fièvre qui a emporté le dernier baron ?
ÜLR. Comment le saurais-je ?
Rod. J’ai entendu dire que sa mort était environnée d’un étrange mystère; — c’est même à peine si l’on sait le lieu précis où il est mort.
Ulr. Quelque village obscur sur la frontière de Saxe ou de Silésie.
Rod. Il n’a point laissé de testament, — nulle trace de ses volontés dernières ?
Ulr. Je ne saurais le dire, n’étant ni confesseur, ni notaire.
Rod. Âh! voici la baronne Ida.
IDA STRALENHEIM entre.
Ulr. Vous êtes matinale, ma charmante cousine!
Ida. Je ne le suis pas trop, mon cher Ulric, si ma présence ne vous est point importune. Pourquoi m’appelez - vous cousine?
Ulr. (en souriant). Ne sommes-nous pas cousins?
Ida. Oui, mais je n’aime pas ce nom-là; il a quelque chose de si froid! on dirait, en le prononçant, que vous pensez à notre généalogie, et que votre indifférence se borne à peser notre sang.
Ulr. (tressaillant). Notre sang !
Ida. Pourquoi le vôtre s'est-il tout à coup retiré de vos joues ?