LE CIEL ET L\ TERRE SCÈNE II
Ir. Et moi aussi, j’aimais.
Jap. Et mainlenaiil que tu n’aimes plus, ou crois ne plus aimer, en es-tu plus heureux ?
Ir. Oui.
Jap. Je le plains.
Ir. Moi! et de quoi?
Jap. D’être heureux, privé que tu es de ce qui fait mon tourment.
Ir. Je mets l’amertume de tes paroles sur le compte de ton esprit malade, et je ne voudrais pas sentir comme loi pour plus d’or que n’en rapporteraient les troupeaux de nos pères si on les échangeait contre le métal des enfants de Caïn, — contre celle poussière jaune qu’ils essaient de nous offrir en payement, comme si celte matière inutile et décolorée , ce rebut de la terre, pouvait être l’équivalent du lait , de la laine, de la chair, des fruits, et de tout ce que nos troupeaux et le désert produisent. — Va! Japhet, adresse tes soupirs aux étoiles, comme les loups hurlent à la lune j — je vais me livrer au repos.
Jap. J’en ferais autant si je pouvais reposer.
Ir. Tu ne viens donc pas à nos tentes ?
Jap. Non, Irad ; je vais me rendre à la caverne qui communique, dit-on, avec le monde souterrain, et livre passage aux esprits intérieurs de la terre quand ils viennent errer sur sa surface.
Ir. Et pourquoi ? qu’as-tu à faire là ?
Jap. Je vais chercher dans la sombre tristesse de ce lieu un adoucissement k la mienne : ce lieu de désolation convient à mon cœur désolé.
Ir. Mais il offre des dangers. Des bruits et des apparitions étranges l’ont peuplé de terreurs. Je veux t’y accompagner.
Jap. Non, Irad ; crois-moi, je n’ai aucune mauvaise pensée, et ne crains aucun mal.
Ir. Mais moins il y a de rapport entre toi et les êtres malfaisants, plus ils te seront hostiles : tourne tes pas d’un autre côté, ou permets que je reste avec loi.
ŒUVRES DE EORD BYROS.
Jap. Ni l’un ni l’autre, Irad ; je dois m’y rendre seul.
Ir. Alors, que la paix soit avec loi ! {Irad s’éloigne.)
Jap. La paix ! je l’ai cherchée Ux où elle devrait se trouver, dans l’amour, — et avec un amour qui peut-être en était digne; et, à sa place, qu’ai-je obtenu ? — un cœur accablé, — un esprit découragé, — des jours monotones, des nuits inexorables au doux sommeil. La paix! quelle paix lie calme du désespoir, le silence de la forêt solitaire, interrompu seulement par le souffle de la tempête qui fait gémir ses rameaux ; tel est l’état sombre et agité de mon âme épuisée. La terre est devenue perverse ; des signes et des présages nombreux annoncent qu’un changement approche et qu’une catastrophe terrible menace les êtres périssables. O mon Anah ! quand viendra l’heure redoutable, quand s’ouvriront les sources de l’abîme, tu aurais pu trouver un refuge sur mon cœur; il t’aurait abritée du couroux des éléments, ce cœur, qui battit vainement pour toi, et qui alors battra plus vainement encore, tandis que le tien... — O Dieu ! que ta colère l’épargne , elle au moins ! elle est pure au milieu des pécheurs, comme une étoile au sein des nuages qui voilent quelque temps sa splendeur sans pouvoir l’éteindre. Mon Anah ! combien je t’aurais adorée ! mais tu ne l’as pas voulu ; et néanmoins jo voudrais le sauver, — je voudrais te voir vivre encore quand l’Océan sera le tombeau de la Herre ; quand, sans plus rencontrer de rocs ni de bancs de sable.qui l’arrêtent, le Léviathan, roi de la mer sans rivage cl de l’ufiivers liquide, s’étonnera de l’immensité de son empire.
{Japhet s’éloigne.)
Viennent NOÉ et SEM.
NoÉ. OÙ est ton frère Japhet ?
Sem. 11 est allé, a-t-il dit, trouver Irad, selon sa coutume; mais je crains qu’il ne se soitdirigé versles tentesd’Anah, autour desquelles on le voit errer chaque nuit comme une colombe voltige autour de son nid'dévaslé; ou peut-être a-t-il porté ses pas vers la caverne qui s’ouvre au cœur de l’Ararat.
NoÉ. Que fait-il Ik ? c’est un lieu mauvais sur celte terre, où tout est mauvais; car il s’y rassemble des êtres pires en-
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core que les hommes pervers. Il persiste à aim^ celte Allé d’une race condamnée, cette fille qu’il ne pourrait épouser lors même qu’elle l’aimerait, et elle ne l’aime pas. Oh ! cœurs malheureux des hommes ! faut-il qu’un fils de mon sang, connaissant la destinée et la perversité de la race actuelle des humains, et sachant que son heure approche, se livre à des sentiments qui lui sont interdits ! Conduis-moi, il faut que nous le trouvions.
Sem. Ne va pas plus loin, mon père; je vais chercher Japhet.
NoÉ. Ne crains rien pour moi ; les êtres malfaisants ne peuvent rien contre l’homme élu par Jéhovali. — Marclions.
Sem. Vers les tentes du père des deux sœurs ?
NoÉ. Non, vers la caverne du Caucase. {Nt)é et Sem s’éloignent.)