‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 37 sur 133 · MARIMO FALIERO. ACTE T, SCÈNE I · texte numérisé non relu

MARIMO FALIERO. ACTE T, SCÈNE I

naissance, voire supérieur par mes actes; vous m’avez enlevé à mes honorables travaux, dans des contrées lointaines, — sur l’Océan, sar les champs de bataille, — au sein des villes ; — • vous m’avez choisi pour faire de moi une victime couronnée, enchaînée, pieds et poings liés, sur l'autel où vous seuls pouviez sacrifier. Mon élection, que j’ignorais, — que je n’avais ni recherchée, — ni désirée, — ni rêvée, — vint me surprendre à Rome, et il me fallut obéir; mais h mon arrivée, je vis qu’en addition h la jalouse vigilance qui vous a toujours conduits à frustrer, a contrarier les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez, dans l’intervalle de mon départ de Rome à mon arrivée doJis la capitale, réduit et mutilé le petit nombre de privilèges laissés au doge de Venise; tout cela je le supportai, et je le supporterais encore si le contact impur de votre licence n’était venu souiller jusqu’à mes foyers; et je vois parmi vous l’infàme qui m’a outragé, digne juge d’un tel tribunal!

Ben. Michel Sténo est ici en vertu de sa charge, comme membre des Quarante, les Dix ayant cru devoir s’adjoindre un certain nombre de sénateurs pour s’aider de leurs lumières dans une affaire aussi importante et aussi insolite; il lui a été fait remise de la punition prononcée contre lui, parce inolifque le doge, institué pour prêter main-forte à la loi, ayant tenté d’abroger tontes les lois, n’a j)as le droit de réclamer contre d’autres citoyens l’application de ces mêmes institutions que lui-même renie et foule aux pieds.

Le Doge. Sa punition ! J’mme bien mieux le voir siégeant ici, repaissant ses regards du spectacle de ma mort, que subissant la peine dérisoire à laquelle votre perverse, apparente et hypocrite justice l’avait condamné! Tout infâme que soit son crime, c’est la pureté même, comparé à votre protection.

Ben. Se peut-il que l’illustre doge de Venise, courbé sous le poids des années et des honneurs de trois quarts de siècle, ait pu se laisser emporter comme un enfant, au point que la provocation irréfléchie d’un jeune homme ait suffi pour étouffer en lui tout sentiment, toute sagesse, tout devoir, toute crainte salutaire!

Le Doge. Il suffit d’une étincelle pour allumer un incendie; — c’est la dernière goutte versée qui fait déborder la coupe, et depuis longtemps la mienne était pleine. Vous opprimiez et le prince et le peuple; j’ai voulu aiTranchir l’un et l’autre, et j’ai échoué dans cette double tentative. Si j’avais réussi, j’eusse été récompensé par la gloire, la vengeance, la victoire, et un nom tel qu’il eût fait rivaliser rhistoire de Venise avec celle de la Grèce et de Syracuse, alors qu’elles virent briser leurs fers et s’ouvrir pour elles une longue ère de bonheur et de gloire, et m’eût fait prendre place h côté de Gélonet de Thrasybule. — Puisque j’ai succombé, je sais que je n’ai h recueillir dans le présent que l’infamie et la mort, — L’avenir me jugera quand Venise ne sera plus ou sera libre; jusque-lh la Vérité sera esclave. N’hésitez pas; je n’aurais point eu de pitié pour vous, je ne vous en demande pas. J’ai joué ma vie à un jeu immense; j’ai perdu, prenez ce que j’aurais pris moi-méme. Je me serais promené solitaire parmi vos tombeaux, vous pouvez accourir en foule autour du mien; qu’il soit par vous foulé aux pieds comme l’a été mon cœur de mon vivant !

Ben. Vous avouez donc votre crime et reconnaissez Injustice de notre tribunal?

Le Doge. J’avoue avoir succombé. La Fortune est femme : depuis ma jeunesse elle m’accorda ses faveurs; j’ai eu tort, à mon âge, de compter encore sur ses premiers sourires.

Ben. Vous ne contestez donc en rien notre équité?

Le Doge. Nobles Vénitiens ! ne me tourmentez pas de questions, je suis résigné à tout; mais il y a encore en moi du sang de mes jours meilleurs, et je ne suis pas doué d’une patience excessive. Épargnez-moi tout interrogatoire ultérieur, qui ne servirait qu’à transformer un procès en débats. Mes réponses ne feraient que vous offenser et réjouiraient vos ennemis, déjà trop nombreux. Il est vrai que ces murs lugubres n’ont pas d’échos; mais les murs ont des oreilles et même des langues ; et dût la vérité n’avoir pas d’autres moyens de franchir celte enceinte, vous qui me condamnez, vous qui me redoutez et m’immolez, vous ne pourriez emporter

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dans votre tombe ce que je vous aurais dit en bien ou en mal; ce secret serait un fardeau trop pesant pour vos âmes : qu’il dorme donc dans la mienne, îi moins que vous ne vouliez attirer sur vous un danger deux fois plus grand que celui auquel vous venez d’échapper. Telle serait ma défense si je voulais la rendre fameuse et lui donner toute la latitude qu’elle comporte; car les paroles vraies sont des choses, et celles des mourants leur survivent et quelquefois les vengent. Laissez les miennes ensevelies si vous voulez me survivre; acceptez ce conseil, et, quoique durant ma vie vous ayez souvent soulevé ma colère, laissez-moi mourir en paix; vous pouvez m’accorder celle faveur. — Je ne nie rien, ne me défends en rien, — ne vous demande rien , si ce n’est le privilège du silence eirarrêt de la cour!

Ben. La plénitude de cet aveu nous épargne la dure nécessité d’employer la torture pour vous arracher la vérité tout entière.

Le Doce. La torture! vous m’y avez mis chaque jour depuis que je suis doge; mais si vous voulez y ajouter les douleurs physiques, vous le pouvez; ces membres alTaiblis par l’àge céderont aux étreintes du fer; mais il y a dans mon cœur une énergie qui lassera vos supplices. {Unofficier entre.)

L’Offic. Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero demande à éire admise en présence de la Junte.

Ben. Qu’en pensez-vous, pères conscrits'*? Devons-nous la recevoir?

Un Memrre de la Junte. Elle peut avoir d’importantes révélations a faire: ce motif doit faire accueillir sa demande.

Ben. Tout le monde est-il de cet avis?

Tous. Oui.

J^E Doge. O admirables lois de Venise ! qui admettent les témoignages de la femme dans l’espoir qu’elle déposera contre son mari ! Quelle gloire pour les chastes dames de Venise ! Mais ceux qui siègent dans cette enceinte, accoutumés k flétrir de leurs blasphèmes l’honneur des gens de bien, ne font que suivre leur vocation. Maintenant, lèche Sténo, si cette femme doit faillir, je te pardonne ta calomnie, lonac-

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quillemcnt, ma mort violente et jusqu’à la méprisable vie.

(La duchesse entre.)

Ben. Madame, ce tribunal équitable a résolu de faire droit à voire demande, quelque insolite qu’elle soit. Quoi que voua ayez à nous dire, nous vous écoulerons avec tout le respect dû à votre noblesse, à votre rang et à vos vertus. Mais vous pâlissez! Soutenez la duchesse! qu’on avance un siège!

Ang. Ce n’est qu’une faiblesse passagère. — Je suis mieux... Pardonnez-moi... — je ne m’assieds pas en présence de mou prince et de mon époux, pendant que lui-même est debouL

Ben. Quel motif vous amène, madame?

Ang. Des bruits étranges, mais qui ne sont que trop vrais, si je dois en croire tout ce que j’enlends et tout ce que je vois, sont arrivés jusqu’à moi; et je viens pour connaître toute l’étendue de mon malheur,.. Pardonnez la précipitation de ma démarche. Est-il vrai ? — Je ne puis parler, — je ne puis formuler ma question; — mais vos yeux qui se détournent, vos fronts sinistres y ont répondu d’avance. — O Dieu! ce silence est celui de la tombe!

Ben. (après un moment de silence.) Madame, épargneznous, épargnez -vous à vous-même la répétition de ce qui fut pour nous un devoir terrible, impérieux, envers le ciel et les •hommes !

Ang. Parlez toujours... Je ne puis... je ne puis... — non, je ne puis encore le croire, même à présent. Est-il condamné ?

Ben. Hélas!

Ang. Élait-il coupable?*

Ben. Madame, le trouble naturel de vos idées, dans un pareil moment, rend celle demande excusable. Dans tout autre cas, ce serait un délit grave que d’élever un tel doute contre l’équité d’un tribunal si élevé. Mais interrogez le doge, et, s’il nie en présence des preuves produites contre lui, croyez-le aussi innocent que vous-même.

Ang. Est-il vrai?... Mon seigneur, — mon souverain,— toi, l’ami de mon pauvre père, — loi qui fus si grand sur les champs de bataille, si sage dans les conseils, démens les

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paroles de cel homme !... — Tu gardes le silence!

Ben. Il a déjà avoué son crime, et vous voyez ^ue maintenant il ne le nie pas.

Ang. Oui, mais il ne doit pas mourir... — Épargnez le peu d’années qui lui restent ; la honte et la douleur les réduiront à un petit nombre de jours... Un jour de culpabilité impuissante ne doit pas effacer seize lustres d’actions glorieuses.

Ben. Son arrêt doit être exécuté sans délai et sans rémission. — Le décret est rendu.

Ang, Il est coupable, mais il peut encore y avoir pour lui de la clémence.

Ben. La clémence, en celle occasion, ne se concilierait pas avec la Justice.

Ang. Hélas! seigneur, celui qui n’est que juste est cruel. Qui resterait vivant sur la terre si tous étaient jugés d’après les seules règles de la justice.?

Ben. Le salut de l’État exige son châtiment.

Ang. Sujet, il a servi l’État; général, il l’a sauvé; souverain, il l’a gouverné.

Un membre du Conseil. Conspirateur, il l'a trahi.

Ang. Sans lui, il n’y aurait point aujourd’hui d’État à sauver ou à détruire; et vous, qui prononcez ici la mort de votre libérateur, sans lui vous seriez à ramer dans les galères musulmanes, ou, chargés de chaînes, vous travailleriez dans les mines des Huns !

Un membre du Conseil. Non, madame, il en est qui périraient plutôt que de vivre esclaves!

Ang. S’il en est dans cette enceinte, tu n’es pas du nombre : les vrais braves sont généreux pour les vaincus. — N’est-il plus d’espoir?

Ben. Il n’y en a plus, madame.

Ang. (Se tournant vers le doge). Meurs donc, Faliero, puisqu’il le faut! meurs comme doit mourir l’ami de mon père! Tu t’es rendu coupable d’une grande faute; mais la dureté de ces hommes l’a plus qu’à demi effacée. Je les aurais implorés, — suppliés, — comme le mendiant affamé

qui demande du pain; — ma voix en pleurs eût invoqué leur clémenee comme ils invoqueront celle de Dieu, qui leur répondra ainsi qu’ils me répondent, — si cela n’eût été indigne de ton nom et du mien, et si la froide cruauté écrite dans leurs regards ne m’annonçait des cœurs lâches qui se vengent. Subis donc ta destinée comme un prince doit la subir.

Le Doge. J’ai vécu trop longtemps pour ne pas savoir mourir ! Tes prières ne feraient pas plus d’impression sur ces hommes que les bêlements de l’agneau n’en font sur le bouclier, ou les pleurs des matelots sur la vague irritée. Je ne voudrais pas même d’une vie éternelle, s’il me fallait la tenir des mains de misérables au joug coupable et monstrueux desquels j'ai voulu soustraire les peuples gémissants!

Michel Sté.no. Doge, j’ai un mot à te dire, ainsi qu’à cette noble dame que j’ai si gravement offensée. Plût au ciel que de ma part la douleur, la honte ou le repentir pût anéantir l’inexorable passé! Mais puisque cela ne se peut, disons- nous du moins adieu en chrétiens, et séparons-nous en paix. C’est avec un cœur contrit que j’implore, nou votre pardon, mais votre compassion à tous deux, et que j’offre pour vous à Dieu mes prières, quelque impuissantes qu’elles soient.

Anc. Sage Beninlende, aujourd’hui premier juge de Venise, c’est à vous que je m’adresse, en réponse à ce que vient de dire ce seigneur. Dites à l’infàme Sténo que les paroles calomnieuses d'un être tel que lui, n’ont jamais excité dans le cœur de la fille de Lorédan qu’un sentiment de pitié ! Je préfère mon honneur li mille vies, si elles pouvaient toutes se concentrer dans la mienne ; mais je ne voudrais pas qu’il en coûtât la vie à personne pour avoir attaqué ce qu’il n’est donné à aucune puissance humaine d’atteindre, — le sentiment de la vertu, dont la récompense n’est pas dans ce qu’on pense d’elle, mais en elle-même. Pour moi, les paroles du calomniateur ont été ce qu’est le vent pour le rocher; mais, — hélas! — il est des esprits plus irritables sur lesquels de tels outrages font l’effet de

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l’ouragan sur les flots; il est des âmes pour qui l’ombre seule du déshonneur est une réalité plus terrible que la mort et la malédiction éternelle, des hommes qui ont lo tort de s’eflaroucher h la moindre raillerie du vice, et qui, sachant résister à toutes les attractions du plaisir, h toutes les angoisses de la douleur, ne peuvent sans effroi voir le moindre souffle ternir le nom superbe sur lequel ils avaient élevé leurs espérances, jaloux de ce nom comme l’aigle de son aire. Puisse ce que nous voyons maintenant, ce que nous sentons et souffrons, servir de leçon à ces misérables, et leur apprendre à ne pas se jouer, dans leur dépit, h des êtres d’un ordre supérieur ! Ce n’est pas la première fois qu’il a suffi d’un insecte pour mettre le lion en fureur; une flèche au talon fit mordre la poussière au brave des braves; le déshonneur d’une femme amena la ruine de Troie; le déshonneur d’une femme fut eause que Rome chassa pour jamais ses rois; un époux outragé conduisit les Gaulois à Clusium, puis h Rome, qui périt pour un temps : l’univers avait supporté les cruautés de Caligula, un geste obscène lui coûta la vie; l’injure d’une vierge fit de l’Espagne une province maure, et deux lignes calomnieuses de Sténo auront décimé Venise, mis en péril un sénat de huit cents ans, détrôné un prince, abattu sa tôle découronnée, cl forgé de nouveaux fers h un peuple gémissant ! Que le misérable, comme la courtisane qui incendia Persépolis, soit fier de cet exploit, il le peut ; — c’est un orgueil digne de lui ; mais qu’il n’insulte pas par ses prières aux derniers moments d’un homme qui, quoiqu’il puisse être aujourd’Jmi, /ut un Iiéros. Rien de bon ne saurait venir d’une telle source, et de lui nous ne voulons rien, maintenant ni jamais : nous le laissons a lui-môme ; c’est le laisser dans l’abîme le plus profond de la bassesse humaine. Le pardon est fait pour les hommes, non pour les reptiles... — Nous n’avons pour Sténo ni pardon ni colère... Les êtres tels que. lui sont nés pour darder leur venin, les êtres supérieurs pour souffrir : c’est la loi de la vie. L’homme qui meurt de la morsure de la vipère peut bien écraser la bêle rampanla mais il ne sent

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point de colère : le reptile a obéi k son instinct; et il est des hommes reptiles dont l’àme est plus rampante que le ver qui se repaît des dépouilles de la tombe.

Le Doge (à Benintende). Seigneur, achevez ce que vous regardez comme votre devoir.

Ben. Avant de procéder k l’accomplissement de ce devoir, nous prions la princesse de vouloir bien se retirer... Il lui sera trop douloureux d’en être témoin.

Asc. Je le sais, mais je dois le souffrir : car cela fait partie de mon devoir. — Je ne quitterai point mon mari que je n’y sois contrainte par la force. — Poursuivez..., ne craignez point de ma part des cris, des soupirs ou des larmes... Dût mon cœur se briser, il se taira. — Parlez, j’ai Ik quelque chose qui domptera tout.

Ben. Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marine, sénateur, pendant quelque temps général de la flotte et de Parmée, noble vénitien, plus d’une fois chargé par l’état des plus hauts emplois, éconte ta sentence!... Convaincu par un grand nombre de témoignages et de preuves, ainsi que par tes propres aveux, d’un crime de trahison inouï jusqu’à ce jour, — la peine prononcée contre loi est la mort. Tes biens seront confisqués au profil de FÉlat ; ton nom sera rayé de ses annales, excepté le jour où nous célébrerons par de publiques actions de grâces notre délivrance miraculeuse. Ce jour-là, ton nom sera noté, dans nos calendriers, avec les tremblements de terre, la peste, l’ennemi étranger et le grand ennemi des hommes ; et nous remercierons annuellement le ciel d’avoir préservé nos vies et notre patrie de tes complots pervers. La place où, en la qualité de doge, devait être mis ton portrait parmi ceux de tes illustres prédécesseurs, sera laissée vacante et couverte d’un voile noir; et au-dessous seront gravés ces mots; aC’esl ici la place de Marino Faliero , décapité pour ses crimes. »

Le Doge. Ses crimes!... Mais qu’importe? tout cela sera inutile. . . Ce voile noir étendu sur mon nom proscrit, ce voile qui cachera ou semblera cacher mes traits, attirera plus les regards que les mille portraits de vos esclaves délégués, —

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