SAP.DANAPALE, ACTE I, SCÈNE II
ranls; c’est assez pour moi si je puis faire en sorte que mes sujets sentent moins le fardeau des misères humaines, et descendent sans gémir dans la tombe. Tout ce que je fais, je leur permets de le faire : nous sommes tous hommes.
Sal. Tes pères ont été révérés comme dieux.
Sard. Oui, dans la poussière et dans la mort, où ils ne sont ni dieux ni hommes. Ne me parle pas de cela ! les vers sont dieux, du moins ils se sont repus de vos dieux, et ne sont morts que lorsque ce mets leur a manqué. Ces dieux n’étaient que des hommes; regarde leur descendant; — je sens en moi mille choses mortelles, mais rien de divin, — & moins que ce ne soit ce penchant que tu condamnes, et qui me porte à aimer et h être miséricordieux, à pardonner les folies de mon espèce, et (c’est Ui, du reste, un sentiment humain) à être indulgent pour les miennes.
Sal. Hélas ! c’en est fait de Ninive! — Malheur, — malheur k la cité sans rivale !
Sard. Que crains-tu ?
Sal. Tu es gardé par tes ennemis; dans quelques heures peut-être éclatera la tempête qui doit te renverser, ainsi que les tiens et les miens ; encore un jour, et ce qui existe de la race de Bélus n’existera plus.
Sard. Qu’avons-nous à redouter?
Sal. L’ambition perfide dont les pièges t’environnent; mais il y a encore une ressource : confie-moi ton sceau royal, je réprimerai les complots, et mettrai à tes pieds les têtes de tes principaux ennemis.
Sard. Leurs têtes. — Combien?
Sal. Dois je m’arrêter k les compter lorsque la tienne ellemême est en péril ? Laisse-moi partir; donne-moi ton sceau, — et pour le reste, fie-toi k moi.
Sard. Je ne confierai k personne un pouvoir illimité de vie et de mort. Quand nous ôtons la vie aux hommes, nous ne savons ni ce que nous leur enlevons, ni ce que nous leur donnons.
Sal. Hésiterais-tu k ôter la vie k ceux qui veulent te ravir la tienne?
(EIVIIES DE lOED BTROS.
Sadd. C’est une question difficile; cependant, je réponds : oui. Ne peut-on se dispenser d’en venir là.’ Qui sont ceux jue tu soupçonnes ? — qu’on les arrête.
Sal. Je te prie de ne point me questionner à cet éjard; ma réponse circulerait bientôt parmi la troupe babillarde de tes maîtresses, de là au palais, puis dans la ville, et tout serait manqué. — Fie-toi à moi.
Sard. Tu sais que je l’ai toujours fait ; prends mon scean royal. (Il lui donne son anneau.)
Sal. J’ai encore une demande à te faire.
Sard. Quelle est-elle?
Sal. Que lu veuilles bien, cette nuit, ajourner le banquet dans le pavillon sur l’Euphrate.
Sard. Ajourner le banquet! je n’en ferai rien, en dépit de tous les conspirateurs qui ont jamais ébranlé un royaume! Qu’ils viennent et exécutent leur oeuvre; ils ne me feront point pâlir; je ne m’en lèverai pas un moment plus tôt; je n’en boirai pas une coupe de moins ; une rose de moins ne couronnera pas mon front; ils ne m’ôteront pas une seule heure de joie. — Je ne les crains pas.
Sal. Mais tu t’armeras, n’est-ce pas, s’il est nécessaire?
Sard. Peut-être. J’ai une superbe armure, un glaive d’une admirable trempe, un arc et une javeline que Nemrod aurait pu envier; ces armes sont un peu lourdes ; mais mon bras les manie. Maintenant que j’y pense, il y a longtemps que je ne m’en suis servi , même à la chasse. Les as-tu vues, mon frère?
Sal. Est-ce un moment convenable pour badiner ainsi ? S’il le faut, l’en serviras-tu ?
Sard. Si je m’en servirai ! Oh ! si cela est absolument nécessaire, si ces esclaves insensés ne peuvent être gouvernes qu’à celte condition , je manierai le glaive de manière à leur faire souhaiter de le voir changer en quenouille.
Sal. Us disent que c’est ainsi que ton glaive s’est transformé.
Sard. C’est faux! mais qu’ils le disent; les anciens Grecs,
Digilized by Cooglc
SARDA!«rArALE. ACTE I. SCÈNE 11. ÎCJ
si nous en croyons les chants de nos captives, en disaient autant du plus grand de leurs héros, Hercule, parce qu’il aimait une reine de Lydie; tu vois que, chez toutes les nations, le peuple saisit avec empressement toutes les calomnies qui peuvent avilir ses souverains,
Sal. On ne pariait point ainsi de tes pères.
Sard. Non, parce qu’on les craignait; les peuples étaient occupés k travailler et h combattre; ils n’échangeaient leurs chaînes que contre des armes; aujourd’hui ils ont la paix et des loisirs; ils ont la liberté de se réjouir et dérailler; je ne m’en offense pas; je ne donnerais pas le sourire d’une Ixlle fille pour tous les suffrages populaires qui ont jamais tiré un nom du néant. Que sont les langues empoisonnées de ce vil troupeau, que l’abondance a rendu insolent, pour que j’attache du prix à sa bruyante approbation, ou que je redoute ses assourdissantes clameurs?
Sal. Tu as dit que c’étaient des hommes; comme tels, leur affection est quelque chose.
Sard. Celle de mes chiens aussi, etj’en fais plus de cas, car ils sont plus fidèles; — mais, agis; lu as mon sceau; — puisqu'ils veulent faire du bruit , qu’on les ramène à la raison , mais sans moyens violents, k moins qu’il n’y ait nécessité de le faire. Je hais toute souffrance donnée ou reflue; nous en portons assez en nous-mêmes, depuis le plus humble vassal jusqu’au plus altier monarque; au lieu d’ajouter mutuellement au fardeau des misères mortelles qui pèsent sur les hommes, il vaut mieux diminuer par un soulagement réciproque la somme fatale des maux imposés à la vie; mais cela, ils l’ignorent, ou veulent l’ignorer. Baal m’est témoin que j’ai fait pour me les concilier tout ce qu’il était possible de faire ; je n’ai point fait la guerre ; je n’ai décrété aucun nouvel impôt; je ne suis point intervenu dans leur vie civile; je leur ai laissé passer leurs jours comme ils l’entendaient, passant les miens comme je l’entends.
Sal. Tu ne remplis pas tous les devoirs d’un roi; c’est pourquoi ils disent que tu n’es pas fait pour régner.
Sard. Us mentent. Malheureusement, je suis incapable
i02 OEUVRES DE lORD BTRON.
d’autre chose que de régner; sans cela je céderais ma place au dernier des Mèdes.
Sal. Il est un Mède du moins qui aspire à le remplacer.
Sard. Que veux-tu dire? — c’est Ion secret : tu désires que je m’abstienne de te questionner, et je ne suis pas curieux de ma nature. Prends les mesures nécessaires; et, puisque la nécessité l’exige, j’approuve et sanctionne tout ce que tu feras. Jamais homme n’eut plus à cœur de gouverner paisiblement une nation paisible : s’ils me font sortir de mon caractère, mieux vaudrait pour eux qu’ils eussent évoqué de scs cendres le sombre Nemrod, « le puissant chasseur. » Je changerai ces royaumes en un vaste désert; et ceux qui furent des hommes, et qui , par leur propre choix, n’auront plus voulu l’être, seront traqués par moi comme des bêtes fauves. Ils insultent à ce que je suis; — ce que je serai dépassera tout ce que leurs calomnies ont pu inventer de pire, et c’est k eux-mêmes qu’ils devront s’en prendre.
Sal. Tu peux donc enfin t’émouvoir!
Sard. M’émouvoir ! qui ne s’émeut au spectacle de l’ingratitude?
Sal, Je ne m’arrêterai pas k te répondre par des paroles; ce sont des actions qu’il faut. Maintiens éveillée cette énergie qui sommeille parfois, mais qui n’est pas morte dans ton âme, et tu peux donner encore autant de gloire à ton règne que de puissance k ton empire. Adieu. {Salémène sort.)
Sard. Il est parti , emportant k son doigt mon anneau, qui est pour lui un sceptre. Il est aussi ferme que je suis insouciant; et les esclaves méritent de sentir la main d’un maître. J’ignore de quelle nature est le danger : il l’a découvert, qu’il le comprime. Dois-je consumer ma vie, — celte vie si courte, — k me prémunir contre tout ce qui pourrait l’abréger? elle ne vaut pas tant de peines; ce serait mourir d’avance que de vivre ainsi dans la frayeur de la mort , occupé k rechercher sans cesse des conspirations, soupçonnant tous ceux qui m’entourent parce qu’ils sont près de moi , et tous ceux qui sont loin k cause de leur éloignement même Mais s’il en doit être ainsi, s’ils m’exilent et de l’crnpire et de la