HARINO FALIERO. ACTE I, SCÈNE !I
▼aillé et combattu, c’est pour Venise et les Vénitiens, et non pour le sénat ; je n’ai eu en vue que le bien public et ma propre gloire : si j’ai versé mon sang sur les champs de bataille; si j’ai commandé et vaincu ; si dans mes ambassades j’ai fait conclure ou refuser la paix, selon que l’exigeaient les intérêts de mon pays; si, pendant près de soixante ans de services non interrompus, j’ai traversé les terres et les mers, c’était pour Venise seule, et j’étais assez récompensé lorsqu’à travers l’azur de ses lagunes je revoyais de loin briller les faîtes de ses toits; mes sueurs et mon sang ne coulèrent jamais pour une caste, pour une secte ou une faction quelconque ! Mais veux-tu savoir pourquoi j’ai fait tout cela? demande au pélican pourquoi il s’est déchiré le sein : si l’oiseau pouvait répondre, il dirait que c’est pour tous ses enfants.
ÏSR. Bert. Et néanmoins ils t’ont fait duc.
Le Doge. C’est vrai; je ne le cherchais pas; ces chaînes dorées sont venues me trouver à mon retour de mon ambassade de Rome; et ne m’étant jamais refusé jusque-là à aucune fatigue, h aucun fardeau imposé par l’État, je crus, malgré mon grand âge, devoir encore accepter cette charge, la plus élevée de toutes en apparence, mais la plus avilissante en effet par les devoirs et les humiliations qu’elle impose: je l’en prends loi-même à témoin, loi mon sujet outragé, qui vois que je ne puis faire rendre justice ni à toi ni à moi.
ISR. Bert. Vous la ferez rendre à l’un et à l’autre, si tous le voulez, ainsi qu’à des milliers d’autres opprimés qui n’atlendcnt qu’un signal. — Voulez-vous le donner?
Le Doge. Tes paroles sont une énigme pour moi.
IsR. Bert. Bientôt je les rendrai claires au péril de ma Vie, si vous daignez me prêter une oreille attentive.
Le Doge. Poursuis.
IsR. Bert. Nous ne sommes pas les seuls qui soient lésés, outragés, avilis, fbulés aux pieds ; la population tout entière gémit, et comprime avec peine le sentiment de ses injures ; les troupes étrangères qu’entretient le sénat se plaignent de l’arriéré de leur solde ; les marins nationaux et la garde civique sympathisent avec leurs amis: car quel est celui d’entre
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CO OEUVRES DE LORD DTROIf.
eux dont les frères, les enfants, le père, la femine ou la sœur, aient échappé k Toppression ou k la souillure des patriciens ? La guerre malheureuse contre les Génois, soutenue k Taide du sang du peuple et du produit pénible de ses sueurs , a augmenté encore le mécontentement ; — mais jWblie qu’en tenant ce langage c’est mon arrêt de mort peut-être que je prononce !
Le Doge. Après ce que lu as souffert — lu crains de mourir? Alors, lais-loi, continue k vivre, et k être frappé par ceux pour qui lu as versé ton sang.
ISR. Bert. Non, je parlerai k tout risque; et si dans le doge de Venise je dois trouver un délateur, honte et malheur k lui ! il y perdra beaucoup plus que moi.
Le Doge. Ne crains rien de ma part, continue!
ISR. Bert. Sache donc qu’il existe une société de frères qui s’assemblent en secret, et s’enchaînent par un serment; cœurs vaillants et fidèles, hommes qui ont éprouvé l’une et l’autre fortune, qui depuis longtemps gémissaient sur le destin de Venise, et en ont le droit; qui, l’ayant servie dans tous les climats, défendue contre scs ennemis du dehors, sont prêts k la défendre également contre ses ennemis intérieurs. Ils ne sont pas nombreux, et pourtant ils le sont assez pour le grand but qu’ils se proposent; ils ont des armes, des ressources, du cœur, des espérances, une foi vive et un courage patient.
Le Doge. Qu’attendenl-ils donc?
IsR. Bert. L’heure de frapper.
Le Doge à part, La cloche de Saint-Marc la sonnera
ISR. Bert. Maintenant j’ai remis en ton pouvoir ma vie, mon honneur, toutes mes espérances terrestres, dans la seiile conviction que des injures telles que les nôtres, nées de la même cause, produiront une seule et même vengeance. S’il en est ainsi, sois notre chef maintenant, — et plus tard notre souverain.
Le Doge. Combien êtes- vous ?
IsR. Bert. Tu n’auras ma réponse que lorsque j'*aurai la tienne.
MAIÎINO FALIERO. ACTE I, SCÈNE II. Cl
Le Doge. Eh quoi! tu me menaces?
IsR. Bert. Non, c’est une résolution que j’exprime. Je me suis livré moi-même; mais les puits mystérieux creusés sous voire palais, les cellules non moins terribles appelées « les toits de plomb, » n’ont point de tortures qui puissent me faire révéler le nom d’un seul de mes complices. Les Pozzi et les Piombi y échoueraient; ils peuvent m’arracher du sang; mais une délation, jamais! Je passerais le redoutable « pont des Soupirs, » joyeux de penser que le dernier des miens serait aussi le dernier répété par l’écho de l’onde maudite qui coule entre les bourreaux et les victimes, qui baigne à la fois les murs de la prison et ceux du palais : il en est qui me survivraient pour penser à moi et me venger.
Le Doge. Si tels sont tes projets et ton pouvoir, pourquoi venir ici demander une réparation que tu es sur le point do te faire k toi-même?
IsR. Bert. Parce que l’homme qui demande protection à l’autorité, témoignant par Ik même de sa confiance et de sa soumission k cette autorité, peut difficilement être soupçonné de conspirer son renversement. Si je m’étais trop humblement résigné k cet outrage, un front chagrin, des menaces k demi articulées, m’eussent signalé k l’inquisition des Quarante. Mais une plainte bruyante, quelque passionnée que . soit son expression, n’est pas k ciaindre et inspire peu de défiance. Mais, outre ce motif, j’en avais un autre.
Le Doge. Quel était-il? f
IsR. Bert. J’avais entendu dire que le doge était irrité de Pacte des Avogadori qui renvoyait aux Quarante le jugement de Michel Sténo; j’avais servi sous vous, je vous honorais, et comprenais que vous ne vous laisseriez pas insulter impunément, votre esprit étant de* ceux qui rendent au décuple le bien et le mal; je me proposais de vous sonder et de vous exciter k la vengeance. Maintenant vous savez tout, et le péril auquel je m’expose vous est un garant de la vérité de mes paroles.
Le Doge. Vous avez beaucoup hasardé; mais c’est ce que doivent faire ceux qui veulent beaucoup gagner ; l’unique
réponse que je puisse vous donner, — c’est que voire secret est en sûreté,
IsR. Bert. Est-ce tout?
Le Doge. A moins que tout ne me soit confié, quelle ré- Tpense pouvez-vous allciidre de moi ?
Isa. Bert. Il me semble que vous pouvez vous fier à celui qui vous confie sa vie.
Le Doge, Mais il faut que je connaisse votre plan, les noms et le nombre des conjurés; alors peut-être je pourrai doubler votre nombre et mûrir vos projets.
IsR. Bert. Nous sommes déjîi assez nombreux; vous êtes le seul allié que nous désirions encore.
Le Doge. Faites-moi au moins connaître vos chefs.
Isr. Bert. On le fera sur votre assurance formelle de garder le secret que nous vous confierons.
Le Doge. Quand? où?
ISR. Bert. Cette nuit je conduirai à votre appartement deux des principaux conjurés; il y aurait péril à en amener un plus grand nombre.
Le Doge. Arrêtez! il faut que je rélléchisse h cela. Si je sortais du palais, si j’allais moi-même me rendre au milieu de vous?
Isr. Bert. Vous viendrez sçul ?
Le doge. Il n’y aura avec moi que mon neveu.
Isa. Bert. Non, quand ce serait votre fils.
Le Doge. Malheureux! oses-tu bien parler de mon fils? il est mort à Sapienza, les armes ù la main, pour celte ingrate république. Oh! que n’est- il vivant et moi dans le cercueil! Oh! que ne peut-il revivre avant que je descende dans la tombe ! je n’aurais pas besoin de recourir h l'aide équivoque des étrangers !
Isr. Bert. Il n’est pas un de ces étrangers que tu suspectes qui ne te porte une affection liliale, pourvu que lu leur gardes la foi d’un père.
Le Doge. Le sort en est jeté ! Où sera le rendez-vous ?
Isr. Bert. A minuit, je viendrai seul et masqué au lieu qu’il plaira h votre altesse de me désigner; je vous y altcn-
MARINO FALIERO. ACTE II, SCfeXE I, 63
drai pour vous conduire là où vous recevrez noire hommage et jugerez de nos plans.
Le Doce. a quelle heure la lune se lève-t-elle ?
IsR. Sert. Tard ; mais l’atmosphère est brumeuse et sombre. Le sirocco règne.
Le Doge. A minuit donc, près de l’église où dorment mes pères, et qui a emprunté son double nom aux apètres Jean et Paul; dans l’élroit canal qui l’avoisine se glissera, silencieuse, une gondole munie d’une seule rame. Trouvez-vous là.
IsR. Bert. Je n’y manquerai pas.
Le Doge. Maintenant, vous pouvez vous retirer.
ISR. Bert. Je m’éloigne avec l’espoir que votre altesse persévérera dans sa grande résolution. Prince, je prends congé de vous. [Israël Bertuceio sort.)
Le Doge. A minuit, près de l’église de Saint-Jean et de Saint-Paul , où dorment mes nobles ancêtres, je dois me rendre, — pourquoi ? pour tenir conseil dans l’ombre avec des scélérats vulgaires qui conspirent la ruine des États. Mes illustres aïeux ne sortiront-ils pas de leurs caveaux où reposent deux doges qui m’ont précédé, et ne m’entralneronl-ils pas dans la tombe avec eux ? Plût à Dieu ! car je reposerais avec honneur au milieu de leurs mânes honorés. Hélas ! je ne dois pas penser à eux, mais à ceux qui m’ont rendu indigne d’un nom égalant en gloire les noms consulaires gravés sur les marbres de Rome; mais je lui rendrai dans nos annales son ancien lustre , en immolant avec joie à ma vengeance tout ce que Venise a de lâche, et en donnant la liberté à tout le reste; ou bien je le livrerai à toutes les noires calomnies du siècle, qui n’épargne jamais la réputation de celui qui échoue, et juge de César ou de Catilina par la vraie pierre de touche du mérite, — le succès. (H sort.)