‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 47 sur 133 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les montagnes. — Une caverne, et les rochers du Caucase.

JAPUET, seul.

Solitudes, qu’on dirait étemelles; et toi, caverne dont on ne peut mesurer la profondeur; et vous, montagnes, si pittoresques et si terribles dans votre beauté, avec la majestueuse*nidesse de vos rochers, et vos arbres gigantesques qui enfoncent leurs racines sur la pierre escarpée, où le pied de l'homme, s’il pouvait atteindre Jusque-là, n’oserait se poser! — Oui, vous semblez éternelles, et pourtant, dans quelques Jours, peut-être même dans quelques heures, vous serez changées, brisées, renversées devant la masse des eaux; elles pénétreront jusque dans les dernières profondeurs de cette caverne, qui semble conduire dans un monde souterrain, et les dauphins se joueront dans la lanière du lion ! Et l’homme ! — ô hommes ! ô mes frères ! quel autre que moi pleurera sur votre tombe universelle ? qui survivra pour vous pleurer ? Hélas ! homme comme vous, en quoi ai-je mérité de vivre plus que vous ? Que deviendront les lieux chéris où je venais rêver à mon Anah alors que j’espérais encore, et les solitudes plus sauvages , mais non moins chères peul-

loC OEUVRES DE LORD BTROK.

tire, où je venais exhaler mon désespoir ? Se peut-il, grand Dieu ! quoi ! ce pic orgueilleux dont la cime étincelante ressemble à une étoile lointaine, disparaîtra sous les flots bouillonnants! Le soleil levant ne viendra plus refouler loin de sa cime les flottantes vapeurs; le soir, nous ne verrons plus derrière sa tète s’abaisser le large disque du jour, en laissant sur son front une couronne brillante de mille couleurs ! Il ne sera plus le phare du monde, où les anges venaient prendre terre, comme au lieu le plus rapproché des étoiles ! Se peutil que ce mot, « jamais plus, » soit fiiit pour lui, pour toute chose, excepté pour nous et les créatures rampantes réservées par mon père sur l’ordre de Jéhovah! Ces créatures, mon père les sauvera, et moi je n’aurai pas le pouvoir de soustraire la plus charmante des filles de la terre a une condamnation à laquelle échapperont le serpent et sa femelle ; car ils vivront, ces reptiles, pour conserver et propager leur espèce, pour siffler et piquer dans quelque nouveau monde sorti fumant et humide encore du limon qui doit recouvrir le cadavre de celui-ci jusqu’à ce que, sous la chaleur du soleil, le marais salé redevienne un globe habitable, et doit servir de monument unique et de sépulcre universel à des myriades d’êtres actuellement pleins de vie ! Que de souffle arrêté en un jour ! Monde jeune et beau, dévoué à la destruction, c’est avec un cœur brisé que je te contemple jour par jour, nuit par nuit, ces jours et ces nuits qui sont déjà comptés ! Je ne puis te sauver , je ne puis même sauver celle dont l’amour m’eût fait t’aimer encore davantage ; mais je suis une portion de ton argile, et je ne puis penser à ta fln prochaine sans éprouver... — O Dieu! peux-tu bien...—

(On entend sortir de la caverne un bruit semblable à un vent violent, puis des éclats de rire. —Un Esprit apparaît. )

Jap. Au nom du Très-Haut, qui es-tu ?

L’Esp. (nant). lia! ha! ha!

Jap. Par tout ce qu’il y a de plus saint sur la terre, parle.

L’Esp. (riant). Ha! ha!

Jap. Par le déluge qui s’approche ! par la terre que l’Océan va engloutir! par l’abîme qui va ouvrir toutes ses sources!

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par le ciel qui va convertir en mers ses nuées! par le Tout- Puissant qui crée et brise! fantôme inconnu, vague et terrible, parle-moi ! pourquoi ris-tu de cet effroyable rire?

L’Esp. Pourquoi pleures-tu?

Jap. Pour la terre et tous ses enfants.

L’Esp. Ha ! ha ! ha ! {L’Esprit disparatt.)

Jap. Comme ce démon insulte aux tortures du monde, à la ruine prochaine d’un globe sur lequel le soleil luira sans y trouver de vie à réchauffer! Comme la terre dort! Et tout ce qu’elle enserre dort aussi, h la veille de mourir! Pourquoi s’éveilleraient -ils? pour aller au-devant de la mort? Quels sont ces objets qui ressemblent à la mort vivante, et parlent comme des êtres nés avant ce monde expirant ? Ils approchent comme des nuages !

( Divers Esprits sortent de la caverne. )

Un Esp. Réjouissons-nous ! la race abhorrée qui n’a pu conserver dans Éden son haut rang, mais a prêté l’oreille à la voix de la Science isolée de la Puissance, touche à l’heure de sa mort! Ce n’est pas lentement, un à un, qu’ils doivent succomber; ce ne seront pas la gloire, la douleur, les années, les chagrins du cœur, la marche destructive du temps qui les moissonneront. Voici venir leur dernier jour; la terre deviendra un océan! et sur l’immensité des vagues, il n’y aura de souffle que celui des vents ! Les anges fatigueront leurs ailes sans trouver un lieu pour s’abattre ; pas un rocher n’élèvera sa cime du milieu de ce tombeau liquide, pour offrir un refuge au Désespoir, ou signaler l’endroit ou il expira, après avoir longtemps promené ses regards sur une mer sans limites, attendant un reflux qui n’est point arrivé. Partout sera le vide, partout la destruction ! Un autre élément sera le roi de la vie, et les enfants abhorrés de la poussière périront tous ; et de toutes les couleurs de la terre, il ne restera plus qu’un azur sans bornes; et tout sera changé sur la montagne pittoresque et dans la plaine unie ; les cèdres et les pins lèveront en vain leurs cimes. Tout sera submergé dans l’inondation universelle; l’homme, la terre et le feu mourront; le ciel et la terre n’offriront plus aux yeux de l’Etcrnel

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qu’un espace immense et sans vie. Sur l’écume des flots, qui construira une demeure?

Jap. {s’avançant). Ce sera mon père ! La semence de la terre ne périra pas ; le mal seul sera retranché. Loin d’ici, dé- • mons qui triomphez du malheur des hommes, qui hurlez votre hideuse joie alors que Dieu détruit ce que vous n’osez détruire ! Hâtez-vous de fuir! retournez dans vos antres souterrains! jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos profondes retraites, et que votre fatale race, lancée au loin dans l’espace, dev ienne le misérable jouet de tous les vents.

L’Esp. Fils de l’élu ! quand toi et les tiens vous aurez bravé le vaste et terrible élément ; quand sera brisée la barrière de l’abîme, toi et les liens serez-vous bons et heureux? — Non ! la douleur sera le partage du nouveau inonde eide la race nouvelle. — Les hommes seront moins beaux, ils vivront moins longtemps que ces glorieux géants qui parcourent ce globe dans leur orgueil , que ces fils nés des amours du ciel avec les vierges de la terre. Il ne vous restera du passé que les larmes; et n’as-tu pas de honte de survivre à tes frères, de continuer à manger, à boire, à engendrer ? Se peut-il que tu aies le cœur i^sez lâche et assez vil pour entendre annoncer cette immense destruction sans éprouver la douleur courageuse qui te porterait à attendre les flots appelés pour dissoudre le monde, plutôt que de partager l’asile de ton père favorisé, et de bâtir ta demeure sur la tombe de la terre noyée? Il n’est qu’une âme aveugle et lâche qui consente à survivre à son espèce. La mienne hait la tienne, comme appartenant h une autre classe d’étres; mais nous ne haïssons pas notre propre race. Il n’en est aucun parmi nous qui n'ait laissé dans le ciel un trône vacant, pour habiter ici dans l’obscurité, plutôt que de laisser ses frères soufl'rir sans lui. Va, misérable! — vis, et donne une vie comme la tienne k d’autres misénd)les ! Et quand les flots destructeurs mugiront sur leurs ravages accomplis, porte envie aux géants patriarches qui ne seront plus, méprise ton père pour leur avoir survécu! et toi-même, rougis d’être son fils !

LE CIEL ET LA TERRE. SCèNE III. 159

(La voix des Esprits s’élève en chœur du sein de la caverne.)

Crüeur DES Esp. Réjouissons-nous ! la voix humaine ne

viendra plus dans les airs interrompre notre joie par ses

prières; les hommes n’adoreront plus; et nous, qui depuis

des siècles avons cessé d’adorer le Seigneur par qui la prière

est impérieusement exigée, aux yeux de qui l’omission d’un sacrifice est un crime, nous verrons se déchaîner les sources amères de l’abîme jusqu’à ce qu’un seul élément fasse l’œuvre de tous les autres dans le chaos, et périr ces créatures orgueilleuses de leur chétive argile, et leurs os blanchis, éparpillés dans les cavernes, dans les antres, dans les crevasses des montagnes, où la merles poursuivra jusque dans leurs dernières retraites ; les animaux eux-mêmes, dans leur désespoir, cesseront de faire la guerre à l’homme et de s’attaquer entre eux, et le tigre se couchera pour mourir à côté de l’agneau, comme s’il était son frère ; et toutes choses redeviendront ce qu’elles étaient, silencieuses et incréées, à l’exception du ciel; seulement il sera fait une courte trêve avec la mort; elle consentira à épargner de faibles débris de la création antérieure, à la condition d’engendrer de nouvelles nations pour son usage; ces débris flotteront sur les eaux du déluge, et quand elles seront retirées, quand la chaleur du soleil aura cuit et raffermi le sol fumant encore, ils donneront le jour à de nouveaux êtres; et alors reviendront les années, — les maladies, — les douleurs, — les cnmes, avec leur cortège d’agitation et de haine/ jusqu’au jour...

Jap. (les interrompant). Où la volonté éternelle daignera expliquer ce rêve de biens et de maux, rappeler à lui tous les temps et toutes choses, les rassembler sous ses puissantes ailes, abolir l’enfer ! et, rendant à la terre régénér^ sa beauté primitive, lui restituer son Eden dans un paradis sans fin , où l’homme ne pourra plus succomber comme il l’a déjà fait, où les démons eux-mêmes seront justes!

Les Esp. Et quand s’accomplira celte merveilleuse prophétie ?

ICO CCUVItES DE LORD DTRON.

Jap. Quand le Rédempteur viendra, d’abord dans les souffrances, puis dans sa gloire.

Un Esp. Jusque-Ut continuez à vous débattre sous voire chaîne mortelle, jusqu’à ce que la terre ait vieilli; faites une guerre inutile, et à vous-mêmes, et à l’enfer, et au eiel, jusqu’à ce que les nuages soient rouges des vapeurs exhalées du sang des champs de bataille. Il y aura de nouveaux temps, de nouveaux climats, de nouveaux arts, de nouveaux hommes; tnais les vieilles larmes, les vieux crimes, les vieux maux d’autrefois, continueront à se reproduire parmi vous sous différentes formes; les mêmes tempêtes morales submergeront l’avenir, comme les vagues dans quelques heures les tombeaux des géants glorieux *.

Cboeür des Esp. Frères! réjouissons-nous! Mortel, adieu! Écoulez! écoutez! déjà nous entendons la voix lugubre de l’Océan qui s’enfle et gronde; les vents balancent déjà leurs ailes rapides; les nuages ont presque rempli leurs réservoirs ; les sources de l’ablme vont se déchaîner, et les cataractes du ciel vont s’ouvrir *; et cependant les hommes voient ces redoutables présages sans en prendre souci ; — leur aveuglement continue comme par le passé. Nous entendons des bruits qu’ils ne peuvent entendre; la menaçante armée des tonnerres se rassemble; mais son arrivée est différée encore de quelques heures; les bannières brillent déjà dans les deux, mais elles ne sont pas encore déployées, et le regard perçant des Esprits peut seul les apercevoir. Hurle ! hurle! ô Terre! lu es plus rapprochée de la mort que de ton berceau récent; tremblez, montagnes, qui devez bientôt disparaître sous le débordement des flots! les vagues viendront assaillir les cimes de vos rochers; et les coquillages, les petits coquillages, les hôtes les plus chétifs de l’Océan, seront déposés là où l’aigle couve maintenant ses aiglons. — Quels cris il fera entendre en planant sur la mer impitoyable! En vain il appellera à lui sa naissante famille, la vague envahissante seule lui répondra; — c’est vainement aussi que l’homme lui enviera ses larges ailes qui ne le sauveront pas; — où pourra-t-il reposer son vol alors qu’à perte

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de vue Tespace ne lui offrira que l’Océan, son tombeau? Frères, réjouissons-nous! élevons les accents de nos voix surhumaines ! — Tout mourra, hormis un faible débris de la postérité de Selh, — de la postérité de Seth, soustraite a la mort, et réservée à de futures douleurs. Mais des fils de Caïn aucun ne survivra, et toutes ses filles si belles seront englouties sous les vagues dévastatrices; ou, flottant h. leur surface, leurs longs cheveux épars sur les ondes, elles accuseront la cruauté du ciel, qui n’a pas voulu épargner des créatures si charmantes jusque dans la mort. L’arrêt est prononcé, tous doivent mourir! et h. la clameur universelle des humains succédera l’universel silence ! Fuyons, frères, fuyons! mais réjouissons-nous! nous sommes tombés! ils tombent! Ainsi périssent tous ces chétifs ennemis du ciel,

qui reculent devant l’enfer !

(Les Esprits prennent leur vol et disparaissent.)

Jap. Dieu a proclamé la sentence de la terre; l’arche de salut de mon père l’a annoncée; les démons eux-mêmes la crient du fond de leurs cavernes ; le livre d’Énoch ® l’a depuis longtemps prédite dans ces pages muettes dont le silence en dit plus à l’esprit que la foudre k l’oreille ; et cependant les hommes n’ont point écoulé, et ils n’écoutent pas; mais ils marchent aveuglément k leur destinée qui, bien que si prochaine, n’émeut pas plus leur stupide incrédulité, que leurs derniers cris n’ébranleront la volonté du Très-Haut, ou l’Océan obéissant et sourd qui l’accomplit. Nul signe n’arbore encore sa bannière dans les airs; les nuages sont en petit nombre, et ils ont leur apparence accoutumée; le soleil Se lèvera sur le dernier jour de la terre, comme il se leva sur le quatrième jour de la création, quand Dieu lui commanda de luire, et qu’il fit briller sa première aurore ; alors sa naissante lumière n’éclaira pas le père du genre humain, non formé encore, — mais alla éveiller avant la prière de l’homme, les concerts plus doux des oiseaux créés avant lui, qui, dans le vaste firmament du ciel, prennent leur vol comme les anges, et comme eux. saluent le ciel chaque jour avant les fils d’Adam. L’heure de leur hymne

1C2 OEt’VllES DE LORD DYRON.

iiialinal approcîie; — déjà l’orienl se colore; — Licnlûl ils vont chanter! et le jour va paraître! comme si la redoutable catastrophe n’était pas toute prête à éclater! Hélas! les premiers laisseront retomber sur les ondes leurs ailes fatiguées ; et le jour, après le cours rapide et brillant de quelques aurores, — oui, le jour se lèvera; mais sur quoi? — sur un chaos pareil à celui qui précéda la lumière, et qui, en SC renouvelant, anéantira le temps! car, sans la vie, que sont les heures ? pas plus pour la poussière que n’est l’éternité pour Jéhovah qui créa le temps cl l’éternité. Sans lui l’éternité elle-même ne serait qu’un vide : sans l’homme, le temps meurt avec l’homme, et est englouti dans cct océan qui n’a point de source, comme la race humaine sera dévorée par celui qui va submerger le monde naissant. — Que vois-je ? des enfants de la terre et des (ils de l’air ? Non, ce sont tous des enfants du ciel, tant ils sont beaux. Je ne puis distinguer leurs traits ; je ne vois que leurs formes : avec quelle grâce ils descendent la montagne grisâtre dont leur approche écarte les brouillards ! Après les farouches et sombres esprits dont l’infernale immortalité vient d’exhaler l’hymne impie du triomphe, leur présence est douce a mon cœur comme une apparition d’Eden. Peut-être viennent-ils m’annoncer le délai accordé à notre jeune monde, ce délai que mes prières ont tant de fois imploré. — Us viennent ! Anah! O Dieu! et avec elle.... —

Arnvent SAMUSA, AZARIEL, ANAH et ABOLIBAMAB.

hs. Japhet!

Sau. Quoi ! un fils d’Adam !

Azar. Que fait ici l’enfant de la terre, pendant que toute sa race sommeille ?

Jap. Ange ! que fais-tu sur la terre quand tu devrais être au ciel ?

Azar. Ignores-tu, ou as-tu oublié qu’une partie de nos fonctions consiste à veiller sur ce globe ?

Jap. Mais tous les bons anges ont quitté la terre, qui est condamnée i les mauvais esprits eux-mêmes fuient le chaos

LE CIEL ET LA TERKE. SCÈNE III. dC3

qui s’approche. Âaah! Anah! toi que j’ai si vainement et si louglenips aimée, et que j’aime encore! pourquoi te promènes-lu avec cet Esprit, en ce moment où nul Esprit bon. ne prolonge son séjour ici-bas ?

As. Japhel, je ne puis te répondre; cependant pardonnemoi.

Jap. Puisse le ciel, qui bientôt ne pardonnera plus, te pardonner, — à toi! car tu es grandement tentée.

Ahol. Retourne vers les frères, lils insolent de Noé! nous ne te connaissons pas.

Jap. Un temps viendra peut-être où lu me connaîtras mieux, et où ta sœur me retrouvera ce que j’ai toujours été.

Sam. Fils du patriarche qui a toujours été juste devant son Dieu, quelles que soient tes aflliclions, et tes paroles semblent mêlées de douleur cl de colère, en quoi Azariel ou moi avons-nous pu te faire injure?

Jap. Injure! la plus grande de toutes les injures! mais tu as raison; bien qu’elle fût poussière, je ne la méritais pas, je ne pouvais la mériter. Adieu, Anah! Ce mol, je l’ai dit si souvent! mais maintenant, je le prononce pour la dernière fois. Ange! ou qui que tu sois, as-tu le pouvoir de sauver celle belle, — ces belles filles de Caïn?

Azar. Les sauver! et de quoi?

Jap. Se peut-il que vous aussi vous l’ignoriez? Anges! anges! vous avez partagé le péché de l’homme, et peut-être devez-vous aussi partager son châtiment , ou du moins mu douleur.

Sam. La douleur ! C’est pour la première fois que j’entends un fils d’Adam me parler en énigmes.

Jap. Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Alors c’en est fait de vous, et d’elles aussi.

ÂHOL. Eh bien! soit! s’ils aiment comme ils sont aimés, ils n’bésiteront pas plus à subir la destinée des mortels, que je ne reculerais devant une immortalité de souffrances avec Samiasa!

An. Ma sœur! ma sœur! ne parle point ainsi.

ÂZAR. As-tu peur, mou Anah?

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An, Oui, pour toi : je sacrifierais volontiers la plus grande partie de ce qui me reste de celle courle vie, pour épargner à ton éternité une seule heure de douleur.

Jap. C’est donc pour lui , pour le séraphin que tu m’as abandonné ! ce n’est rien si lu n’as pas aussi abandonné tou Dieu! car de telles unions entre une mortelle et un immortel ne sauraient être heureuses ni saintes. Nous avons été envoyés sur la terre pour travailler et mourir; et eux, ils furent créés pour servir au ciel le Très-Haut : mais s’il a le pouvoir de te sauver, l’heure ne tardera pas à venir où les hommes n’auront de recours que dans l’aide céleste.

An. Ah ! il parle de mort.

Sah. De mort, h nous ! et h celles qui sont avec nous ! Si cet homme ne semblait accablé d’affliction , je sourirais.

Jap. Ce n’est pas pour moi que je m’afflige et que je crains; je serai épargné , non pour mes mérites, mais pour ceux d’un père vertueux, qui a été trouvé assez juste pour sauver ses enfants. Que sa puissance de rédemption n’est-elle plus grande ! Plût à Dieu que, par l’échange de ma vie contre celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse, la dernière et la plus charmante des filles de Caïn pût être admise dans l’arche qui recevra les débris de la race de Selh !

Ahol. Et penses-tu que nous, qui avons dans nos veines ardentes le sang de Caïn , le premier né d’Adam , — Caïn le fort! Caïn, engendré dans le paradis, — nous consentirions a nous mêler aux enfants de Selh; Seth, le dernier fruit de la vieillesse d’Adam ? Non , non , quand le salut de toute la terre devrait en dépendre, si la terre était en péril! notre race a vécu séparée de la tienne depuis le commencement; il en sera de môme pour l’avenir.

Jap. Ce n’est pas h toi que je m’adressais, Aholibamah! Il ne l’a que trop transmis de .son sang orgueilleux , celui de les aïeux que tu vantes, celui qui versa le premier sang, et le sang d’un frère encore! Mais loi, mon Anah! laisse-moi t’appeler ainsi , quoique tu ne sois pas à moi ; je ne puis renonce rk te donner ce nom , bien qu’il me faille renoncer à toi ; mon .4,nah ! toi qui me fais quelquefois penser qu’A-

LE CIEL ET Là terre. SCÈNE III. 1G5

bel a laissé une fille dont la race pieuse et pure revit en toi, tant tu ressembles peu au reste des filles hautaines de Caïn, si ce n’est par la beauté, car toutes sont belles b voir... —

Ahol. Voudrais-tu donc qu’elle ressemblât d’âme et de corps îi l’ennemi de notre père? Si je le croyais, si je pensais

qu’il y eût en elle quelque chose d’Abel! — Retire-toi,

fils de Noé, tu crées l’inimitié.

Jap. Fille de Caïn , c’est ce que fit ton père.

Ahol. Mais il n’a pas tué Seth; et qu’as-tu à voir dans d’autres actes qui restent entre son Dieu et lui?

Jap. Tu dis vrai ; son Dieu l’a jugé, et je n’aurais pas parlé de son action , si tu n’avais toi-même semblé te faire gloire de lui appartenir, et ne pas désavouer ce qu’il a fait.

Ahol. Il fut le père de nos pères, le premier né de l’homme, le plus fort, le plus brave et le plus énergique. Rougirai-je de celui à qui nous devons l’être? Regarde les enfants de notre race ; vois leur stature et leur beauté, leur courage, leur vigueur, le nombre de leurs jours!

Jap. Ils sont comptés.

Ahol. Soit! mais tant que durera le souffle qui les anime, je me glorifierai dans mes frères et dans mes pères.

Jap. Mon père et ma race ne se glorifient que dans leur Dieu; Anah ! et toi?

An. Quoi que notre Dieu ordonne, le Dieu de Seth et de Caïn , je dois obéir, et je m’efforcerai d’obéir avec résignation. Mais, dans cette heure de vengeance universelle (si celte heure doit luire), si j’osais demander à Dieu quelque chose, ce ne serait pas de vivre, et de survivre seule à toute ma famille. Ma sœur! ô ma sœur! que serait le monde, que seraient d’autres mondes, que serait l’avenir le plus brillant, sans le passé si doux , — sans ton amour, — sans l’amour de mon père, — sans toute celle vie, tous ces objets qui sont nés avec moi, étoiles radieuses éclairant ma ténébreuse existence de douces lumières qui n’étaient pas k moi ! Aholibamah ! oh ! s’il y a possibilité de pardon , — demandc-le, obtiens-le : je hais la mort s’il faut que tu meures.

Ahol. Eh quoi ! ce rêveur, avec l’arche de son père, cct

(EUVnES DE LORD BTRON.

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épouvantail qu’il a construit pour faire peur aux hommes, a-t-il donc effrayé ma sœur? ne sommes-nous pas aimées par des séraphins? Et lors môme que nous ne le serions pas, irions-nous placer notre vie sous la protection d’un fils de Noé? ah! plutôt mille fois... — Mais c’est un insensé qui rôvc les pires de tous les rêves, les visions engendrées par l’amour rebuté dans un cerveau que les veilles ont échauffé. Qui ébranlera ces pesantes montagnes, cette terre solide? Qui dira à ces nuages et à ces eaux de prendre une forme différente de celle que nous et nos pères leur avons vu revêtir dans leur cours éternel? Qui le pourra?

Jad. Celui qui d’une parole les a créés.

Ahol. Qui & entendu celte parole?

Jap, L’univers, qui h sa parole s’élança dans Ta vie. Ah ! tu souris encore avec dédain ! Demande h tes séraphins ; s’ils ne l’attestent pas, ce titre ne leur est pas dû.

Sam. Aholibamah, confesse ton Dieu!

AnoL. J’ai toujours reconnu celui dont nous sommes l’ouvrage, Samiasa, ton Créateur et le mien; c’est un Dieu d’amour, non de douleur.

Jap. Hélas! qu’cst-ce que l’amour, sinon de la douleur? Celui-là même qui créa la terre dans son amour, eut bientôt à s’affliger sur scs premiers, ses plus parfaits habitants

Ahol. On le dit.

Jap. C’est la vérité.

Arrivent NOE et SEM.

NoÉ. Japhet, que fais-tu ici avec les enfants des pécheurs ? Ne crains-tu pas de partager leur châtiment qui s’approche?

Jap. Mon père, ce ne saurait être un péché que de chercher h sauver un enfant de la terre; regardez, elles ne sauraient être criminelles, puisqu’elles sont dans la compagnie des anges.

NoÉ. Voilà donc ceux qui désertent le trône de Dieu pour choisir des femmes dans la race de Caïn , ces fils du ciel qui recherchent les filles de la terre pour leur beauté !

Azar. Patriarche ! lu l’as dit.

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