II*IUNO FALIEHO. ACTE HI, SCÈNE II
l’ignorent encore l’apprendront quelque jour; en attendant, quoi qu’il advienne, je mets au service de votre entreprise les derniers jours de ma vie, — mon pouvoir actuel, tel quel , nou le pouvoir du doge, mais celui d’un homme qui a été grand avant qu’on le ravalât k la dignité de doge, et qui a encore du courage et des ressources individuelles; je joue ma gloire (et j’ai eu de la gloire), — ma vie (c’est ce qu’il y a de moins important, car elle louche k son terme), mon cmur, — mes espérances, mon âme, — sur cette chance! Tel que je suis, je m’offre k vous et k vos chefs; acceptez ou rejetez en moi un prince qui veut être citoyen ou rien, et qui, pour cela, a quitté un trône.
Cal. Vive Faliero! — Venise sera libre !
Les Con/. Vive Faliero!
Isa. Dert. Camarades, ai-je bien fait? l’adjonction de cet homme k notre cause ne vaut-elle pas une armée?
Le Doge. Trêve d’éloges et de félicitations. Suis-je des vôtres?
Cal. Oui, et le premier parmi nous, comme tu l’es dans Venise. — Sois notre chef et notre général!
Le Doge. Chef! — général ! — J’étais général k Zara, chef k Rhodes et k Cypre, prince k Venise... Je ne puis pas descendre : je veux dire que je ne suis pas propre k commander une bande de... patriotes. Quand j’abdique mes dignités, ce n’est pas pour en revêtir de nouvelles, mais pour être l’égal de mes compagnons. — Maintenant, au fait : Israël m’a communiqué tout votre plan... Il est hardi, mais exécutable avec mon aide, et doit être mis immédiatement k exécution.
Cal. Dès que vous voudrez. N’est-ce pas, mes amis ?... J’ai tout disposé pour frapper un coup subit : quand sera- ce?
Le Doge. Au lever du soleil.
Bert. Si tôt ?
Le Doge. Si tôt! — si tard! — Chaque heure accumule péril sur péril, et plus que jamais, maintenant que je me suis réuni k vous. Ne connaissez -vous pas le conseil et les Dix , les espions, les précautions des patriciens, qui se méfient de leurs esclaves et plus encore du prince, dont ils ont
fait un esclave ? Il faut frapper, vous dis-je, et sans retard , au cœur môme de l’hvdre... — Les tôles alors tomberont.
Cal. Je vous approuve de toute Ténergie de mon âme et de mon ôpôe. Nos compagnies sont prôles, composées chacune de soixante hommes; et, par Tordre d’Israël, toutes sont maintenant sous les armes, chacune h son rendez-vous particulier, et dans Taltente de quelque grand coup. Que tous se rendent au poste qui leur est assigné! Seigneur, quel sera le signal ?
Le Doge. Quand vous entendrez la grande cloche de Saint-Marc, qui ne peut ôtre sonnée que par Tordre spécial du doge (dernier et chétif privilège qu’ils ont conservé à leur prince), marchez sur Saint-Marc.
IsR. Bert. Et là?
Le Doge. Dirigez-vous par des chemins divers, que chaque compagnie débouche par un point différent; répétez sur votre route que les Génois approchent, qu’on a vu leur flotte, a la pointe du jour, se diriger vers le port; formez-vous en bataille autour du palais, dont la cour sera occupée par mon neveu et les clients de ma maison, tous sous les armes et prêts h bien faire. Quand la cloche sonnera, criez : a Saint- Marc ! — Tennemi est dans nos eaux ! »
Cal. Je vois maintenant; — mais continuez, mon noble seigneur.
Le Doge. Tous les patriciens se rendront en foule au conseil , car ils n’oseront pas refuser d’obéir au signal terrible * qui retentira du haut de la tour orgueilleuse de leur saint patron. Leur moisson , ainsi rassemblée, tombera sous le tranchant de nos glaives comme sous la faucille. Quant aux retardataires et aux absents, dans leur isolement, il nous sera facile d’en avoir raison après que la majorité aura été mise hors d’état de nuire.
Cal. Que ce moment n’est-il venu !... Nous ne frapperons pas de main morte.
Bert. Avec votre permission , Calendaro, je répéterai la question que j’ai faite avant que Bertuccio eût adjoint à notre cause cet important allié, qui , rendant son succès
lUniNO FALIERO. ACTE IH, SC6NE II. 95
plus assuré, permet par conséquent de faire briller une lueur de clémence sur une partie de nos victimes. — Tous sontils condamnés à périr dans ce carnage ?
Cal. Tous ceux, du moins, qui seront rencontrés par moi ou les miens. Nous aurons pour eux la clémence qu’ils ont eue poumons.
Les Con/. Tous ! tous ! Est-ce le moment de parler de clémence? Quand nous ont-ils témoigné une pitié réelle ou feinte?
Isa. Bert. Bertrara , ta fausse compassion n’est pas seulement une folie ; c’est encore une injustice envers les camarades et la cause que nous défendons. Ne vois-tu pas que, si nous en épargnons quelques-uns, ils ne vivront que pour venger ceux qui auront succombé? Et comment distinguer maintenant l’innocent du coupable ? Tous leurs actes sont un : — c’est une émanation unique d’un seul corps, unis qu’ils sont tous pour nous opprimer. C’est déjà, beaucoup que nous laissions la vie à leurs enfants; je ne sais même pas si ces derniers doivent tous être épargnés indistinctement : le chasseur peut réserver un des petits du tigre; mais qui songerait à conserver le père ou la mère, à moins de vouloir périr sous leur griffe? Toutefois, je me rangerai à l’avis du doge Faliero; qu’il décide s’il faut cm épargner quelques-uns.
Le Doce. Ne me demandez rien , — ne me tentez pas avec une semblable question. Décidez vous-mêmes.
ISR. Bert. Vous connaissez leurs ventus beaucoup mieux que nous, qui no connaissons que leurs vices publics et rinfàrae oppression qui nous les fait détester; s’il en est un parmi eux qui mérite de vivre, prononcez!
Le Doge. Le père de Doifino était mon ami , Lando combattit à mes côtés, Marc Comaro a partagé mon ambassade à Gênes; — j’ai sauvé laviedeVaniero; la sauverai-je une seconde fois ? Plût à Dieu que je pusse le sauver, et Venise aussi ! Tous ces hommes ou leurs pères ont été mes amis jusqu’au moment où ils sont devenus mes sujets; alors ils se sont détachés de moi comme des feuilles ingrates se déta-
9Ct ŒUVRES DE LORD BVROM.
client de la (leur sur laquelle a soufflé Taquilon , et m’ont laissé là, tige épineuse, solitaire, ilélrie, ne pouvant plus rien abriter; puisqu’ils m’ont laissé dépérir, qu’ils périssent !
Cal. Us ne sauraient exister avec Venise libre.
Le Doge. Vous autres, quoique voue connaissiez et sentiez comme moi la masse de nos communs outrages, néanmoins vous ignorez quel poison est caché dans les institutions de Venise, poison fatal aux sources de la vie, aux liens de riiumanité, à tout ce qu’il y a de vertueux et de sacré sur la terre. Tous ces hommes étaient mes amis; je les aimais; leur honorable afléction me payait de retour; nous avons servi et combattu ensemble ; ensemble on nous a vus sourire et pleurer; nous mettions en commun nos douleurs et nos joies: les liens du sang et du mariage nous unissaient; nous croissions en âge et en honneurs, — jusqu’au moment où leur propre désir, et non mon ambition, les porta à me choisir pour leur prince. Dés lors, adieu ! adieu les souvenirs affectueux, la communauté des pensées! adieu le lien si doux des vieilles amitiés, alors que les survivants d’un passé qui appartient à l’histoire consolent ce peu de jours qui leur restent en se chérissant mutuellement, et ne se rencontrent jamais sans voir sur le front l’un de l’autre se réfléchir un demisiècle, sans évoquer une foule d’étres maintenant dans la tombe qui reviennent parler à notre oreille des jours écoulés, et ne semblent pas tout à fait morts tant que de cette vaillante, joyeuse, insouciante et glorieuse bande qui ne formait qu’un cœur et qu’une âme, il reste deux vieillards qui ont conservé le souffle pour donner un soupir à leur mémoire , et une voix pour parler de hauts faits qui, sans eux, n’auraient d’interprète que le marbre funéraire. — Malheur à moi ! malheur à moi ! — Dois-je donc m’y résoudre ?
IsR. Bert. Seigneur, vous êtes ému : ce n’est pas le moment de penser à ces choses.
Le Doge. Encore un instant de patience. — Je ne recule pas. Observez avec moi les sombres vices de ce gouvernement. Du moment où je fus doge, et dans la condition que leur volonté m’avait faite, — adieu le passé ! je fus mort pour
UABINO FAUERO. ACTE III, SCÈNE II. 97
tous, OU plutôt ils cessèrent d’exister pour moi ; plus d’amis, plus d’affections , plus de vie privée ; tout me fut enlevé. On ne m’approcha plus , c’eût été donner de l’ombrage ; on ne pouvait plus m’aimer, la loi ne le prescrivait pas ; on fit de l’hostilité contre moi, c’était la politique du sénat ; on se joua de moi, c’était le devoir d’un patricien ; je fus lésé, cela était dans l’inlérôt de l’État; on ne pouvait me rendre justice, cela eût été suspect. Je devins donc l’esclave de mes propres sujets, en butte k l’inimitié de mes propres amis. J’eus pour gardes des espions; — pour toute puissance, des vêtements de parade ; — pour toute liberté , du faste ; — pour conseil , des geôliers; — pour amis, des inquisiteurs, — et pour vie, l’enfer! Il ne me restait qu’une source de repos, et ils l’ont empoisonnée! On a brisé sur mon foyer mes chastes pénales, et j’ai vu s’asseoir sur leurs autels l’Obscénité et la ■' Dérision**.
IsR. Bert. Vous avez été cruellement outragé , et avant qu’une autre nuit s’écoule vous serez noblement vengé.
Le Doge. J’avais tout enduré; — cela me faisait mal, mais je l’endurais, — jusqu’au moment où j’ai vu déborder le vase d’amertume, — jusqu’à cette dernière et flagrante insulte, non seulement laissée sans réparation, mais encore sanctionnée; c’est alors que j’ai fait taire toute sympathie ultérieure, cette sympathie qu’ils avaient étouffée à mon égard depuis longtemps, au moment même où ils prêtaient devant moi le serment de leur fidélité hypocrite ! En cet instant, ils abjuraient leur ami en faisant un souverain, comme des enfants qui se font des jouets pour s’en amuser, — puis les brisent ! Dès lors je n’ai plus vu que des sénateurs complotant dans l’ombre contre le doge, et une réciprocité do haine et de «crainte s’établit entre eux, eux craignant qu’il ne leur arrachât la tyrannie, et lui abhorrant ces tyrans. C’est pourquoi il n’y a entre ces hommes et moi aucune relation privée ;^ls n’ont pas le droit d’invoquer des liens qu’^x-mêmes ils ont rompus; je ne vois en eux que des sénateurs punissables pour leurs actes arbitraires ; — comme tels, qu’il en soit fait justice !
T. lit. , ■ 7
S8 OCCVRES DE LORD BfRON.
Cal. Et maintenant il faut agir! Amis, & nos postes! et puisse cette nuit être la dernière passée en paroles inutiles: il me faut, k moi, des actions ! Au point du jour, la grande cloche de Saint-Marc me Irourera éveillé.
IsR. Bcrt. Kendez-vous donc k vos postes; sojez fermes et Tigilants ; songez aux maux que nous endurons, aux droits que nous voulons conquérir. Ce jour et celte nuit auront vu nos derniers périls ! Attendez le signal, et alors marchez. Je Tais rejoindre ma troupe; que chacun soit prompt k accom> plir la tâche qui lui est assignée. Le doge va retourner au palais afin de tout préparer pour le coup décisif ; séparonsnous pour nous réunir bientôt au sein de la liberté et de la gloire !
Cal. Doge, la première fois que nous nous reverrons, ce sera avec la tête de Sténo au bout de cette épée que je vous offrirai mon hommage !
Le Doge. Non, qu’on le garde pour le dernier ; ne vous détournez, pour frapper une proie si chétive, que lorsqu’un plus noble gibier sera abattu ; son offense ne fut que l’ébullilion du vice et ^ la corruption générale engendrée par l’aristocratie ; il n’eût pu, — il n’eût point osé la risquer dans des jours plus honorables. Tout ressentiment particulier contre lui est absorbé dans la pensée de notre grande entreprise. Un esclave m’insulte, je demande son châtiment k son maître orgueilleux; si ce dernier s’y refuse, l’offense devient sienne, et c’est k lui d’en répondre.
Cal. Cependant, comme il est la cause immédiate de l’alliance qui donne k notre entreprise une consécration de plus, je lui dois tant de reconnaissance, que je ne serais pas fâché de le récompenser ainsi qu’il le mérite; le puis-je?
Le Doge. Vous voudriez couper la main, et moi la tête; frapper Técolier, moi le maître; punir Sténo, moi le sénat. Je ne puis songer k des inimitiés particulières dans la vengeance générale, universelle qui, semblable au feu du ciel , doit tout dévorer sans distinction , comme en ce jour où la * mer recouvrit les cendres de deux villes.
IsR. Ceux. A vos postes donc !je reste un moment pour ac-
UARINO FALTERO. ACTE III, SCÈNE II. 99
compagner le doge jusqu’au lieu de notre rendez-vous, et m’assurer qu’aucun espion n’est sur nos traces; de là je cours me réunir à ma troupe sous les armes.
Cal. Âdicu donc, — jusqu’au point du jour.
ISR. Bert. Adieu! bon succès!
Les Conj. Il ne nous manqfuera pas. — Parlons ! Seigneur, adieu ! (Les conjurés se retirent. — Le doge et Israël Bertuceio restent.)
Isa. Bert. Ils sontk nous! — notre réussite est certaine; c’est maintenant que vous allez être véritablement souverain , et vous léguerez à l’avenir un nom immortel qui dépassera les plus grands noms : on avait vu des rois frappés par des citoyens libres, des Césars immolés , des dictateurs brisés par des mains patriciennes, et des patriciens tomber sous le poignard populaire; mais jusqu’à ce jour, quel prince a conspiré la liberté de son peuple, ou risqué sa vie pour affranchir ses sujets ? Loin de là, ils sont en conspiration permanente contre le peuple, s’occupant à lui forger des chaînes qu’il ne dépose que pour s’armer contre les autres peuples , ses frères, afin que l’oppression enfante l’oppression, que l’esclavage et la mort aiguisent, sans l’assouvir, l’insatiable appétit de ces Léviathans. Revenons, seigneur, à notre entreprise, — elle est grande, et la récompense plus grande encore. Mais pourquoi restez-vous immobile et pensif? il n’y a qu’un moment vous étiez tout impatience.
Le Doge. Le sort en est-il donc jeté ? faut-il qu’ils meurent?
IsR. Bert. Qui ?
Le Doge. Ceux qu'unissaient à moi le sang, une amitié que le temps et des exploits communs avaient consacrée ? — les sénateurs?
IsR. Bert. Vous avez prononcé leur sentence, et elle est juste.
Le Doge. Oui, elle le semble, et elle l’est en effet pour vous ; vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien, — l’oracle des rebelles , le tribun du peuple ; — je ne vous blâme pas , — vous agissez conformément à votre vocation ; îls vous ont frappé, opprimé , dégradé ; et moi aussi : mais jamais vous
ne leur avez parle; vous n’avez jamais rompu leur pain, partagé leur sel ; vous n’avez point approché leur coupe de vos lèvres ; vous n’avez point grandi et vieilli avec eux, ri, pleuré avec eux, partagé la joie de leurs banquets ; vous n’avez point souri en les voyant sourire, ni échangé avec eux un bienveillant accueil; vous n’avez point eu foi en leur parole; vous ne les avez point portés, comme moi, dans votre coeur. Mes clieveux sont blanchis ; il en est de même d« ceux des anciens du Conseil. Je me souviens du temps où notre chevelure était noire comme le plumage du corbeau; alors nous parcourions ensemble, ù la poursuite de notre proie, l’archipel de ces lies arrachées h la domination du musulman perfide. Puis-je me résoudre h les voir baignés dans leur sang? Dans chaque coup de poignard qui leur sera porté je croirai voir mou propre suicide.
Isn. Beat. Doge ! doge! celte vacillation est indigne d’un enfant ; si vous n’èles pas retombé dans une seconde enfance , rappelez votre fermeté, et ne me faites pas rougir pour vous cl pour moi. Par le ciel! j’aimerais mieux succomber dans notre entreprise, ou y renoncer entièrement, que de voir l’homme que je vénère descendre de ses hautes résolutions h de pareilles faiblesses ! Vous avez versé le sang dans les batailles, vous avez vu répandre le vôtre et celui des autres; et vous vous effraieriez d’en voir couler quelques gouttes des veines de ces vampires en cheveux blancs, de ces bourreaux de tant de milliers d’hommes, qui ne feront que rendre le sang dont ils se sont gorgés?
Le Doge. Soyez indulgent pour moi ! vous me verrez marcher du môme pas que vous, et prendre ma part de tous vos périls. Ne pensez pas que je chancelle dans ma résolution : oh ! non! c’est la certitude même de tout ce que je suis décidé à faire qui me fait ainsi trembler. Mais laissons passer ces dernières émotions qui n’ont que la nuit et vous pour témoins, tous deux témoins indifférents. Quand le moment sera venu, ce sera à moi à sonner le glas de mort et h frapper le coup terrible qui dépeuplera plus d’un palais, jettera bas les arbres généalogiques les plus hauts, dispersera
MARINO FALIERO. ACTE III, SCÈNE II. iOl
leurs fruits sanglanls , et stérilisera leur fécondité ; je le ferai, je le veux — je le dois, — je Fai promis, et rien ne peut me détourner de ma destinée; mais je ne puis envisager sans frémir ce que je dois être, ce que j'ai été ! soyez indulgent.
IsR. Bert. Raffermissez votre âme ; je ne sens point de tels remords; je ne les comprends pas. Pourquoi vos résolutions changeraient-elles ? vous avez agi et vous agissez encore en toute liberté.
Le Doge. Ah! sans nul doute, ^vous ne sentez pas de remords, vous autres, ni moi non plus, sans quoi je te poignarderais à l’instant pour sauver des milliers de vies, et en te tuant je ne serais point homicide; vous ne sentez pas de remords, vous marchez à celte œuvre de carnage comme si ces patriciens étaient des cerfs destinés à servir de but a vos carabines. Quand tout sera fini , vous aurez le cœur content , l’âme joyeuse, et vous laverez tranquillement vos mains rouges de sang; mais moi, qui dans cet effroyable massacre irai plus loin que toi et tous les tiens, que serai-je ? que me faudra-t-il voir et faire? — O Dieu! ô Dieu! c’est vrai, lu as eu raison de me dire que j’agissais « par ma libre volonté, » et cependant tu te trompes; car je veux agir ; n’en doute pas, — ne crains rien ; je serai ton plus impitoyable complice ! et cependant ce n’est ni à ma libre volonté ni à mon sentiment intime que j’obéis, — tous deux au contraire s’y opposent; mais il y a un enfer dans moi et autour de moi ; et, comme le démon qui croit et tremble, j’abhorre mon action tout en la commettant. Parlons ! partons ! va rejoindre tes compagnons, je vais réunir les partisans de ma maison ; n’en doute point, la grande cloche de Saint-Marc réveillera tout Venise, hormis son sénat égorgé ; avant que le soleil plane sur l’Adriatique dans toute sa splendeur, il s’élèvera une voix do sanglots, et le mugissement des vagues sera étouffé par le cri du sang ! je suis résolu ; — partons !
IsR. Bert. De tout mon cœur! tiens la bride à ces mouvements de la passion; rappelle-loi le traitement que ces hommes t’ont fait subir, songe que ce sacrifice doit briser
i02 OEUVRES DE LOBD BTROK.
les fers de celle cité, et lui procurer des siècles de liberté et de bonheur : ua tyran véritable dépeuplerait des empires, et n’éprouverait pas l’étrange pitié qui l'a ému en faveur de quelques hommes traîtres au peuple. Crois-moi, une telle pitié serait plus déplacée encore que l’indulgence du sénat pour Sténo.
Le Doge. Israël, tu as louché la corde douloureuse qui vibre dans mon cœur et y jette la dissonnance. Allons, à notre lâche! {Us sortent.)