‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 50 sur 133 · LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE III · texte numérisé non relu

LE CIEL ET LA TERRE. SCÈNE III

— fuis! mos douleurs ne peuvent qu’ôlre courtes; mais les tiennes seraient éternelles si lu étais exilé du ciel k cause de moi. Tu n’as déjîi que trop daigné faire pour une fille d’Adam ! Notre partage, c’est la douleur; non seulement sur nous, mais sur les Esprits qui n’ont pas dédaigné de nous aimer, descendent la souffrance et la honte. Le premier qui nous enseigna la science fut précipité de son trône d’archange, dans je ne sais quel monde inconnu ; et toi, Azaricl ! — non, lu ne connaîtras pas la douleur k cause de moi. Pars ! et ne pleure pas ! tu ne peux pleurer ; mais ta douleur sans larmes n’en sera peut-être que plus poignante; oublie donc celle k qui les flots de l’Océan destructeur n’apporteront point d’angoisse pareille à celle-ci ! Fuis ! fuis ! quand tu seras parti, il me sera moins difficile de mourir.

Jap. Oh! ne dis pas cela! — Mon père! et loi, archange! dans la pure et austère sérénité de ce front, je lis la miséricorde céleste ; qu’elles ne soient point la proie de l’Océan sans rivage ; que notre arche les reçoive, ou que je cesse de vivre!

NoÉ. Silence! enfant des passions, silence! si lu ne peux maîtriser ton cœur, que du moins ta bouche n’outrage pas ton Dieu ! vis comme il l’exige; — meurs, quand il l’ordonnera, de la mort des justes, et non comme la race de Caïn. Cesse de l’affliger, ou gémis en silence; cesse de fatiguer lo ciel de tes lamentations égoïstes. Voudrais-tu que Dieu commît un péché pour toi? c’en serait un que de changer ses décrets dans le seul intérêt d’une douleur mortelle. Sois homme ! et supporte ce que la race d’Adam doit et peut supporter.

Jap. Oui, mon père ! Mais, quand tous auront péri, quand nous resterons seuls flottants sur le désert azuré, quand les vagues qui nous porteront cacheront dans leur profondeur notre terre chérie, et, plus chéris encore, des amis, des frères silencieux, tous ensevelis dans cet abîme sans fond, qui pourra alors arrêter nos larmes et nos cris? Dans le silence de la destruction trouverons-nous le repos? O Dieu! soyez Dieu, et épargnez pendant qu’il en est temps encore!

il2 OCUVRES DE LORD CTRON.

Ne renouvelez point la chute d’Âdam. Le genre humain ne se composait alors que de deux; mais si multipliés sont maintenant les habitants de la terre, que les vagues et les fatales gouttes de pluie tomberont moins nombreuses que ne le seraient leurs tombeaux, s’il en était accordé à la race de Caïn.

NoÉ. Silence, présomptueux enfant! chacune de tes paroles est un crime. Ange I pardonne au désespoir de ce jeune homme.

Raph. Séraphins! le langage de ces mortels est celui de la passion; vous, qui êtes ou devez être impassibles et purs, vous pouvez retourner au ciel avec moi.

Sam. Nous pouvons aussi n’en rien faire. Nous avons fait notre clioix, nous en subirons les conséquences

Raph. Est-ce là votre réponse?

Azar. Ce qu’il a dit, je le dis aussi.

Raph. Encore! A dater de ce moment, dépouillés que vous ôtes de votre pouvoir, étrangers à votre Dieu, je vous quille.

Jap. Hélas! où iront-ils? où iront-elles? Écoulez! écoutez ! des sons lugubres s’échappent du sein de la montagne; ils vont en augmentant ; il n’y a pas dans la montagne un souffle de vent, et cependant toutes les feuilles tremblent, toutes les fleurs se détachent; la terre gémit comme sous un poids accablant.

NoÉ. Écoutez ! écoutez le cri des oiseaux de mer ! Leur multitude s’étend comme un nuage dans l’atmosphère assombrie; ils planent autour de la montagne, où jamais une aile blanche, humide des flots amers, n’avait osé prendre son essor, même au milieu des tempêtes les plus violentes. Ce sera bientôt leur unique rivage, et puis il n’y en aura plus pour eux !

Jap. Le soleil ! le soleil ! il se lève, mais non avec sa lumière bienfaisante, et le cercle noir qui entoure son disque irrité annonce à la terre que son dernier jour a lui ! Les nuages ont repris les teintes de la nuit; seulement ils ont une couleur bronzée à l’endroit de l’horizon où naguère se levaient des aurores plus brillantes.

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NoÉ. Voyez-vous luire cel éclair? c’est le messager du (onnerre lointain ! 11 approche ! parlons ! parlons ! laissons aux éléments leur criminelle proie ! rendons-nous au lieu où noire arche sainte élève ses flancs protecteurs et à l’épreuve du naufrage.

Jap. O mon père ! arrêtez ! n’abandonnez pas mon Anah à la fureur des vagues.

NoÉ. Ne devons-nous pas leur abandonner tout ce qui respire ? Parlons !

Jap. Je resterai.

NoÉ. Meurs donc avec eux ! Oses-tu bien lever les yeux vers ce ciel prophétique, et essayer de sauver ce que tout s’unit h condamner, dans un irrésistible accord avec la juste colère de Jéhovah ?

Jap. La fureur et la justice peuvent-elles marcher ensemble ?

NoÉ. Blasphémateur ! oses-tu bien murmurer dans un pareil moment ?

Rapii. Patriarche ! montre-toi encore père ! désarme ton front: en dépit de sa démence, ton fils vivra; il ne sait ce qu’il dit ; néanmoins, il ne boira pas avec des sanglots étouffés l’écume amère des vagues grossissantes ; mais, quand son délire sera calmé, il sera aussi juste que toi; comme ces fils du ciel, il ne périra pas avec les filles des hommes.

Ahol. La tempête approche; le ciel et la terre s’unissent pour la destruction de tout ce qui a vie. Entre notre force et l'élernelle puissance, la lutte est inégale!

Sam. Mais la nôtre est avec toi; nous vous emporterons dans quelque étoile paisible, où Anah et toi, vous partagerez notre sort ; et si tu ne regrettes pas la terre, nous oublierons aussi la perle du ciel.

An. O tentes de mon père! 0 berceau de ma naissance! ô montagnes, vallées, forêts ! quand vous ne serez plus, qui essuiera mes larmes ?

Azar. L’ange ton époux. Ne crains rien; bien que nous soyons exilés du ciel, il nous reste plus d’un asile d’où nui ne pourra nous chasser.

Raph. Rebelle ! tes paroles sont aussi coupables que tes actes seront désormais impuissants : le glaive de feu qui cliassa du paradis le premier né étincelle encore dans la main de l’arcliange.

Azar. Il ne peut nous tuer; adresse U la poussière tes menaces de mort, et parle de glaive à ceux ([ui ont du sang à répandre. Que sont tes glaives k nos yeux immortels ?

Rapu. Le moment est venu de faire l’épreuve de ta force ; lu vas apprendre enlin* combien est vaine la lutte contre les volontés de ton Dieu ; toute ta force était dans ta foi.

( On voit arriver des Mortels qui fuient et clierelicut un refuge. )

CiiotüR DE Mortels. Le ciel et la terre se confondent! — Dieu! 6 Dieu! qu’avoms-nous fait? épargne-nous ! Écoute! il n’est pas jusqu’aux bêtes des forêts qui ne hurlent leurs Itrières ! le dragon sort en rampant de son repaire, et vient, elVrayé, inon'ensif, se mêler aux hommes ; les oiseaux rcmjilissenl l’air des cris de leur soulTrance ! O Jéhovah ! écarte encore la verge de la colère ; prends en pitié le désespoir du monde, ton ouvrage ! entends les supplications, non pas de riiommc seulement, mais de toute la nature !

Rapu. Adieu, terre ! Et vous, malheureux lils de la poussière, je ne puis ni ne dois vous secourir ; votre arrêt est porté ! ( liaphad s’éloigne.)

Jap. Certains nuages volent comme des vautours après leur proie, pendant que d’autres, immobiles comme des rocs, attendent l’ordre d’épancher les torrents de leur colère. Un vêlement d’azur ne couvrira plus le firmament, nulle étoile n’y brillera plus ; la mort s’est élevée k la place du soleil, une clarté pâle et sépulcrale s’est répandue sur l’atmosphère mourante.

Azar. Viens, Anah ! quille cette prison qui a le chaos pour fondement ; les éléments viennent la rendre k l’état d’où elle est sortie; k l’abri de ces ailes tu seras en sûreté, comme autrefois l’aiglon sous celles de sa mère. — Laissons mugir le chaos avec tous ses éléments déchaînés ! ne t’eCraie pas du fracas de leur lutte bruyante! Nous allons explorer un monde plus brillant que celui-ci, et où lu respireras le soufûe

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