‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 23 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Un appartement dane le palaie ducal.

AKGIOLINX, MARLARNA.

Asc. Qu’a fait répondre le doge?

Mar. Qa’il était, pour l’instant, obligé d’assister k une conférence; mais elle doit maintenant être terminée. Il n’y a pas longtemps que j’ai vu les sénateurs s’embarquer , et on peut apercevoir la dernière gondole glissant k travers la foule des barques dont les eaux brillantes sont parsemées.

Ang. Plût au ciel qu’il fût de retour! Je le trouve bien agité depuis peu ; le temps, qui n’a point dompté son caractère ardent, qui n’a pas même affaibli sa constitution physique, nourrie par une âme si active et si inquiète qu’elle consumerait un corps moins robuste, — le temps paraît avoir peu de puissance sur ses ressentiments ou ses chagrins. Différent des autres esprits de sa trempe, qui, dans le premier emportement de la passion , épanchent leur colère ou leur douleur, tout en lui porte un cachet d’éternité : ses pensées, ses sentiments, ses passions, bonnes nu mauvaises, n’ont rien de la vieillesse; et son front allier porte les cicatrices de l’àme, les pensers de l’âge, non sa décrépitude. Depuis quelque temps il est plus agité que de coutume : que n’est- il de retour ! car seule j’ai quelque pouvoir sur son esprit troublé.

Mar. Il est vrai, son altesse a été, et avec raison, grandement offensée par l’affront de Sténo; mais je ne doute pas qu’au moment où nous parlons, le coupable ne soit condamné k expier son offense par un châtiment qui fera respecter la vertu des femmes et un noble sang.

Ang. Ce fut une insulte grossière ; mais ce qui m’a affectée, ce n’est pas la calomnie effrontée de cet audacieux, c’est son effet, c’est l’impression profonde qu’elle a produite sur l’âme de Faliero, cette âme fière, irascible, austère, — austère pour tout autre que pour moi ; je tremble quand je réfléchis aux suites qui peuvent en résulter.

Mar. Assurément, le doge n’a aucun motif de vous soupçonner.

Ang. Me soupçonner, moi! Sténo lui-même ne l’a point osé. Quand il se glissa furtivement, k la clarté do la lune, pour écrire son mensonge, sa conscience lui reprocha cette action, et il crut voir dans chaque ombre projetée sur la muraille un témoin désapprobateur de sa lâche calomnie.

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«ARINO FAUERO. ACTE H, SCÈ.NE I. Cj

Mar. Il serait bon qu’il fût sévèrement puni.

Ang. Il l’est.

Mar. Quoi donc? la sentence est-elle prononcée? Est-il condamné ?

Ang. Je l’ignore; mais il a été signalé comme le coupable.

Mar. Jugez-vous donc que ce soit une punition suffisante pour une telle injure?

Ang. Je ne voudrais pas être juge dans ma propre cause, et je ne sais quel degré de châtiment est nécessaire pour faire impression sur des âmes sans pudeur comme celle de Sténo; mais si le sentiment de son insulte n’entre pas plus avant dans l’âme de ses juges qu’il n’a effleuré la mienne, on l’abandonnera, pour toute peine, à sa confusion ou à son effronterie.

Mar. Quelque réparation est due à la vertu calomniée.

Ang. Qu’est-ce donc que la vertu, si elle a besoin de victimes, ou s’il faut qu’elle dépende des paroles des hommes? Un illustre Romain disait en mourant « qu’elle n’était qu’un nom ; » elle ne serait que cela, en effet, si le souffle de la parole humaine pouvait la faire ou la défaire.

Mar. Rien des femmes, cependant, quoique fidèles et pures, se sentiraient profondément blessées d'une telle calomnie; et des dames moins rigides, comme il en est beaucoup k Venise, demanderaient justice a grands cris, et so montreraient inexorables,

Ang. Cela prouve que c’est le nom et non la chose qu’elles prisent; il faut que les premières aient trouvé la conservation de leur honneur une tâche fort difficile, puisqu’elles ont besoin de le voir entouré d’une auréole de gloire ; quant k celles qui ne l’ont point conservé, elles en recherchent l’apparence, comme elles rechercheraient un ornement dont elles sentent le besoin, sans pourtant le croire nécessaire; ces personnes vivent dans la pensée des autres, et veulent qu’on les croie honnêtes, comme elles désirent paraître belles.

Mar. Vous avez d’étranges idées , pour une dame patricienne !

Ang. C’étaient celles de mon père, seul héritage qu’il m^il laissé, avec son nom.

GC ai.'VRES DE I.ORD BYRON

Map.. Femme d’un prince, du dief de la république, vous n’avez pas besoin d’un douaire.

Anc. Je n’en aurais pas demandé, Iqrs même que j’eusse épousé un simple paysan; maisjen’cn sens pas moins enmbien je dois d’amour et de reconnaissance à mon père pour avoir donné ma main k l’ami fidèle et dévoué de sa jeunesse, du comte Val di Marine, aujourd’hui notre doge.

Mar. Et avec votre main a-l-il aussi donné votre cœur?

Ang. L’un ne l’eût pas été sans l’autre.

Mar. Néanmoins, celle étrange disproportion d’àge, et, permettez-moi d’ajouter, le peu de conformité de vos caractères, pourraient faire douter au monde qu’une telle union fût propre à vous donner un bonheur constant et paisible.

Ang. Le monde a des pensées mondaines; mais mon cœur s’est toujours renfermé dans mes devoirs, qui sont nombreuT, mais jamais difficiles.

Mar. Et l’aimez-vous?

Ang. J’aime toutes les nobles qualités qui méritent d’être aimées ; et j’aimais mon pè're , qui , le premier, m’apprit à distinguer ce que nous devons aimer dans autrui, et à comprimer tout ce qui tendrait a fixer sur des passions basses les meilleurs et les plus beaux sentiments de notre nature. Il accorda ma main h Faliero : il l’avait connu noble, brave, généreux, riche de toutes les qualités du soldat, du citoyen, de l’ami ; je l’ai trouvé en tout tel que me l’avait représenté mon père. Ses défauts sont ceux qui habitent dans l’àme altière des hommes qui ont commandé : un«xcès d’orgueil, des passions profondément impétueuses, nourries par des habitudes de patricien, par une vie écoulée au sein des orages de la politique et de la guerre ; enfin un vif sentiment de l’honneur, qui, renfermé dans de justes limites, est un devoir, mais devient un vice lorsqu’on l’exagère ; et c’est ce que je crains en lui. Et puis il a toujours été emporté ; mais ce défaut, il le rachète par une si grande noblesse de caractère, què la plus inconstante des républiques lui a prodigué toutes les charges les plus considérables depuis sa première cam-

BARIprO PAIIERO. ACTE II, SCÈNE I. G7

pagine jusqu’à sa dernière ambassade, au retour de laquelle la dignité de doge lui a été décernée.

Mar. Mais, antérieurement à ce mariage, votre cœur avait" il battu pour quelque noble et jeune cavalier dont l’àgc fût plus assorti à une beauté telle que la vôtrePou, depuis, n’avezvous vu personne qui, aujourd’hui, pùtprétcndreà la main do la fille de Lorédan, si celte main était encore à donner?

Anc. J’ai répondu à votre première question quand j’ai dit que j’avais pris un époux.

Mar. Et la seconde?

Anc. N’exige pas de réponse.

Mar. Pardonnez-moi si je vous ai offensée.

A-ng. Ce n’est point du déplaisir que j’éprouve, mais de l’étonnement; j’ignorais qu’il fût permis 'a un cœur soumis aux lois de l’hymen, d’arrêter sa pensée sur ce qu’il aurait pu choisir, et de s’occuper d’autre chose que de l’objet de son premier choix.

Mar. C’est ce premier choix lui-même qui fait souvent penser que, s’il était à refaire, on choisirait plus sagement.

Anc. Cela se peut. De telles pensées ne me sont jamais venues.

Mar. Voici le doge ; — dois-je me retirer ?

Ang. 11 vaut peut-être mieux que vous me quittiez ; il semble absorbé dans ses réflexions. — Comme il a l’air préoccupé ! {Marianna sort.)

Entrent le Doge et PIETRO.

Le Doge, se parlant à lui-méme. Il y a maintenant à l’arsenal un certain Philippe Calendaro, qui commande quatrevingts hommes, et exerce une grande influence sur l’esprit de ses camarades; c’est, dit-on, un homme hardi et populaire, plein de résolution et d’audace , non moins que de discrétion; il serait bon de nous l’adjoindre; sans doute qu’Israël Bertuccio s’est déjà assuré de lui, mais il conviendrait de... —

PiET. Pardon, seigneur, si j’interromps vos méditations; le sénateur Bertuccio, votre parent, m’a chargé de vous de-

Cg ŒUVRES DE LORD BTRO».

mander de vouloir bien tixer une heure où il lui soit permis de s’entretenir avec vous.

Le Doge. Au coücher du soleil; — attends un peu, — voyons : — dis-lui de venir à la seconde heure de la nuit. (Pietro sort.)

Anc. Monseigneur 1

Le Doge. Ma chère enfant, pardonnez-moi; — pourquoi tant lardera vous approcher de moi ? — Je ne vous voyais pas.

A>g. Vous étiez plongé dans vos réflexions, et celui qui vient de s’éloigner pouvait avoir des communications importantes h vous faire de la part du sénat.

Le Doge. De la part du sénat ?

Ang. Je n’ai pas voulu l’interrompre pendant qu’il s’acquittait envers vous de ses devoirs et de ceux du sénat.

Le Doge. Les devoirs du sénat! vous vous méprenez; c’est nous qui avons envers le sénat des devoirs a remplir !

Axg. Je croyais que le duc commandait h Venise.

Le Doge. 11 y commandera; — mais laissons cela, — occupons-nous de choses plus gaies. Comment vous trouvezvous? Êtes-vous sortie? Le jour est sombre; mais le calme de J’ onde est favorable à la rame légère du gondolier. Avezvous reçu vos amies? ou la musique a-t-elle charmé votre matinée solitaire? Parlez, y a-t-il quelque chose que le doge puisse faire pour vous dans le cercle étroit assigné h son pouvoir? Quelles splendeurs permises, quels honnêtes plai>irs, en société ou seule, pourraient donner quelque joie h votre cœur, et le dédommager des heures pénibles passées avec un vieillard trop souvent consumé de nombreux soucis? Parlez, vous serez satisfaite.

Ang. Vous êtes toujours si bon pour moi ! Je n’ai rien îi désirer, ni h demander, si ce n’est de vous voir plus souvent et plus calme.

Le Doge. Plus calme?

Ang. Oui, plus calme, monseigneur. — Pourquoi cherchez-vous la solitude ? Pourquoi vous voit-on marcher seul? Pourquoi sur votre visage ces émotions fortes qui , sans so trahir entièrement, n’en laissent que trop voir...

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