‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 25 sur 133 · ISRAËL BERTLCCIO, PHILIPPE CALENDARO · texte numérisé non relu

ISRAËL BERTLCCIO, PHILIPPE CALENDARO

Cal. Eh bien! Israël, quel succès a obtenu votre plainte?

IsR. Bert. lin heureux succès.

Cal. Est-il possible? sera-t-il puni?

IsR. Bert. Oui.

Cal. De quelle peine? l’amende ou la prison?

IsR. Bert. La mort.

Cal. Vous rêvez sans doute, ou votre intention est de vous venger par vos propres mains, comme je vous le conseillais?

IsR. Bert. Oui, et pour boire une seule gorgée de vengeance, abandonner la grande réparalkm que nous méditons pour Venise ! changer une vie d’espoir en une vie d’exil I écraser un scorpion , et en laisser mille autres percer de leurs dards mes amis, ma famille, mes compatriotes! Non, Calendaro ; les gouttes de sang qu’il a fait couler seront payées par le sien tout entier, — mais non seulement par le sien. Nous n’avons pas que des injures privées k venger : cela est bon pour des passions égoïstes et des hommes violents, mais cela n’est pas digne d’un lyrannicide.

Cal. Vous avez plus de patience que je ne me soucie d’ea avoir. Si j'avais été présent quand vous avez re^u cette insulte, je l’aurais tué sur l’heure, ou je serais mort moimême dans un inutile effort pour contenir ma colère.

IsR. Bert. Dieu merci, vous n’étiez pas là, — sans quoi tous nos projets eussent été entravés. En l’état actuel des choses, notre cause a encore un aspect favorable.

Cal. Vous avez vu le doge; que vous a-t-il répondu?

IsR. Bert. Qu’il n’y avait point de châtiment pour des hommes tels que Barbaro.

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UARINO FAMERO. ACTE II, SCÈNE II. 79

Cal. Je vous avais bien dit qu’il n’y avait pas de justice à attendre de pareilles mains!

IsR. Bert. J’ai du moins réussi b écarter les soupçons par cette manifestation de confiance en la justice. Si j’avais gardé le silence, tous les sbires auraient eu l’œil sur moi, comme sur un homme qui médite une vengeance silencieioe, solitaire, implacable.

Cal. Mais pourquoi ne pas vous adresser au conseil? Le doge est un mannequin, et c’est 'a peine s’il peut obtenir justice pour lui-méme. Pourquoi vous êtes-vous présenté à lui?

IsR. Bert. C’est ce que vous saurez plus tard.

Cal. Pourquoi pas maintenant?

IsR. Bert. Attendez jusqu’à minuit. Réunissez vos hommes, et dites à vos amis de préparer leurs compagnies. — Que tout soit prêt pour frapper le coup décisif dans quelques heures peut-être. Nous attendons depuis longtemps le moment favorable. Cette hcure-là, il se peut que le soleil de demain nous la donne ; de plus longs délais produiraient un double danger. Ayez soin que tous se rendent ponctuellement et en armes au lieu du rendez-vous, à l’exception de ceux des Seize, qui resteront au milieu des troupes pour attendre le signal.

Cal. Voilà d’agréables paroles, et qui mettent dans mes veines une nouvelle vie. Je suis las de tous ces délais, de toutes ces hésitations. Les jours suivent les jours, et chacun d’eux ne fait qu’ajouter un nouvel anneau à notre longue chaîne, qu’infliger à nos frères ou à nous de nouveaux outrages qui augmentent la force et l’orgueil de nos tyrans. Qu’on nous mette aux prises avec eux, et peu m’importe le résultat, qui ne peut être que la mort ou la liberté.

IsR. Bert. Morts ou vivants , nous serons libres! la tombe n’a point de chaînes. Toutes vos listes sont-elles prêtes, et les seize compagnies sont-elles portées au complet de soixante hommes?

Cal. Toutes, à l’exception de deux, dans lesquelles il y a vingt-cinq hommes de moins que dans les autres.

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IsR. Sert. N’imporlc; nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies ?

Cal. Celles de Bertram et du vieux Soranzo, qui tous deux paraissent moins zélés que nous dans notre cause.

Isa. Bert. Votre nature ardente vous fait regarder comme un homme tiède quiconque est plus calme et plus posé que vous; mais souvent il n’y a pas moins de résolution dans les esprits concentrés que dans ceux qui font le plus de bruit; ne vous méfiez pas d’eux.

Cal. Je ne me méfie pas du vieillard ; — mais il y a dans Bertram une hésitation, une sensibilité, fatales h des entreprises comme la nôtre : j’ai vu cet homme pleurer comme un enfant sur les maux d’autrui , sans songer aux siens, quoique plus grands; et, dans une querelle récente, je l’ai vu sur le point de se trouver mal h la vue du sang, quoique ce fût celui d’un misérable.

IsR. Bert. Les vrais braves ont le cœur promptement ému, les larmes faciles, et leur sensibilité déplore ce que le devoir exige d’eux. Je connais Bertram depuis longtemps; il n’cxisle pas sous le ciel une âme plus remplie d’honneur.

Cal. Cela se peut; ce que j’appréhende de lui, c’est moins de la trahison que de la faiblesse; cependant, comme il n’a ni maîtresse ni femme pour exploiter sa sensibilité, il se peut qu’il sorte convenablement de cette épreuve; il est heureux qu’il soit orphelin, et n’ait d’amis que nous ; une femme ou un enfant l’eussent rendu moins résolu qu’eu.xmémes.

IsR. Bert. De tels liens ne conviennent pas à des hommes appelés â la haute destinée de purifier une république corrompue; nous devons mettre en oubli tous les sentiments, hormis un seul ; — nous ne devons avoir d’autres passions que notre projet; — nous ne devons avoir d’objet en vue que notre patrie, et le trépas doit nous sembler beau si le sang de la victime monte vers le ciel et en fait descendre h jamais la liberté.

Cal. Hais si nous échouons?..,

Isa. Bert. Ils n’échouent jamais ceux qui meurent dans

une grande cause ; le billot pourra boire leur sang, leur tête pourra se dessécher au soleil, leurs membres être exposés aux portes des villes, aux murailles des châteaux; — mais leur esprit vivra et sera présent encore. En vain les années s’écoulent, en vain d’autres victimes subissent le même destin, elles ne font que grossir la pensée unique, intense, qui bientôt fait taire toutes les autres , et finit par conduire les peuples à la liberté. Que serions-nous si Brutus n’avait pas vécu? il est mort en combattant pour la liberté de Rome, mais il a- laissé après lui une leçon immortelle, — un nom qui est une vertu, et une âme qui se multiplie en tout temps et partout ou les méchants deviennent puissants, où un peuple devient esclave : lui et son noble ami furent appelés « les derniers Romains! » Soyons les premiers des véritables Vénitiens, issus des enfants de Rome !

Cal. Nos ancêtres n’ont pas fui devant Attila dans ces îles, où des palais se sont élevés sur des rives arrachées au limon des mers, pour reconnaître à sa place des milliers de despotes. Plutôt fléchir devant le roi des Huns, et avoir uii Tartare pour maître, que d’ohéir à ces vers à soie orgueilleux! du moins, le premier était un homme, et avait un glaive pour sceptre : ces êtres efféminés et rampants com- , mandent k nos épées, et nous gouvernent d’un mot comme par un charme magique.

Isa. Bert. Ce charme sera bientôt rompu. Vous dites donc que tout est prêt; aujourd’hui je n’ai pas fait ma ronde accoutumée, et vous savez pourquoi ; mais votre vigilance aura suppléé la mienne ; les ordres récemment donnés par le conseil de redoubler d’efforts pour réparer les galères, ont servi de prétexte k l’introduction dans l’arsenal d’un grand nombre des nôtres, en qualité d’ouvriers de la marine, ou pour former les équipages des flottes qui se préparent. — Tous sont-ils munis d’armes ? *

Cal. Tous ceux qui ont été jugés dignes de cette marque de confiance; il en est un certain nombre qu’il est bon de tenir dans l’ignorance jusqu’au moment de frapper ; alors on les armera : dans la première chaleur de ce moment de

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crise, ils ne pourront reculer, et force leur sera de marcher avec ceux au milieu desquels ils se trouveront.

ISR. Bkrt. C’est bien dit. Les avez-vous remarqués, ceux-là?

Cal. J’ai pris note de la plupart, et J’ai recommandé aux autres chefs d'user de la même précaution daus leurs compaf^ics respectives. Autant que J’ai pu le voir, nous sommes assez nombreux pour rendre l’entreprise sûre si l’exécution a lieu demain ; mais Jusque-là, chaque instant perdu est une source de nouveaux périls.

IsR. Bert. Que les Seize se rassemblent à l’heure accoutumée, à l’exception de Soranzo, Nicoletto Blondo et Marco Giuda, qui continueront à veiller à l’arsenal, et devront se tenir prêts à agir au signal qui sera convenu.

CxL. Nous n’y manquerons pas.

IsR. Bert. Que tous les autres viennent; J’ai un étranger à leur présenter.

Cal. Un étranger! Connall-il le secret?

ISR. Bert. Oui.

Cal. Avez-vous bien pu mettre en péril la vie de vos amis par votre conûance téméraire dans un honune que nous ne connaissons pas ?

Isa. Bert. Je n’ai exposé d’autre vie que la mienne, — soyez-en certain; c’est un homme qui, en nous accordant son aide, rend notre succès doublement assuré; et s’il s’y refuse, il n’en est pas moins en notre pouvoir; il viendra seul avec moi, et ne saurait nous échapper ; mais il ne reculera pas.

Cal. Je ne puis en Juger que lorsque je le connaîtrai. Est-il do notre classe ?

IsR. Bert. Oui, par les sentiments, quoique ce soit un hls de la grandeur ; c’est un homme capable d’occuper ou de renverser un trône, — un homme qui a fait de grandes choses et vu de grandes vicissitudes; ce n’est point un tyran, bien qu’élevé pour la tyrannie; vaillant à la guerre, sage dans les conseils; noble par sa nature, quoique fier; actif, mais prudent ; et avec tout cela, tellement as.servi à certaines passions, qu’une fois blessé, comme il l’a été sur l’un

UARtNO FALICRO. ACTE II, SCÈNE II. 83

des points les plus sensibles, la mythologie des Grecs n’avait point de Furie comparable à celle dont les mains brûlantes (K'chirent ses entrailles, jusqu’à le rendre capable de tout oser pour satisfaire sa vengeance ; ajoutez à cela qu’il a un esprit libéral, qu’il voit et déplore l’oppression du peuple, t sympathise à ses souffrances. Tout considéré, nous avons besoin d’un tel homme, et il a besoin de nous.

Cal. Et quel râle vous proposez-vous de lui confier au milieu de nous ?

IsR. Bert. Celui- de chef peut-être.

Cal. Quoi ! et vous résigneriez le commandement?

IsR. Bert. Sans nul doute; mon but est de mener notre entreprise à bonne fin, et non pas de me frayer la route du pouvoir. Mon expérience, quelques talents et vos suffrages m’ont désigné pour vous commander, jusqu’à ce qu’un chef plus digne se présentât ; si j’ai trouvé l’homme que vousmêmes vous me préféreriez, pensez-vous que l’égoïsme ou l’amour d’une autorité passagère me feront hésiter ; que je ferai dépendre de moi seul tous nos intérêts, plutôt que défaire place à un homme possédant à un plus haut degré que moi toutes les qualités d’un chef? Non, non, Caîeudaro, connaissez mieux votre ami ; mais vous en jugerez tous. — Séparons-nous! et retrouvons-nous à l’heure fixée. De la vigilance, et tout ira bien.

Cal. Digne Bertuccio, je vous ai toujours connu fidèle et brave, et je n’ai jamais hésité à exécuter les plans que vous aviez conçus. Pour ma part, je ne demande point d’autre chef que vous ; ce que les autres décideront, je l’ignore ; mais, dans toutes vos entreprises, je suis à vous, comme je l’ai toujours été. — Maintenant, adieu, jusqu’à ce que l’heure de minuit nous réunisse. {Ils s’éloignent.)

h4 ocuvncs DE LORD BTAON.

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