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Sal. Les vents eux-mémes, si tu veux prêter l’oreille ii l’écho qui répète la voix de la nation.
Sard. Allons, je suis indulgent, lu le sais; patient, tu l’as souvent éprouvé. — Parle, quel motif t’amène?
Sal. Ton péril.
Sard. Poursuis.
Sal. Entends-moi donc... Toutes les nations, et elles sont nombreuses celles que ton père t’a laissées en héritage, exilaient hautement contre loi leur indignation.
Sard. Contre moi?... Que veulent ces esclaves?
Sal. Un roi.
Sard. Et que suis-je donc?
Sal. a leurs yeux, lu n’es rien; mais aux miens tu es un homme qui pourrait encore être quelque chose.
Sard. Les insolents!... Que demandent-ils? n’ont-iU pas la paix et l’abondance ?
Sal. Quant à la première, ils en ont plus que la gloire n’en comporte; pour la seconde, ils en ont moins que le roi ne pense.
Sard. A qui la faute, si ce n’est aux satrapes inOdèles qui ne s’acquittent pas mieux de ce soin?
Sal. La faute en est aussi un peu au monarque, qui ne voit rien de ce qui se passe hors de son palais, ou qui n’en sort que pour se rendre à quelque résidence d’été pour y attendre la fin des chaleurs. O glorieux Paal ! qui créas ce vaste empire et fus admis au rang des dieux, ou du moins brillas comme tel dans Une longue suite de siècles de gloire, cet homme réputé ion descendant n’a jamais vu en roi ces royaumes que tu lui léguas en héros, et qui furent conquis au prix de ton sang et de tant d’années de travaux et de périls... pourquoi? Pour fournir aux frais d’un banquet joyeux et aux exactions d’un favori.
Sard. Je le comprends : — lu voudrais faire de moi un conquérant. Par tous les astres ou lit la science des Chaldéens, — ces esclaves remuants mériteraient de me voir, pour leur malheur, exaucer leurs vœux et les conduire à la gloire.
Sal. Pourquoi non? Sémiramis, — une femme, — a bien
SAr.DASAPALE. ACTE I, SCÈNE II. ICo
conduit nos Assyriens sur ces rives du Gange que le soleil éclaire de ses premiers rayons.
Sard. C’est vrai... Et comment en est-elle revenue?
Sal. En homme, — en héros; trompée dans son espoir, mais non vaincue. Accompagnée de vingt gardes seulement, elle effectua sa retraite en Dactriane.
Sard. El combien en laissa-t-elle dans l’Inde pour servir de pâture aux vautours?
Sal. Nos annales ne le disent pas.
Sard. Eh bien ! moi, je dirai qu’il eût mieux valu qu’elle filât dans son palais vingt vêlements de lin, que de rentrer ’ en Baclriane avec vingt hommes, abandonnant aux corbeaux, aux loups et aux hommes, — les plus féroces des trois e.spèces, des myriades de sujets dévoués. Est-ce donc là la gloire? En ce cas, je consens à vivre pour jamais dans l’ignominie.
Sal. Toutes les âmes belliqueuses n’oiilpas le même destin. Sémiramis, la glorieuse mère de cent rois, quoiqu’elle eût échoué dans l’Inde, réunit la Perse, la Médie et la Baclriane aux royaumes qu’elle gouverna autrefois, — et que lu fourrais gouverner.
Sard. Je]cs gouverne : — elle ne fit que les subjuguer.
Sal. Le moment peut-être approche où ils auront plus besoin de son glaive que de ton sceptre.
Sard. Il y eut autrefois un certain Bacchus, n’est-ce pas? J’en ai entendu parler h mes jeunes Grecques. Elles disent que ce fut un dieu, c’esl-â-dire un dieu de la Grèce, une idole étrangère au culte de l’Assyrie. Il fil la conquête de ce royaume opulent, de celle Inde dont tu parles, et où Sémiramis fut vaincue.
Sal. J’ai entendu parler de cet homme... Tu vois que c’est pour ses exploits qu’on en a fait un dieu.
Sard. C’est dans sa divinité que je veux l’honorer : — comme homme, j’en fais peu de cas. — Holà, mon échanson !
Sal. Que veut le roi ?
Sard. Adorer ton nouveau dieu, ton ancien conquérant.
— Qu’on me donne du vin ! {Entre l’ échanson.)
Sard. Apporte-moi la coupe d’or incrustée de pierreries coimue sous le nom de coupe de Nemrod; emplis-la jusqu’aux bords, et bàte-loi. [L’échamon sort.)
Sal. Est-ce le moment de reprendre tes interminables excès? (L’échanson entre avec du vin.)
Sard. {prenant la coupe). Mon noble parent, si ces Grecs barbares, habitants des lointains rivages qui bordent nos États, ne mentent pas, ce Bacclius a conquis toute l’Inde, n’est-il pas vrai ?
Sal. Oui, sans doute; et c’est pour cela qu’on en a fait un dieu.
Sard. 11 n’en est rien... De toutes scs conquêtes, quelques colonnes qui sont à lui, et seraient a moi si je les croyais dignes d’élre achetées et transportées ici, voilà tout ce qui reste des mers de sang qu’il versa, des royaumes qu’il dévasta et des cœurs qu’il brisa; mais celte coupe contient ses véritables titres à l’immortalité, — l’immortel raisin dont il exprima l’àme, et qu’il nous donna pour réjouir celle de l’homme, en expiation du mal qu’avaient fait ses victoires. Sans ce titre, il n’eût eu que le renom d’un mortel, comme il en eut la tombe, et ne serait aujourd’hui, comme mon aïeule Sémiramis, qu’un monstre humain couvert d’une demi-gloire. C’est ce jus qui le déifia : — que maintenant il t’humanise ; frère morose et grondeur, hois avec moi au dieu des Grecs!
Sal. Pour tous tes royaumes, je ne voudrais pas blasphémer ainsi la religion de mon pays.
Sard. C’esl-k-dire qu’à tes yeux il est un héros, parce qu’il a versé le sang par torrents, et n’est pas un dieu pour avoir transformé un fruit en un breuvage enchanté qui dissipe le chagrin, ravive la vieillesse, inspire la jeunesse, fait oublier à la lassitude ses travaux, à la crainte scs dangers, et ouvre à notre âme un monde nouveau, quand celui-ci a perdu sa saveur ? Eh bien! je bois à loi et à lui, comme à un homme véritable qui, en bien ou en mal, a fait tout ce qu’il a pu pour donner le genre humain.
Sal. Veux-tu, en ce moment, recommencer tes orgies ?