‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 18 sur 133 · UAIUNO FALIERO. ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

UAIUNO FALIERO. ACTE I, SCÈNE II

chose n’est pas encore sans remède : vous pouvez appeler de leur décision h eux-mêmes ou aux Avogadori qui, voyant que justice vous est refusée, prendront en main une cause qu’ils avaient déclinée, et vous vengeront d’un audacieux coupable. Ne le pensez-vous pas, mon oncle ? Mais pourquoi restez- vous ainsi immobile? vous ne m’entendez pas? — Je vous en conjure, écoutez-moi.

Le Doge (jette par terre sa toque ducale, et va pour la fouler aux pieds, quand son neveu l'en empêche). Oh ! que les Sarrasins ne sont-ils sur la place Saint-Marc! voilk comme je leur rendrais hommage !

Sert. Fal. Au nom du ciel et de tous les saints, seigneur... —

Le Doge. Éloigne-toi ! Oh ! que les Génois ne sont-ils dans le port! Oh ! que les Huns, vaincus par moi h Zara, ne sontils rangés en bataille autour du palais !

Bert. Fal. Voilk un langage peu convenable dans la bouche d’un duc de Venise.

Le Doge. Le duc de Venise ! qui est duc de Venise maintenant? que je le voie, afln qu’il me rende justice.

Bert. Fal. Si vous oubliez le caractère et les devoirs de votre charge, rappelez-vous votre dignité d’homme, et calmez ce transport; le duc de Venise... —

Le Doge. Il n’y en a pas; — c’est un mot, — un mot vide de sens. L’être le plus avili, lésé, outragé, le plus dénué de tout, obligé de mendier son pain si on lui en refuse, peut en obtenir d’un autre au cœur plus humain; mais celui à qui justice est refusée par ceux dont le devoir est d’être justes, est plus indigent que le mendiant qu’on repousse; — c’est un esclave, — et c’est ce que je suis, et ce que tu es, ce qu’est toute notre maison, k dater de ce moment; le dernier des artisans nous montrera au doigt, et le noble hautain peut nous cracher k la face. — Où est notre recours?

Bert. Fal. Dans la loi, mon prince. —

Le Doge. Tu vois ce qu’elle a fait pour moi. — Je n’ai demandé justice qu’k la loi , je n’ai cherché de vengeance que dans la loi.— je n’ai invoqué déjugés que ceux que la

50 oe(ivre;$ de lord dyro:!,

loi a institués; — souverain, j’en ai appelé à mes sujets, ces mêmes sujets qui m’ont fait souverain, et m’ont donné ainsi dottblemeni droit de l’élre. Les privilèges que me confèrent ma charge et leur libre choix, les droits que je liens de ma naissance , ceux que j’ai acquis par mes services, les honneurs dont je suis revêtu, mon grand âge, mes cicatrices, mes cheveux hlancs, les voyages, les travaux, les périls, les fatigues, le sang et la sueur d’une vio de près do quatrevingts ans, tout cela a été mis dans la balance contre le plus abominable outrage, la |)lus grossière insuite, le mépris criminel d'un patricien vindicatif et audacieux, tout cela a été trouvé insuffisant! Pois-je le souffrir?

Bert. Fal. Je ne dis pas cela; — dans le cas où votre appel serait rejeté , nous trouverons d’autres moyens de régler celle affaire.

Le Poce. Moi! en appeler! Es-tu bien le fils de mou frère? un rejeton de la maison des Faliero? le neveu d’un doge? né de ce sang qui a déjh donné trois ducs a Venise? Mais lu dis vrai, --<■ nous devons être humbles h présent.

Bert. Fal. Mon prince! mon oncle! votre émotion est trop grande; — j’avoue la gravité de l’offense, et l’injustice qu'ii y a à ne pas la punir conveoaldcnienl ; toutefois ce transport excède la provopalion, et même toute provocation,

51 nous sommes lésés, nous demanderons justice; si elle nous est refusée, nous nous la ferons nous-mêmes; mais tout cela peut se faire sans emportement. — La vengeanee la plus terrible est fille du silence le plus profond. Je n’ai pas encore le tiers de votre âge, j’aimo notre maison, je vous honore comme sou chef, comme le guide et l’instructeur de ma jeuuesse; mais bien que je comprenne votre douleur, et que j’entre en partie dans vos resseatimenls, je suis consterné de voir votre colère, comme les vagues de l’Âdrialique, franchir toutes les limites et s’exhaler en écume dans les airs.

Le Doge, Je te dis, — faut-il donc que je te dise — ce que ton père n’eût pas eu besoin de parole pour comprendre ? Ta sensibilité ne s’éveille-t-elle qu’au contact extérieur de U

souffrance? Es-tu sans âme, — sans fierté, ^ sans passion? -^n’as-lu point le sentiment intime de Tlionncur?

Bert. Fal. C’est la première fois que mon honneur a été mis en doute ; et de la pai^t de tout autre que de vous, ce serait la dernière.

Le Doge. Tu connais l’offense grave de ce misérable, do ce vil, lâche et vindicatif scélérat qui vient d’être absous; il n’a pas craint d’exhaler son poison infâme , dirigé contre l’honneur. . . de qui ? grand Pieu ! — de ma femme ; il n’a pas craint d’attaquer ce qu’un homme a de plus cher et de plus sacré ; et sa lâche calomnie passant de bouche en bouche, accompagnée de sales et grossiers commentaires, ira fournir matière aux cyniques plaisanteries , aux blasphèmes obscènes de la populace ; pendant que les nobles, donnant au sarcasme un vernis de politesse, se diront â l’oreille le conte scandaleux, et approuveront d’un sourire le mensonge qui, me ravalant h leur niveau, fait de moi un mari dupé et complaisant, résigné h son déshonneur, — que dis-je? s’en faisant gloire.

Bert. Fal. Mais, après tout, c’est un mensonge ; vous le savez, et tout le monde en est convaincu.

Le Doge. Mon neveu, un Romain illustre dit un jour : « La femme de César ne doit point être soupçonnée ; » et il la répudia.

Bert. Fal. C’est vrai; mais h cette époque...

Le Doge. Quoi donc! ce que n’cût pas souffert un Romain, un prince de Venise le souffrirait? Le vieux Dandolo refusa le diadème des Césars, et porta la toque ducale, que je foule à mes pieds parce qu’elle est avilie.

Bert. Fal. Elle l’est en effet.

Le Doge. Elle l’est, elle l’est! je n’ai point vengé cette infamie sur la femme innocente ainsi calomniée lâchement pour avoir donné sa main h un vieillard, parce que ce vieillard était l’ami de son père et le protecteur de sa maison; comme s’il n’y avait d’amour dans le cœur des femmes que pour une jeunesse libertine, pour des visages imberbes!

Je ne me suis point vengé sur elle; mais j’ai invoqué contre

lui la justice de mon pays, cette justice due à Thomme le plus obscur qui a une femme dont la foi lui est douce, qui a un toit dont le foyer lui est cher, qui a un nom dont Thonneur est tout pour lui, alors que tout cela est flétri par le soi^ffle maudit de la calomnie et de l’outrage.

Bert. Fal. Et quelle réparation attendiez -vous donc? Quel châtiment vouliez-vous qu’on infligeât au coupable?

Le Doge. La mort! N’étais-je pas le chef de l’État? ne m’avait-on pas insulté jusque sur mon trône ? ne m’avait-on pas rendu la risée des hommes qui me doivent obéissance ? N’6lais-je pas outragé comme époux , avili comme homme, humilié, dégradé comme prince? L’insulte et la trahison n’élaient-elles pas accumulées dans ce délit? — Et on le laisse vivre ! Si au lieu du trône du doge, il eôt choisi l’escabelle d’un paysan pour y graver son outrage, il eût teint de son sang le seuil de la cabane ; le vassal l’eût poignardé à l’instant même.

Bert. Fal. Soyez certain qu’il ne vivra pas au coucher du soleil; — laissez-moi ce. soin, et calmez-vous.

Le Doge. Arrête, mon neveu! hier cela eût suffi; maintenant je n’en veux plus à cet homme.

Bert. Fal. Que voulez-vous dire? l’oflensc n’est-clle pas doublée par cet infâme... — je ne dirai pas acquittement; c’est pire encore, puisque le même acte qui reconnaît le délit le laisse impuni !

Le Doge. L’offense est doublée, en effet, maintenant; mais ce n’est pas par lui : les Quarante ont décrété un mois d’emprisonnement, — nous devons obéir aux Quarante.

Bert. Fal. Leur obéir! eux qui ont méconnu leur devoir envers le souverain !

Le .Doge. C’est juste, — mon enfant, lu comprends la question maintenant; en ma qualité, soit de citoyen qui demande justice, soit de souverain dont Injustice émane, ils m’ont lésé dans mon double droit (car ici le souverain est en même temps citoyen); mais, malgré tout cela, qu’il ne soit pas louché un seul cheveu de la tête de Sténo ; — cette tête, il ne la gardera pas longtemps.

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