HARINO FALIERO. ACTE IM, SCÈNE II
pour Cire, à son choix , ou notre complice, ou notre victime.
Le Doce. Et laquelle de ces deux alternatives me faudra-t-il subir? Vos actions m’autorisent à douter que la liberté du choix me soit laissée.
IsR. Cert. Seigneur, je serais mort ici avec vous si ces insensés ne s’étaient arrêtes; mais voyez, ils rougissent de cette folle impulsion d’un moment, et baissent la tête; croyez-moi, ils sont tels que je vous les ai représentés. — Parlez-leur.
Cal. Oui, parlez; nous vous écoutons avidement.
ISR. Bert, aux conjurés. Vous n’avez rien U craindre; il y a plus, vous touchez au moment de triompher. — Écoulez donc , et vous verrez que je ne vous dis rien que de vrai.
Le Doge. Vous voyez ici , comme l’un de vous le disait tout à l’heure, un vieillard désarmé et sans défense; hier encore, vous m’avez vu revêtu de la pourpre officielle, souverain apparent de nos cent îles, présider dans le palais ducal , faire exécuter les décrets d’un pouvoir qui n’est pas h moi , ni h vous, mais h nos maîtres, — aux patriciens. Pourquoi j’étais là, vous le savez ou pensez le savoir; pourquoi maintenant je suis ici , celui d’entre vous qui a été le plus lésé, insulté, outragé, foulé aux pieds, jusqu’à douter s’il était un ver ou un homme, celui-là peut répondre pour moi , en se demandant quels motifs l’ont amené ici. Vous savez ce qui m’est récemment arrivé ; tout le monde le sait et en juge autrement que ceux dont la sentence vient d’ajouter l’outrage à l’outrage. Épargnez-moi ce récit. — Elle est là, là , dans mon cœur, cette insulte! mais des paroles qui ne se sont digà que trop exhalées en inutiles plaintes, ne feraient que dévoiler plus encore ma faiblesse, et je viens ici pour donner de la force même aux forts, pour les stimuler à agir, et non pour combattre avec des armes de femme ; mais qu’cst-il besoin que je vous stimule? nos griefs privés sont nés des vices publics de cet État, qui n’est ni une république ni un royaume, puisqu’on y chercherait inutilement un roi et un peuple, mais qui réunit tous les défauts
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de l’anlique Sparte, sans la tempérance et le courage qui constituaient ses vertus. Les seigneurs de Lacédémone étaient des soldats vaillants; les nôtres sont des sybarites, et nous des ilotes, dont le plus avili, le plus opprimé, c’est moi , qui ne suis qu’un instrument paré pour jouer le premier rôle dans les cérémonies publiques, comme ces esclaves que les Grecs enivraient pour servir de jouet h leurs enfants. Vous ôtes réunis pour renverser celle constitution monstrueuse, ce gouvernement qui n’en est pas un , ce spectre qu'il faut exorciser avec du sang; et alors nous ramènerons les jours de la vérité et de la justice; nous ferons fleurir, dans une république sincère et libre, non une égalité insensée, mais des droits égaux , proportionnés comme les colonnes d’un temple, qui se prêtent une force mutuelle, et donnent à tout l’édifice la solidité et la grâce, en sorte qu’on n’en saurait supprimer aucune partie sans rompre la symétrie de l’ensemble. Pour accomplir ce grand changement, je demande à me joindre k vous, si vous avez confiance en moi; sinon, voilà ma poitrine, frappez! — Ma vie est compromise, et j’aime mieux mourir de la main d’hommes libres que de vivre un jour de plus pour jouer mon rôle de tyran , en ma qualité de délégué de la tyrannie : tel je ne suis point, tel je n’ai jamais été, — nos annales en font foi; j’en appelle à mon gouvernement passé, dans bien des contrées et bien des villes; elles vous diront si j’ai été un oppresseur, ou un homme plein de sympathie pour les maux de mes semblables. Peut-être que si j’avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un mannequin couvert de pourpre et de coliGchets, destiné à siéger au sein du sénat comme un souverain en peinture, un fléau du peuple, une machine à signer des sentences, un partisan quand même du sénat et des « Quarante, » un adversaire de toute mesure n’ayant pas l’assentiment des « Dix, » un flatteur servile du conseil, un instrument, un sol, une marionnette, — ils n’eussent jamais pris sous leur protection le misérable qui m’a outragé. Ce que je souffre, c’est ma sympathie pour le peuple qui me l’a valu ; beaucoup le savent , et ceux qui