SARDANAPALE. ACTE I, SCÈKE II
Sard. Quand cela serait, je préférerais une orgie k un trophée, car elle ne coûterait de larmes à personne. Mais ce n’est pas maintenant mon intention... Puisque tu ne veux pas me faire raison, tu peux continuer. (j1 réchanson). Enfant, retire-toi ! {Véchanson sort.)
Sal. J’aurais voulu dissiper ton rêve... Il vaut mieux être réveillé par moi que par la révolte.
Sard. Qui se révolterait ? pourquoi ? quel en serait le préte.vle ou la cause ? Je suis le roi légitime, descendu d’une race de rois qui n’ont point eu de prédécesseurs. Que t’ai-je fait ? qu’ai-je fait au peuple, qui puisse justiiier tes sarcasmes ou sa révolte ?
Sal. Je ne parle point de ce que tu m’as fait.
Sard. Mais tu penses que j’ai des torts envers la reine, n’esl-ce pas ?
Sal. Je pense...., non, j’afûrme que tu es coupable envers elle.
Sard. Patience, prince, et écoule-moi... Elle est en possession de tout le pouvoir, de toute la splendeur attachés à son rang ; elle est respectée ; les héritiers du trône d’Assj rie sont placés sous sa tutelle; elle jouit des honneurs et de tous les apanages de la souveraineté. Je l’ai épousée comme font les monarques, — pour les avantages qu’elle m'apportait ; je l’ai aimée comme la plupart des maris aiment leurs femmes. Si elle ou toi vous vous êtes imaginé que j’étais homme à m’enchaîner comme un paysan chaldéen à sa moitié, vous n’avez connu ni moi, ni les monarques, ni l’humanité.
Sal. Je t’en supplie, parlons d’autre chose ; mon sang dédaigne la plainte, et la sœur de Salémène ne réclame point un amour forcé, même du souverain de l’Assyrie! Elle ne voudrait point d’une afléclion qu’il lui faudrait partager avec des courtisanes étrangères et des esclaves ioniennes.... La reine se tait.
Sard. Et pourquoi son frère n’en fait-il pas autant?
Sal. Je ne suis que l’écho de la voix de l’empire; quiconque dédaigne celle voix'ne saurait longtemps régner.
Sard. Esclaves ingrats et grossiers! ils murmurent de ce
que je n’ai pas versé leur sang, de ce que je ne les ai pas envoyé desséclier par millions dans la poussière des déserts, ou blanchir de leurs ossements les rives du Gange, ou décimés par des lois cruelles, ou de ce que je n’ai pas employé leurs sueurs à bâtir des pyramides ou les murs de Babylone!
Sal. Pourtant, ce sont là des trophées plus dignes d’une nation et de ses princes que des chants, des luths, des banquets, des concubines, que le gaspillage des trésors et le mépris des vertus!
Sard. J’ai pour trophées des villes fondées par moi : par exemple. Tarse et Ancliiale, toutes deux construites en un jour. Ma belliqueuse aïeule, la reine sanguinaire, la chaste Sémiramis, qu’aurait-elle pu faire de plus, si ce n’est de les détruire.?
Sal. C’est vrai. Je reconnais ton mérite dans la fondation de ces villes, provoquée par un caprice, et célébrée par des vers où ton nom et le leur sont dénoncés aux mépris de la postérité.
Sard. Ses mépris! Par Baal, les villes, quoique superbement bâties, ne l’emportent pas sur les vers ! Dis ce qu’il te plaira contre moi, contre ma manière de vivre ou de régner, mais respecte cette inscription véridique et concise; certes, ces quelques lignes contiennent l’histoire de toutes les choses humaines; les voici ; — oLe roi Sardanapale, fils d’Ânacyndaraxès, a construit en un jour Ancliiale et Tarse. Mangez, buvez, aimez; tout le reste ne vaut pas une chiquenaude. »
Sal. La digne morale, la sage inscription offerte par un roi à ses sujets !
Sard. Oh ! sans doute, tu eusses préféré qu’elle fût rédigée en style d’édit; par exemple ; — « Obéissez au roi, — portez votre argent à son trésor, — recrutez scs phalanges, — versez votre sang à son commandement, prosternez-vous et adorez, ou levez-vous et travaillez; » ou bien qu’elle fût conçue en ces termes : — «Dans ce lieu, Sardanapale tua cinquante mille de ses ennemis; c’est ici que sont leurs tombeaux, et voilà son trophée. » Je laisse cela aux conqué-