‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 26 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

L'espace entre le canal et l’église de San Gioranni e San Paolo, devant laquelle on voit une statue équestre. Une gondote est daru le canal, à quelque distance.

Arrive le DOGE, seul et déguisé.

Le Doge. Je suis arrivé avant l’heure, celle heure dont le signal, résonnant sous la voûle de la nuit, devrait communiquer k ces palais une prophétique commotion, faire tressaillir ces marbres jusque dans leurs fondements, et réveiller ceux qui y dorment au moment où un rêve obscur, mais horrible, les avertit du sort qui les menace. Oui, cité orgueilleuse ! il faut que lu sois purgée du sang corrompu qui fait de toi le lazaret de la tyrannie : cette tâche m’est imposée malgré moi, je ne l’ai pas cherchée ; et c’est pourquoi j’ai été puni ; car j’ai vu croître, s’étendre sous mes yeux cette peste patricienne, jusqu’au moment où elle est venue m’atteindre moi-même dans ma sécurité; et maintenant je suis souillé de cette lèpre, et il faut que je lave les taches de la contagion dans les eaux qui guérissent. Temple majestueux où dorment mes ancêtres, dont les sombres statues projettent leur ombre sur le sol qui nous sépare des morts, où les cœurs pleins de vie de notre vaillante race sont réduits aux proportions d’une chétive poussière, où une poignée de cendres est tout ce qui reste de tant de héros qui ont ébranlé le monde ! — temple des saints protecteurs de noire maison ! caveaux où reposent deux doges, — mes aïeux, qui moururent, l’un sous le fardeau des affaires publiques, l’autre sur le champ de bataille ; sépulture d’une longue race de guerriers et de sages qui m’ont légué leurs grands travaux, leurs blessures et leur rang ! — que les tombeaux s’ouvrent, que l’église voie surgir dans son enceinte tous ces morts, et qu’ils accourent en foule fixer sur moi leurs regards ! Je les prends k témoin, ainsi que toi, basilique vénérable, des motifs qui m'ont poussé dans cette entreprise; — qu’ils sachent que c’est pour venger leur noble

UASIKO FAtlEnO. ACTE HT, SCÈNE I. 8j

snng, leur blason de gloire, leur nom illustre, aviliscn moi, non par moi, mais par des patriciens ingrats, que par nos exploits nous avons voulu rendre nos égaux, non nos maîtres; — et toi surtout, Ordelafo, le brave, qui péris en combattant dans ces mêmes champs de Zara qui depuis m’ont vu vaincre ! les hécatombes de tes ennemis et des ennemis de Venise, que ton descendant a offertes à tes mânes, devaient-elles être ainsi récompensées ? Ombres de mes aïeux ! daignez me sourire; car ma cause est la vôtre, en tant que les choses de celte vie peuvent vous toucher encore; — votre gloire, votre nom, sont intéressés à ce débat et aux futures destinées de notre race. Que je réussisse, et je rendrai celle cité libre et immortelle, et le nom de notre mai^ son plus digne de vous, dans le présent et dans l’avenir.

Entre ISRAËL BERTUCCIO.

Isa. Bert. Qui va là?

Le Doge, ün ami de Venise.

IsR. Bert. C’est lui. Salut! seigneur; — vous avez devancé l’heure.

Le Doge. Je suis prêt à me rendre dans votre assemblée.

ISR. Bert. A merveille ! je suis lier et charmé de voir tant de conOance et d’ardeur. Ainsi, depuis notre dernière entrevue, vos doutes se sont dissipés?

Le Doge. Non ; — mais j’ai joué sur celle chance le peu de vie qui me reste ; le dé en fut jeté la première fois que je prêtai l’oreille à ta trahison ; — ne tressaille point! c’ci,l le mot ; je ne puis accoutumer ma langue à donner des noms innocents à des actes coupables, bien que je sois décidé à les commettre. Quand lu es vqnu tenter ton souverain, et que je t’ai écoulé sans l’envoyer en prison, dès ce moment je suis devenu ton complice le plus criminel ; tu peux maintenant, si cela le convient, faire à mon égard ce que j’aurais pu faire au lien.

IsR. Bert. Voilà d’étranges paroles, seigneur, et je ne crois pas les avoir méritées ; je ne suis point un espion, et nous ne sommes pas des Irailrcs.

Le Doge. Notis, — nous! n’importe; tu as acheté le droit

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de dire nous; — mais venons au fait. — Si le succès couronne celle enlreprise; si Venise, rendue libre el florissante, iinand nous serons descendus au cercueil, conduit ses gi'^néralions sur nos tombeaux, et, par les petites mains de ses enfants, fait .semer des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, alors les résultats auront sanctifié notre action; el dans les annales de l’avenir nous serons mis sur la ligne des deux Brulus ; mais, dans le cas contraire, si, employant des moyens sanglants cl la voie des complots, bien que dans un but légitime, nous devions succomber, alors nous serions des traîtres, honnête Israël; — toi aussi bien que celui qui, il y a six heures, était ton souverain, et maintenant n’est plus que ton complice.

Isn. Bert. Ce n’est pas le moment d’examiner ces questions, autrement je pourrais répondre. — Allons U l’assemblée, car en restant ici nous pourrions être observés.

Le Doge. Nous sommes observés, et nous l’avons déjà été.

ISR. Bert. Par qui ? sachons qui nous observe, — et ce poignard... —

Le Doce. Arrête! nous n’avons pas ici des mortels pour témoins : regarde là-bas, — que vois-tu ?

IsR. Bert. Je ne vois, à la clarté obscure de la lune, que la statue colossale d’un guerrier monté sur un superbe coursier.

Le Doge. Ce guerrier était le père des aïeux de mon père, et cette statue fut érigée en son honneur par la cité que son bras avait deux fois sauvée. — Pcnses-lu qu’il nous regarde ?

ISR. Bert. Seigneur, ce sont là des illusions; le marbre n’a pas d’yeux.

Le Doge. Mais la Mort en a; je te dis, Israël, qu’il y a dans ces objets un esprit qui agit el qui voit, et qui se fait sentir, bien qu’invisible; et s’il est quelque charme assez puissant pour réveiller les morts, il se Ircuve dans des actes comm# celui que nous allons accomplir. Crois-tu donc que les âmes des héros de ma race peuvent demeurer dans leur repos, pendant que le dernier de leurs descendants conspire avec des plébéiens au bord môme de leur tombe irréprochable?

ISR. Bert. Vous auriez dû faire ces réflexions — avant de vous engager dans noire grande -entreprise. — Vous repen- ' lez-vous?

Le Doge. ÎJon; mais je sens, et continuerai à sentir jusqu’à la fin. Je ne puis'lout d^un coup éteindre une vie glorieuse, rapetisser ma taille au rôle que je dois jouer maintenant, et me résoudre , sans quelque hésitation , k immoler des hommes par surprise ; néanmoins ne doute pas de moi ; c’est ce sentiment môme, c’est la conscience de ce qui m’a réduit k cette extrémité qui constitue ta meilleure garantie. 11 n’est point parmi tes complices d’artisan plus outragé, plus ravalé que moi, plus impérieusement poussé k obtenir réparation : telle est la nature des moyens auxquels ces tyrans infâmes m’ont forcé de recourir, que je les abhorre doublement pour les actes qu’il me faut accomplir afin de tirer vengeance des leurs. .

Isa. Bert. Partons! — écoutez-: — l’heure sonne.

Le Doge. Allons ! — allons ! — c’est notre glas de mort, ou celui de Venise! — Allons?

Isr. Bert. Dites plutôt que c’est le carillon de sa liberté triomphante! — Par ici, — le rendez-vous n’est pas loin.

(Ils s'éloignent,)

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