‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 24 sur 133 · UARINO FALIERO. ACTE II, SCÈNE I. C · texte numérisé non relu

UARINO FALIERO. ACTE II, SCÈNE I. C

Le Doce. N’en laissent que trop voir! — quoi? — que laissent-elles voir?

Ang. Un cœur mal k l’aise.

Le Doce. Ce n’csl rien, mon enfant. — Mais vous savez quels soucis journaliers pèsent dans l’État sur ceux qui gouvernent cette république précaire, attaquée au dehors par les Génois, au dedans par les mécontents ; — c’est là ce qui me rend plus pensif et moins calme que d’habitude. 3

Ang. Ces soucis existaient auparavant, et ce n’est que depuis peu de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi; il y a au fond de vos préoccupations quelque chose de plus que l’accomplissement de vos devoirs publics; une longue liabitude et des talents tels que les vôtres vous les ont rendus légers, et même nécessaires pour préserver votre âme de la ^lagnation. Ni les périls, ni les hostilités des États voisins, ne sauraient vous affecter ainsi, vous qui avez tenu tête a tous les orages et que rien n’a pu abattre ; \ous qui, sur la route escarpée du pouvoir, n’avez jamais manqué d’haleine; qui, arrivé au sommet, pouvez regarder k vos pieds d’un œil calme, et sans éprouver de vertige ! Si les galères de Gènes cinglaient dans le port, si la guerre civile hurlait sur la place Saint-Marc, vous ne seriez pas homme k défaillir; mais vous tomberiez , comme vous ôtes monté , en conservant un front inaltérable; — vos émotions actuelles sont d’une nature différente ; c’est l’orgueil qui est blessé en vous, non le patriotisme.

Le Doge. L’orgueil, Angiolina? hélas! on ne m’en a pas laissé.

Ang. Oui, — ce même péché qui a causé la chute des anges, et auquel sont le plus exposés les mortels qui se rapprochent le plus de la nature des anges: les petits ne sont que vains, les grands .sont orgueilleux...

Le Doge. J'avais l’orgueil de l’honneur, de votre honneur, profondément enraciné au cœur ! — Mais changeons de conversation.

Ang . Oh ! non ! — vous m’avez admise avec bonté au partage de vos joies; que je ne sois pas exclue de vos afllic-

OELTnns DE Lono bvbon.

lions! S’il s’agissait d’affaires publiques, vous savez que je n’ai jamais clicrché, que je ne chercherai jamais à vous arracher une seule parole; mais je vois que vos chagrins sont d’une nature privée ; il m’apparlienl d’en alléger ou d’en partager le fardeau. Depuis le jour où la calomnie insensée de Sténo est venue troubler votre repos, vous êtes bien cliangé, et je voudrais, par mes soins, vous ramener à ce que vous étiez.

Le Doce. a ce que j’étais! — Vous a-l-on dit la peine prononcée contre Sténo ?

Ang. Non.

Le Doge. Un mois d’emprisonnement.

Ang. N’est-ce pas assez ?

Le Doge. Assez! — Oui , pour un esclave ivre qui , sous les coups de fouet, murmure contre son maître; mais non pour un imposteur, un scélérat qui, froidement, et de propos délibéré, vient flétrir l’honneur d’une dame et d’un prince jusque sur le trône de sa puissance.

Ang. Un patricien convaincu d’imposture me semble suffisamment puni ; toute peine serait légère comparée k la perte de l’honneur.

Le Doge. De telles gens n’ont point d’honneur ; une vie méprisable, voilk tout ce qu’ils ont, — et on la leur laisse.

Ang. Vous ne voudriez pas sans doute qu’il lui en coûtât la vie ?

Le Doge. Maintenant, non : — puisqu’il est encore vivant, je ne demande pas mieux que de le laisser vivre autant qu’d pourra; il a cessé de mériter la mort; la protection donnée au coupable est la condamnation de ses cent juges; il est innocent, car à présent son crime est devenu le leur.

Ang. Oh ! si cet impudent calomniateur avait payé do son jeune sang son absurde mensonge, il n’y aurait plus eu pour moi un seul moment de joie ou de sommeil paisible.

Le Doge. La loi divine n’ordoone-t-elle pas que le sang soit payé par le sang ? Celui qui calomnie ne lue-t-il pas plus encore que celui qui verse le sang ? Quand un homme est frappé, est-ce la douleur é\x coup ou la honte qui s’y attacha

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qui en fait une mortelle injure ? Les lois de l’homme ne veulent-elles pas que l’homme soit vengé parle sang? et ce ’ sang ne coule-t-il pas pour bien moins que riionneur, pour un peu d’or ? N’esl-ce pas par le sang que la loi des nations punit la trahison ? N’est-ce rien que d’avoir mis du poison dans ces veines où coulait un sang salutaire ? N’esl-ce rierl que d’avoir souillé votre nom et le mien, — les deux plus nobles noms qui existent ? N’est-ce rien que d’avoir rendu un prince larisée^de son peuple, d’avoir méconnu le respect que le genre humain accorde à la jeunesse dans la femme, ù la vieillesse dans l’homme, k la vertu dans votre sexe, à la dignité dans le nôtre ? — Mais que ceux qui l’ont sauvé prennent garde k eux !

Axe. Le ciel nous commande de pardonner k nos ennemis.

Le Doce. Le ciel pardonne-t-il aux siens? Satan a-t-il échappé a la colère éternelle ?

Ang. Ne parlez point avec cet emportement ; Dieu vous pardonnera, ainsi qu’a vos ennemis.

Le Doge. Ainsi soit-il ! que le ciel leur pardonne!

Ang. Et vous, leur pardonnerez-vous?

Le Doge. Oui, quand ils seront au ciel.

Ang. Et pas avant ?

Le Doge. Que leur importe mon pardon, le pardon d’un vieillard usé, méprisé , repoussé , outragé ? qu’importe mon pardon ou mon ressentiment, tous deux impuissants et indignes d’attention ? J’ai trop longtemps vécu. — Mais parlons d’autre chose. — Mon enfant ! mon épouse outragée, fille de Lorédan, le brave, le chevaleresque ! quand ton père t’unissait k son ami, qu’il était loin de prévoir qu’il te vouait au déshonneur! — hélas! au déshonneur non mérité, car tu es sans tache. Si tout autre que le doge eût été ton époux k Venise, cetoulrage, cette flétrissure, ce blasphème, ne fussent jamais descendus sur toi. Si jeune, si belle, si vertueuse, si pure, essuyer cet affront, et n’élre pas vengée! —

Ang. Je suis trop bien vengée, car vous m’aimez et m’honorez encore; et votre conGance ne m’est point retirée, et tout le monde sait que vous êtes juste et que je suis fidèle'.

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Que puis-je demander? que pouvez- vous exiger de p’us?

Le Doge. Tout va bien, et ira peut-être mieux encore; mais, quoi qu’il arrive, vous, Angiolina, veuillez être indulgente à ma mémoire.

Anc. Pourquoi me parlez-vous ainsi ?

Le Doge. N’importe pourquoi; mais quelle que soit l’opinion des autres b. mon égard, je voudrais posséder votre cslime maintenant et après ma mort.

Ang. Pourquoi en douteriez-vous? vous a-t-elle jamais manqué?

Le Doge. Approchez, mon enfant; j’ai quelque chose U vous dire. Votre père était mon ami ; les vicissitudes de la fortune le rendirent mon obligé pour quelques-uns de ces services qui unissent plus étroitement les cœurs vertueux. Lorsque affligé de sa dernière maladie il désira notre union, ce n’était pas pour s’acquitter envers moi; sa loyale amitié m’avait depuis longtemps payé; son but était d’assurer b votre beauté orpheline un honorable abri contre les dangers qui, dans ce vicieux nid de scorpions, assiègent une jeune tille isolée et sans dot. Je ne pensai point comme lui; mais je ne voulus pas contrarier une pensée qui adoucissait ses derniers moments.

Anc. Je n’ai pas oublié avec quelle noble délicatesse vous me demandâtes de déclarer si mou jeune cœur nourrissait quelque secrète préférence b laquelle j’attachasse mon bonheur, ni l’otTre que vous me fîtes de me donner une dot capable de m’égaler aux plus hauts partis de Venise, en renonçant b tous les droits que vous teniez des dernières volontés de mon père.

Le Doge. Ainsi je ne cédai pas aux honteux caprices, aux appétits libertins d’un vieillard ; je ne convoitai point une beauté virginale, une jeune épouse : ces passions, je les avais domptées dans ma plus fougueuse jeunesse; mon vieil âge n’était point infecté de cette lèpre de luxure qui souille les cheveux blancs des hommes vicieux, qui leur fait vider jusqu’à la lie la coupe des plaisirs pour y trouver un bonheur qui n’est plus, qui leur fait acheter par un égoïste liy-

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men quelque jeune viclimc trop pauvre pour refuser un lionnôle élablissemenl, trop sensible pour ne pas se savoir mallicureuse. Notre hyraénée ne fui pas de celle espèce; je vous laissai libre dans voire choix : vous confirmâtes celui de votre père.

Anc. Je le fis, et le ferais encore h la face de la terre et du ciel ; je n’en ai jamais eu de regret pour moi, mais quelquefois pour vous, en songeant aux inquiétudes qui depuis peu vous agitent.

Le Doge. Je savais que mon cœur ne vous traiterait jamais avec dureté ; je savais que ma vie ne vous importunerait pas longtemps ; libre alors de choisir encore, la fille de mon plus ancien ami, sa digne fille, plus riche à la fois et jilus sage, dans tout l’éclat de sa beauté de femme, plus éclairée dans son choix après ces années d’épreuves, héritière du nom et de la fortune d’un prince, et, pour prix de quelques années de pénitence passées k supporter un vieillard, h l’abri de tous les efforts que pourraient soulever contre ses droits les chicanes de la loi et des parents envieux, la fille de mon meilleur ami pourrait, dis-je, faire un nouveau choix plus convenable sous le rapport de l’âge, et non moins digne de ses affections.

Ang. Seigneur, pour accomplir tous mes devoirs, eldonncr ma foi à celui à qui j’étais fiancée, je n’ai consulté que mon cœur et le désir de mon père, sanctifié par ses dernières paroles. D’ambitieuses espérances ne troublèrent jamais mes songes; et si l’heure dont vous parlez arrivait, je saurais le prouver.

Le Doge. Je vous crois ; et je sais que vous méritez ma confiance. Quant k l’amour, l’amour romanesque, je savais dans ma jeunesse que ce n’était qu’une illusion; jamais je ne l’avais vu durable, mais très souvent fatal ; il ne m’avait point sécfuitdans l’âge des passions, et ce n’est pas en ce moment qu’il eût pu me séduire, lors même qu’il eût existé. C’est en vous entourant de respect et d’attentions délicates, c’est en veillant k votre bonheur, en vous accordant tout ce que vous pouviez innocemment désirer, en traitant vos vertus avec

OrUVRES DE LORD BTBON.

bieuveillance, en ülendant sur vous une sollicitude inaperçue qui couvrait de son ombre ces,petiîs défauts auxquels la jeunesse est sujette, de manière à ne pas les réprimer durement, mais à les écarter peu à peu, afin que votre changement vous parût l’effet de votre choix; c’est en mettant mon orgueil, non dans votre beauté, mais dans votre conduite; c’est par ma confiance, — une tendresse patriarcale, — plutôt qu’un aveugle hommage, mon amitié, ma foi; c’est par ces moyens que je désirais obtenir votre estime.

Ang Vous l’avez toujours eue. '

Le Doge. Je le pense ; car, quand vous m’avez choisi, vous connaissiez la disproportion de nos âges, et ne m’en avez pas moins choisi. Je ne fondais pas ma conGance sur mes qualités personnelles; et ce n’est pas sur elles, non plus que sur les avantages extérieurs, que je me reposerais si j’étais encore dans mon vingt-cinquième printemps; c’est au sang de Lorédan, ce sang pur qui coulait dans vos veines, c’est à l’àme que Dieu vous a donnée, — aux principes que votre père vous a inculqués, — à voire croyance au ciel, à vos douces vertus, — h votre foi, à voire honneur, que le mien se conûait.

Ang. Vous fîtes bien ; je vous remercie de celte conûance, qui a ajouté encore à mon estime pour vous.

Le Doge. Là où l’honneur est inné, fortifié encore par de sages principes, la fldélilé conjugale est assise sur un roc inébranlable; là où il n’est pas, — là où fermentent les pensées légères, où les vanités des plaisirs mondains enveniment le cœur, où l’àme est assaillie par les désirs des sens; je sais qu’il serait insensé de demander des vertus chastes à un sang infecté, quand même la convoitise obtiendrait l’objet de ses vœux les plus ardents : le dieu du poêle lui-méme, dût-il s’animer dans toute la beauté de son marbre divin, ou le demi-dieu Alcide dans sa virilité majestueuse et plus qu'humaine, ne sufûraient point à enchaîner un cœur où la vertu n’est pas; c’est la persévérance qui la constitue et qui •n est le signe ; le vice ne peut se fixer, la vertu ne peut changer. La femme qui a succombé une fois succombera tou-

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jours, car il faut au vice de la diversité, tandis que la vertu reste immobile comme le soleil, et tout ce qui se meut autour d’elle boit dans sa présence la vie, la lumière et la gloire.

Ang. Pensant ainsi , sentant si bien celte vérité dans les autres, pourquoi (je vous prie de m’excuser, seigneur), pourquoi vous abandonnez-vous à la plus violente, a la plus fatale des passions ? Pourquoi vos augustes pensées sont-elles troublées par une haine infatigable contre un être aussi chétif que Sténo ?

Le 'Doge. Vous êtes dans l’erreur. Ce n’est pas Sténo qui soulève ainsi ma colère. Si c’était lui, j’aurais bientôt... Mais laissons cela.

Ang. Quel est donc le motif qui vous affecte profondément?

Le Doge. La majesté violée de Venise, insultée à la fois dans son prince et dans ses lois.

Ang. Hélas ! pourquoi le vouloir considérer ainsi?

Le Doge. Celte pensée m’a poursuivi jusqu’au point de... — Mais revenons à ce que je disais. Après avoir pesé toutes ces raisons, je vous épousai. Le monde rendit justice à mes motifs. Ma conduite prouva qu’il ne se trompait pas , et la vôtre fut au-dessus de tout éloge. Vous eûtes toute liberté, — respect et conOance absolue vous furent accordés par moi et les iniens; et, issue de ce sang qui donna des princes k la république et détrôna des rois aux rives étrangères,. vous vous montrâtes en tout la première des dames de Venise.

Ang. Où voulez- vous en venir?

Le Doge, A cette conclusion, — qu’il a suffi du souffle d’un scélérat pour flétrir tout cela. — Un misérable que son impudence, au milieu de notre grande fête, m’a forcé de mettre à la porte pour lui apprendre à se conduire dans le palais ducal ; un pareil être laissera sur le mur le mortel venin de son cœur plein de fiel, et le poison circulera partout] et l’innocence de la femme, l’Jionneur de l’homme, deviendront le jouet du premier venu 1 et le double félon, après avoir insulté la modestie virginale par un affront grossier fait aux demoiselles de votre suite, publiquement et en présence de nos plus nobles dames , se vengera de sa trop

OECVnCS ES I.ORD EVROIN.

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jusle expulsion en imprimant une publique souillure à l’épouse de son souverain, el il sera absous par ses pairs irréprochables !

Ang. Mais il a été condamné à l’emprisonnement.

Le Doge. Pour de tels êtres, un caebol est une absolution, el la courte durée de sa prétendue captivité se passera dans un palais. Mais ne parlons pas de lui : c’est de vous maintenant qu’il s’agit.

Axg. De moi, seigneur?

Le Doge. Oui, Angiolina... Ne soyez point surprise... J’ai difTéré celle communication autant que je l’ai pu ; mais je sens que ma vie approche de son terme, et je désirerais que vous suivissiez les instructions que vous trouverez dans cet écrit. (Il lui remet un papier). — Ne craignez rien : elles sont dans votre intérêt. Prenez-en lecture en temps opportun.

Ang. Seigneur, pendant comme après votre vie, vous serez toujours honoré par moi. Mais puissiez-vous jouir de longs jours — plus heureux que ceux-ci ! Cette exaltation se calmera, votre sérénité renaîtra, vous redeviendrez ce que vous devez être, — ce que vous étiez.

Le Doge. Je serai ce que je dois être, ou je ne serai rien. Mais jamais, — oh! non, jamais, jamais, sur le petit nombre d’heures ou de jours réservés encore au vieil âge de Faliero, le repos ne fera luire son doux crépuscule ! Jamais les ombres d’un passé qui ne fut pas sans mérite et sans gloire ne se projetteront sur les dernières heures d’une vie qui touche h son déclin, pour m’adoucir l’approche du long sommeil de la tombe. 11 ne me reste plus que bien peu de chose à demander ou â espérer, si ce n’est la considération due au sang que j’ai versé, à mes sueurs, aux fatigues que mon âme a subies en travaillant â la gloire de mon pays. Comme son serviteur,— son serviteur, bien que son chef, — j’aurais été rejoindre mes aïeux avec un nom irréprochable el pur comme le leur ; mais ce bienfait m’a été refusé. — Oh ! que ne suisje mort à Zara !

Ang. C’est la que vous sauvâtes la république... Vivez donc pour la sauver derechef. Une journée encore comme cello-1 î

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serait le meilleurchàlimentà leurinfliger,la seule vengeance digne de vous.

Le Doge. Une telle journée ne luit qu’une fois dans un siècle. Peu s’en faut que ma vie n’ait atteint celte durée, et c’est assez pour moi que la fortune m’ait accordé une fois ce qu’elle accorde à peine de loin en loin au mortel le plus favorisé. Mais pourquoi parlé-je ainsi ? Venise a oublié ce jour : — pourquoi donc me le rappeler? — Adieu, douce Angiolina... Il faut que je me relire dans mon cabinet : j’ai beaucoup d’occupation, — et le temps s’écoule.

Ang. Rappelez-vous ce que vous avez été.

Le Doge. Ce serait en vain. Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur J le souvenir de la douleur est de la douleur encore.

Ang. Du moins, quelque occupation qui vous presse, je vous supplie de prendre un peu de repos... Votre sommeil, depuis plusieurs nuits, a été si agité, que c’eût été vous faire du bien peut-être que de vous éveiller; mais j’espérais que la nature finirait par dompter les pensées qui troublaient ainsi votre sommeil. Une heure de repos vous rendrait à vos travaux avec une pensée plus libre, une vigueur nouvelle.

Le Doge. Je ne puis dormir... — Je le pourrais, que je ne le devrais pas ; car il n’y eut jamais plus de motifs de veiller. Encore un petit nombre de jours et de nuits agitées, et je dormirai en paix; — mais où?... — N’importe. Adieu, mon Angiolina !

Ang. Souffrez que je demeure avec vous un instant, — un seul instant encore!... Je ne puis supporter l’idée de vous laisser ainsi.

Le Doge. Viens donc, mon aimable enfant!... — Pardonne-moi... Tu étais née pour quelque chose de mieux que de partager ma destinée , qui louche à son déclin et s’avance rapidement vers la vallée sombre où siège la Mort enveloppée de son ombre universelle. Quand je ne serai plus, — ce sera peut-être plus tôt que mon âge ne me permet de l’attendre, car au-dedans, au-dehots, quelque chose se prépare qui peuplera les cimetières de eetle ville plus que

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n’eût jamais fait la peste ou la guerre, — quand je ne«er<rf plus rien de ce que j’étais, qu’il reste encore parfois sur les lèvres un nom, dans la mémoire une ombre, pour le rappeler celui qui te demande, non des larmes, mais un souvenir! Allons, ma fille, le temps presse. {Ik sortent.)

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