‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 44 sur 133 · LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE I · texte numérisé non relu

LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE I

ange m’aime. Cela ne saurait être bien; et quoique je ne croie pas mal faire, je sens mille craintes dont ma conscience s’alarme.

Ahol. Unis-toi donc à quelque fils de la poussière, travaille et file; Japhet l’aime depuis longtemps : marie-toi, et donne le jour à des êtres d’argile!

An. Je n’aimerais pas moins Azariel s’il était mortel; pourtant je suis bien aise qu’il ne le soit pas. Je ne puis lui survivre; et quand je pense que ses ailes immortelles planeront un jour sur le sépulcre de l’humble fille de la terre qui l’adora comme il adore le Très-Haut, la mort me semWe moins terrible; et cependant je le plains ; sa douleur durera des siècles; du moins telle serait la mienne pour lui si j’étais le séraphin, et lui l’être périssable.

Ahol. Dis plutôt qu’il choisira quelque autre fille de la terre, et l’aimera comme il aimait Anab.

An. Si cela devait être, et qu’elle l’aimât, plutôt le savoir heureux que de lui coûter une seule larme!

Ahol. Si je pensais qu’il en fût ainsi de l’amour de Samiasa, tout séraphin qu’il est, je le repousserais avec mépris. Mais faisons notre invocation ! — Voici l’heure.

An. Séraphin! du sein de ta sphère, quelle que soit l’étoile qui contienne ta gloire ; soit que dans les éternelles profondeurs des cieux, tu veilles avec les sept archanges*, soit que dans l’espace antique et infini, des mondes poursuivent leur marche devant tes ailes brillantes, entends-moi ! Oh ! pense à celle à qui lu es cher ! et lors même qu’elle ne serait rien pour toi, songe que tu es tout pour elle. Tu ne connais pas,

— et puissent de telles douleurs n’être infligées qu’â moi!

— tu ne connais pas l’amertume des larmes. L’éternité est dans tes jours; la beauté sans aube et sans déclin brille dans les yeux ; tu ne peux sympathiser avec moi , si ce n’est en amour, et là tu dois avouer que jamais argile plus aimante n’a pleuré sousleciel. Tu parcours d’innombrables mondes; tu vois la face de celui qui l’a fait grand, comme il a fait de moi l’une des moindres créatures de la race exilée d’Eden; et cependant, séraphin chéri, entends-moi ! car tu m’as ai-

OEl'VnEô DE LORD BYRON.

mép, et je ne voudrais quiller la vie qu’en apprenant ce que je ne pourrais apprendre sans en mourir, que tu oublies, dans ton éternité, celle dont la mort ne pourra empêcher le cœur de battre pour toi, tout immortelle essence que tu es! Il est grand l’amour de ceux qui aiment dans le péché et dans la crainte; et je les sens qui livrent h mon cœur un indigne combat. Pardonne, ô mon séraphin! pardonne h une fille d’Adam de telles pensées; car la douleur est notre élément, et le bonheur un Eden dérobé k notre vue, quoiqu’il vienne parfois se mêler k nos rêves. L’heure approche qui me dit que nous ne sommes pas tout k fait abandonné*es. — Parais! parais! séraphin! mou Azariel! Viens ici, et laisse les étoiles k leur propre lumière.

AnoL. Samiasa ! en quelque partie des célestes régions que tu commandes; — soit que tu combattes contre les esprits qui osent disputer l’empire k l’auteur de toute puissance; soit que lu rappelles quelque étoile errante égarée k travers les espaces de l’abîme, et dont les habitants, mourants de la chute de leur monde, partagent la triste destinée de la poussière qui habile celui-ci; soit que, te joignant aux cliérubins inférieurs, .tu daignes partager leur hymne , — Samiasa ! je t’appelle, je t’attends et je t’aime. Beaucoup pourront t’adorer, ce ne sera pas moi ; si ton esprit t’incline k descendre vers moi, descends et partage mon sort ! Quoique je sois formée d’argile, et toi de rayons plus brillants que ceux du soleil sur les ondes d’Eden, ton immortalité ne saurait payer mon amour d’un amour plus ardent. Il est en moi un rayon qui, bien qu’il lui soit interdit de briller, fut allumé, je le sens, k la lumière de Dieu et k la tienne. 11 peut rester longtemps caché. Eve, notre mère, nous a légué la mort et la caducité, — mais mon cœur les brave ; quoique cette vie doive prendre fin, est-ce une raison pour que toi et moi nous soyons séparés ? — Tu es immortel, — et moi aussi : — je sens, je sens mon immortalité déborder toutes les douleurs, toutes les larmes, toutes les terreurs, et sa voix, pareille k l’éternel mugissement des vagues, crier k mon oreille celte vérité : — a Tu vivras toujours! » Si ce sera une \ie de bonheur, je

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l’ignore, et ne veux point le savoir; ce secret appartient au Tout-Puissant qui couvre de nuages les sources de nos biens et de nos maux ; mais toi et moi, il ne peut jamais nous détruire; il peut nous changer, non nous anéantir; nous sommes d’une essence aussi éternelle que la sienne, et s’il nous fait la guerre, nous lui ferons la guerre à notre tour ; avec toi, je puis tout endurer, même une immortelle douleur; lu n’as pas craint de parUiger la vie avec moi, pourquoi reculerais-je devant ton éternité ? Non, quand le dard du serpent devrait me transpercer, quand lu serais loi-même semblable au serpent, enlace-moi de les replis! et je sourirai, et je ne te maudirai pas; et je te presserai d’une aussi énergique étreinte que... — Mais descends; viens mettre à l’épreuve l’amour d’une mortelle pour un immortel. Si les cieux contiennent plus de bonheur que lu ne peux en donner et en recevoir, demeure où lu es !

An. Ma sœur! ma sœur! je vois leurs ailes se frayer une roule lumineuse à travers les ténèbres de la nuit.

Abol. Les nuages s’écartent devant eux comme s’ils apportaient la lumière de demain.

An. Mais si notre père apercevait celte clarté ?

AnoL. 11 çroirait que c’est la lune qui, a la voix d’un sorcier, paraît une heure trop tôt.

An. Ils viennent! il vient, Azariel!

Aiiol. Courons à leur rencontre! Oh! pendant qu’ils planent là-haut, que n’ai-je des ailes pour emporter mon âme vers le cœur de Samiasa !

An. Vois! leur présence a éclairé tout l’Occident, comme si le soleil se couchait une seconde fois; — vois! sur la cime tout à l’heure cachée de l’Araral, brille maintenant un doux arc-en-ciel aux mille couleurs, trace éblouissante de leur passage ! Et maintenant, voilà que la montagne est redevenue obscure comme l’écume que le Léviathan fait jaillir sur les flots lorsqu’il sort de ses retraites profondes pour se jouer à la surface tranquille des vagues , disparaît aussitôt que le géant des mers s’est replongé dans l’abîme jusqu’aux lieux où dorment les sources de l’Océan.

Iü2 OEUVRES DE LORD BYRO?».

Aiiol. Ils oni louché la lerre ! Sauiiasa!

An. Mon Azariel! {Elles s’éloignent.)

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