LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE III. 4GD
qu’un grand nombre des objets qu’elle contient; mais cette terre ne saurait-elle être créée ou détruite sans qu’il se fasse un large vide dans les rangs immortels, immortels encore dans leur incommensurable forfaiture ? Satan, notre frère, est tombé sa volonté brûlante a mieux aimé affronter la souffrance que de continuer à adorer. Mais vous, séraphins, qui êtes purs encore, vous qui êtes moins puissants que ce plus puissant de tous les anges, rappelez-vous sa chute, et voyez si la satisfaction de tenter l’homme peut compenser la perte du ciel trop tard regretté ? Longtemps j’ai combattu, longtemps je dois combattre encore l’esprit orgueilleux qui ne put supporter la pensée d’avoir été créé, et refusa de reconnaître celui qui l’avait placé parmi les chérubins, radieux comme des soleils vis-à-vis d’étoiles inférieures, et éclipsant les archanges placés à sa droite. Je l’aimais; — il était si beau ! o ciel î excepté celui qui l’avait fait, qui jamais égala Satan en beauté et en puissance ? Que ne peut l’heure qui le vit faillir être oubliée un jour! c’est un souhait impie. Mais vous! qui n’étes point déchus encore, que son exemple vous instruise! L’éternité avec lui, ou avec son Dieu, voilà le choix que vous avez à faire : il ne vous a point tentés ; il ne peut tenter les anges, que ses pièges ne peuvent plus atteindre : mais l’homme a écoulé sa voix, et vous celle de. la femme; — elle est belle, et la voix du serpent moins fascinante que son baiser. Le serpent n’a vaincu que la poussière ; mais elle fera tomber du ciel de nouveaux anges violateurs des célestes lois. Fuyez ! il en est temps encore. Vous ne pouvez mourir, mais ces filles de la terre mourront; et vous, le ciel retentira de vos cris douloureux pour ces créatures d’argile périssable, dont la mémoire survivra de beaucoup dans votre immortalité au soleil qui leur donna le jour. Songez que votre essence n’a de commun avec la leur que la faculté de souffrir ! Pourquoi vous associer aux douleurs qui doivent être le partage des enfants de la terre, — nés pour voir leur existence labourée par les ans, semée par les soucis et moissonnée par la Mort, propriétaire du sol de l’humanité ? Lors môme que leur vie n’eût point
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élé abrégée par la colère de Dieu, et qu’on les eût laissés se frayer à travers le temps un chemin vers la tombe, ils n’en eussent pas moins été la proie du péché et de la douleur.
Ahol. Qu’ils fuient! j’entends la voix qui annonce que nous devons mourir avant l’âge où sont morts nos patriarches en cheveux blancs, et que là-haut un océan est préparé, pendant qu’ici-bas les eaux de l’ablme s’élèveront, et iront se joindre aux torrents des cieux. Un petit nombre, il parait, sera seul épargné ; la race de Caïn n’y est point comprise, et c’est vainement qu’elle lèvera les yeux vers le Dieu d’Adam. Puisqu’il en est ainsi, ma sœur, puisque nos supplications ne sauraient obtenir du Seigneur la rémission d’une seule heure de souffrance, séparons-nous de ce que nous avons adoré ; présentons-nous aux vagues comme nous nous présenterions au glaive, sinon sans émotion, du moins sans peur, gémissant moins pour nous que pour ceux qui nous survivront dans un esclavage mortel ou immortel, et, après le départ des ondes écoulées, pleureront sur les myriades qui ne pourront plus pleurer. Fuyez, séraphins, vers vos régions éternelles, où il n’y a point de vents qui mugissent, de vagues qui grondent. Notre sort, à nous, est de mourir; le vôtre, de vivre à jamais : mais ce qui vaut mieux, d’une éternité de mort ou de vie, le Créateur est le seul qui le sache. Obéissez-lui comme nous lui obéirons. Je ne voudrais pas, pour toute la miséricorde accordée à la race de Seth, garder vivante cette argile une heure de plus que sa volonté ne l’ordonne, ni vous voir perdre une portion de sa grâce. Fuyez! et quand vos ailes vous emporteront loin de ce séjour, songe, Samiasa, que mon amour montera avec toi dans le ciel ! et si, en suivant ton vol, mes yeux restent sans larmes, c’est que la fiancée d’un ange dédaigne de pleurer.— Adieu ! maintenant tu peux venir, mer inexorable!
A». Nous faut-il donc mourir ? me faut-il donc te perdre aussi, Azariel ? 0 mon cœur ! mon cœur ! tes présages étaient vrais ! et pourtant, tu étais si heureux ! le coup, bien que prévu, me frappe comme s’il ne l’était pas ; n’importe, quitte-moi. Ah ! pourquoi ! mais que je ne te retienne pas;