LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE III. -]C
NoÉ. Malheur, malheur, malheur à de telles unions ! Dieu n’a-t-il pas établi une barrière entre la terre et le ciel , et limité chaque être à son espèce?
Sam. L’homme n’a-t-il pas été fait à l’image de Jéhovah? Dieu n’aime-t-il pas ce qu’il a fait? et faisons-nous autre chose que d’imiter son amour pour les êtres qu’il a créés?
NoÉ. Je ne suis qu’un homme, et il ne m’appartient pas de juger les hommes, encore moins les fils de Dieu ; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi, et me révéler ses jugements, je réponds que dans l’action des séraphins qui descendent de leur éternel séjour dans un monde périssable et à la veille de périr, il ne saurait y avoir rien de bon.
Azar. Et si c’était pour sauver ?
NoÉ. Ce n’est pas vous, avec toute votre gloire, qui pouvez sauver ce qu’a condamné celui qui vous a faits glorieux. Si votre mission était une mission de salut, elle serait générale, et ne se bornerait pas à deux créatures, quelle que fût leur beauté ; et en effet, elles sont belles, mais elles n’en sont pas moins condamnées.
Jap. O mon père ! ne dites pas cela.
NoÉ. Mon fils ! mon fils ! si lu veux éviter leur châtiment, oublie qu’elles existent ; bientôt elles auront cessé d’être, tandis que toi tu seras le père d’un monde nouveau et meilleur.
Jap. Que je meure avec celui-ci, et avec elles !
NoÉ. Tu le mériterais pour une telle pensée; mais il n’en sera point ainsi ; tu seras sauvé par celui qui a le pouvoir de sauver.
Sam. Et pourquoi lui et toi, plutôt que celles que ton fils préfère h tous deux ?
NoÉ. Demande-le h celui qui te fit plus grand que moi et les miens, mais à la toute-puissance duquel tu es soumis ainsi que nous. Mais je vois venir le plus doux de ses messagers, le moins sujet h être tenté.
ArrîTe l’Archange RAPHAËL*.
Raph. Esprits ! dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici ? Est-ce ainsi que vous faites votre devoir de séraphins, maintenant que l’heure approche où la terre doit
j(î8 OEUVRES DE LORD DYRON.
être abandonnée à elle-même ? Retournez avec les « sept » élus offrir le glorieux hommage de vos adorations et de votre encens. Votre place est au ciel.
Sam. Raphaël ! le premier et le plus beau des enfants de Dieu, depuis quand est-il interdit aux anges de fouler cette terre qui vit si souvent Jéhovah ne pas dédaigner d’imprimer sur son sol la trace de ses pas ? Il aima ce monde et le créa pour aimer ; combien de fois, d’une aile joyeuse, nous avons apporté ici ses messages, l’adorant dans ses moindres ouvrages, veillant sur cette planète, la plus jeune étoile de ses domaines, et désireux de conserver digne de notre maître celte dernière œuvre née de son auguste parole ! Pourquoi nous montres-tu un front sévère, et pourquoi nous parles-tu de destruction prochaine ?
Rapu. Si Samiasa et Azariel étaient restés à leur poste avec les chœurs des anges, ils auraient vu écrit en lettres de feu le dernier décret de Jéhovah, et ne s’informeraient pas auprès de moi de la volonté de leur Créateur; mais l’ignorance accompagne toujours le péché ; la science des Esprits eux-mêmes diminue en raison de l’accroissement de leur orgueil, car l’aveuglement est le premier fruit du désordre. Alors que tous les bons anges se sont éloignés de la terre, vous y êtes restés, mus par d’étranges passions, et abaissés par des affections mortelles pour une mortelle beauté ; mais jusqu’ici Dieu vous pardonne et vous rappelle parmi vos égaux irréprochables. Partez ! parlez ! ou restez, et perdez par ce délai votre éternité.
Azar. Et loi ! si le séjour de la terre est interdit par le décret que nous ignorions jusqu’à ce moment, n’es-tu pas aussi coupable que nous de le trouver ici ?
Raph. Je suis venu pour vous rappeler dans votre sphère, au nom puissant et par l’ordre de Dieu; ses ordres me sont toujours chers, et le devoir que je viens remplir en ce moment ne l’est guère moins pour moi. Jusqu’à présent nous avons foulé ensemble l’éternel espace; continuons à parcoU' rir ensemble les étoiles. Il est vrai, la terre doit mourir ! sa race, rappelée dans ses entrailles, doit se flétrir ainsi