‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 60 sur 133 · SARDAKAPALE. ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

SARDAKAPALE. ACTE I, SCÈNE II

vie, eli bien ! qu’est-ce que l’empire, et qu’est-ce que la vie? J’ai aimé, j’ai vécu , j’ai multiplié mon image ; mourir est un acte non moins naturel que ces actes de notre argile mortelle. Il est vrai que je n’ai pas versé des fleuves de sang, comme je l’aurais pu, jusqu’à faire de mon nom le synonyme de la mort, une terreur et un trophée. Mais je ne le regrette pas; ma vie, c’est l’amour : si je verse jamais le sang, ce sera contre mon gré. Jusqu’à ce jour, pas une goutte de sang assyrien n’a coulé pour moi; pas une obole n’est sortie des vastes trésors de Ninive pour des objets qui pouvaient coûter une larme à ses fils. Si donc ils me haïssent, c’est parce que je ne hais pas; s’ils se révoltent , c’est parce que je n’opprime point. O hommes! on doit vous gouverner avec des faux, non avec des sceptres; il faut vous faucher comme l’herbe, si on ne veut recueillir des herbes mauvaises et une moisson pourrie de mécontentements, qui souillent le sol et changent la fertilité en désert. Je ne veux plus y penser. — Holà! quelqu’un! [Entre un domestique.)

Sard. Esclave, dis à Myrrha l’Iomenne que je souhaite sa présence.

Le dohestique. Roi, la voici. [Myrrha entre.)

Sard. (ou domestique). Retire-toi! (il Myrrha.) Être plein de beauté! tu devines presque mon cœur avant qu’il ait parlé; il battait pour toi, et voilà que tu viens. Laisse-moi penser que, lorsque nous ne sommes point ensemble , une influence inconnue, un doux oracle nous fait, quoique invisible, communiquer entre nous, et nous attire l’un vers l’autre.

Mvrr. Je le crois.

Sard. Je sens l’existence de ce pouvoir, mais j’ignore son nom ; quel est-il ?

Mvrr. Dans ma terre natale c’est un dieu, et dans mon cœur c’est un sentiment exalté qui a quelque chose de divin; mais j’avoue qu’il est mortel, car ce que j’éprouve, c’est quelque chose d’humble, et cependant d’heureux, ou du moins qui aspire à l’ôlre; mais... — [Myrrha s’arrête),

CEUVKES DE LOED B\TiON.

Sard, Toujours quelque chose vient s interposer entre nous et ce que nous regardons comme le bonheur : que je fasse tomber l’obstacle qui s’oppose au lien, comme ta voix timide me l’annonce, et le mien sera complet.

Myrb. Mon seigneur!

Sard. Mon seigneur! — mon roi! — sire! — mon souverain' voilà, c’est toujours ainsi; on ne me parle quavcc terreur. Je ne puis voir un sourire, si ce n’est à la folle lumière d’un grand banquet, quand l’ivresse a rétabli l’éplilé entre mes bouffons et moi, ou quand l’intempérance m’a ravalé jusqu’à leur abaissement. Myrrba, tous ces noms de seigneur, — de roi, — de sire, — de monarque, - je puis les entendre de la bouche des esclaves et des nobles ; — il fut même un temps où j’en faisais cas, cesl-à-dire où je les souffrais; mais quand je les entends sortir des lèvres que l’adore, de lèvres que les miennes ont pressées, un froid glacial passe à mon cœur; je sens alors tout ce qu’il y a de faux dans ce rang suprême qui refoule le sentiment dans râme de ceux qui me sont le plus chers, et je regrette de ne pouvoir déposer ma tiare importune, partager avec toi une cabane sur le Caucase, et ne porter qu’une couronne de fleurs.

Mïrr. Que n’en est-il ainsi!

Sard. Est-ce là en effet ce que tu sens? — Pourquoi?

Myrr. Parce que tu saurais alors ce que tu ne sauras ja-

mais.

Sard. Quoi donc?

Myrr. Ce que vaut un cœur, du moins un cœur de femme.

Sard. J’en ai éprouvé mille,— et mille,— et mille encore.

MvRR. Des cœurs?

Sard. Je le pense.

Mvrr. Pas un seul ! Un temps viendra peut-être où tu feras celte épreuve. ^ „ i e

Sard. Ce temps viendra ; écoute, MyrrUa : Salémène a déclaré, — pourquoi et comment il l’a deviné, Bélus, le fondateur de ce vaste royaume , le sait mieux que moi ; — mais enlin Salémène a déclaré que mon trône était en péril.

Mvrr. U a bien fait.

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Sard. El tu tiens ce langage, toi qu’il a traitée avec un si dur mépris, loi qu’il a chassée de notre présence avec scd barbares sarcasmes, loi qu’il a fait pleurer et rougir ?

Mvrr. Je devrais rougir et pleurer plus souvent; il a bien fait de me rappeler k mon devoir. Mais tu parles de périls,

— de périls qui te menacent..

Sard. Oui, il parle de noirs complots ourdis par des Hédes, — de mécontentements dans l’armée et le peuple, et de je ne sais quoi encore; — c’est un labyrinthe où je me perds,

— un confus amas de menaces et de mystères : tu connais l’homme, — tu sais que c’est son habitude ; mais il est vertueux. Viens, n’y pensons plus, — ne nous occupons que de la fête de celte nuit.

Mvrr. Il est temps de penser k autre chose qu’a des fêtes.

— Tu n’as point dédaigné ses sages avis ?

Sard. Quoi donc ? — as-tu peur ?

Mtrr. Peur ! ^ Je suis Grecque, puis-je craindre la mort ? Esclave, puis-je redouter ma liberté?

Saed. Pourquoi donc le vois-je pâlir ?

Mtrr. J’aime.

Sard. Et moi, n’aimé-je pas ? Je t’aime plus, — beaucoup plus que la vie et le vaste empire que je suis menacé de perdre ; — pourtant je ne pâlis point.

Mtrr. Cela prouve que lu n’aimes ni loi ni moi ; car celui qui aime s’aime lui-mérae pour l’amour de l’objet aimé. C’est pousser trop loin l’imprudence : la vie et la couronne ne doivent point se perdre ainsi.

Sar» Se perdre ! •» Quel est le chef audacieux qui oserait tenter de me les ravir ?

Mtrr. Qui pourrait craindre de le tenter ? Quand celui qui gouverne s’oublie, qui se souviendra de lui?

Sard. Myrrha!

Mtrr. Ne me regarde point avec colère; je t’ai vue trop souvent me sourire, pour que ce regard mécontent ne soit pas pour moi un châtiment plus amer que tous ceux qu’il peut faire présager. — Roi, je suis votre sujette! maître, je suis votre esclave ! homme, je vous ai aimé! — je vous ai

aimé, par je ne sais quelle fatale faiblesse; bien que je sois Grecque, élevée dans la haine des rois, — esclave, et maudissant mes fers, — Ionienne, et conséquemment, lorsque j’aime un étranger, plus dégradée par celte passion que par mes chaînes ! pourtant je vous ai aimé. Si cet amour a été assez fort pour dom pter toute ma nature antérieure, pourquoi ne revendiquerait-il pas le privilège de vous sauver?

Sard. Me sauver, beauté charmante ! Tu es merveilleusement belle ; et ce que je te demande, c’est ton amour, — et non ma sécurité.

Myrr. La sécurité peut-elle être où l’amour n’est pas?

Sard. Je parle de l’amour de la femme.

Myrr. C’est au sein de la femme que vous commencez à boire la vie; ses lèvres vous ont enseigné vos premières paroles ; elle sèche vos premières larmes, et recueille vos derniers soupirs lorsque déjà l’homme a reculé devant l’ignoble tâche de veiller les derniers instants de celui qui fut son maître.

Sard. Mon éloquente Ionienne ! ta parole est une musique; elle me rappelle les chœurs de ces chants tragiques qui, tu me l’as dit souvent, forment le passe-temps favori de la patrie lointaine de les pères. Oh! ne pleure pas, — calmc-toi.

BIvrr. Je ne pleure pas. — Mais, je t’en prie, ne me parle pas de mes pères et de ma patrie.

Sard. Cependant tu en parles souvent.

Myrr. C’est vrai, — c’est vrai : bien qu’on en ait, i’objel qui remplit la pensée se trahit sur les lèvres ; mais quand un autre que moi parle de la Grèce, cela me fait mal.

Sard. Eh bien donc, comment voudrais-tu me sauver, ainsi que tu le disais ?

Myrr. En l’apprenant à le sauver toi-même, et non seulement toi, mais ces vastes royaumes, des fureurs de la pire de toutes les guerres, — la guerre entre frères.

Sard. Eh ! mon enfant, j’abhorre toute espèce de guerre et les guerriers ; je vis au sein de la paix et des plaisirs : que peut faire de plus un homme ?

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Myrr. Hélas! seigneur, avec le commun des hommes, Tappareil de la guerre n’est que trop souvent nécessaire pour conserver les bienfaits de la paix; et, pour un roi, il vaut mieux quelquefois inspirer la crainte que l’amour.

Sard. Je n’ai jamais cherché k inspirer que ce dernier sentiment.

BIyrr. Et tu n’as obtenu ni l’un ni l’autre.

Sard. Est-ce bien toi, Myrrha, qui me dis cela?

BIyrr. Je parle de l’amour populaire, qui n’est que l’amour de soi; on l’obtient en tenant les hommes dans une crainte respectueuse et sous le joug des lois, sans toutefois qu’ils soient opprimés. — Il faut du moins qu’ils ne croient point l’ctre, ou, s’ils le savent, qu’ils le jugent nécessaire pour se soustraire à une oppression plus dure, celle de leurs passions. Un roi de festins, de fleurs, de vin et de débauches, un roi d’amour et de plaisir, ne fut jamais un roi de gloire.

Sard. La gloire! qu’est-ce que cela?

BIyrr. Demande-le aux dieux, tes ancêtres.

Sard. Ils ne peuvent répondre; les prêtres ne parlent en leur nom que lorsque quelque nouveau tribut est apporté à leur temple.

BIyrr. Consulte les annales des fondateurs de ton empire.

Sard. Elles sont tellement souillées de sang que je ne puis les lire. Blais qu’exiges-tu de moi? L’empire est fondé; je ne puis multiplier à l’infini les empires.

BIyrr. Conserve le tien.

Sard. J’en jouirai, du moins. Viens, Bfyrrha, rendonsnous sur l’Euphrate; l’heure nous y invite, la galère est prête ; le pavillon dressé pour notre retour, et orné pour le banquet du soir, resplendira de beauté et de lumière, si bien que les étoiles au-dessus de nos têtes le prendront pour une étoile rivale, et on nous verra couronnés de fleurs nouvelles comme....

BIyrr. Des victimes.

Sard. Non, des souverains; comme ces rois bergers du temps patriarcal, qui ne connaissaient pas de plus brillants

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diadèmes que les guirlandes de l’élé, el dont les triomphes ne coûtaient point de larmes. Allons!

PANIA entre.

Pan, Que le roi vive à jamais!

Sard. Tant qu’il pourra aimer, pas une heure au-delà! Combien je déteste ce langage qui fait de la vie un mensonge, en flattant la poussière de l’espoir de l’éternité! Eh bien! Pania, sois bref.

Pan. Je suis chargé par Salémène de réitérer au roi la prière qu’il lui a déjà faite, de ne point quitter le palais, au moins pour aujourd’hui. Le général, à son retour, fera connaître ses motifs; ils sont tels qu’ils justifleront sa hardiesse et lui obtiendront peut-être le pardon de la liberté qu’il a prise.

Sard. Eh quoi ! veut-on donc me mettre en chartre privée ? Suis-je déjà captif? ne puis-je même respirer l’air du ciel ? Va dire au prince Salémène que, dût l’Assyrie tout entière s’insurger, et des myriades de révoltés assiéger ces murs, je sortirai.

Pan. Je dois obéir; cependant....

Mïrr. O monarque! écoute : — combien de jours et de mois n’es-tu pas resté dans l’enceinte de ton palais, étendu mollement sur la soie, sans vouloir te montrer aux yeux de ton peuple; privant tes sujets de ta présence, laissant les satrapes sans contrôle, les dieux sans culte, et toute chose dans l’anarchie de l’inaction ; si bien que tout, hormis le mal, dormait dans le royaume! Et maintenant tu refuserais de rester ici un seul jour, — un jour qui doit peut-être assurer ton salut ? Au petit nombre de ceux qui te sont restés fidèles, tu refuserais quelques heures pour eux, pour toi, pour la race de tes ancêtres, pour l’héritage de les fils?

Pan. C’est la vérité ! D’après l’empressement que le prince a mis à m’envoyer en votre présence sacrée, je prends la liberté de joindre ma faible voix à celle qui vient de parler.

Sard. Non, cela ne sera pas.

Mïrr. Au nom de ton empire !

Sard. Partons!

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Pan. Au nom de tous vos fidèles sujets, qui se rallieront autour de vous et des vôtres !

Sard. Ce sont des illusions; il n’y a pas de péril ; — c’est une sotte invention de Salémène pour montrer son zèle et se rendre nécessaire.

Myrr. Par tout ce qu’il y a de juste et de glorieux, con^ forme-toi à ce conseil !

Sard. A demain les alTaires !

Myrr. Oui, et cette nuit la mort!

Sard. Eh bien ! qu’elle me vienne inattendue, qu’elle me surprenne au milieu de la joie et des plaisirs, de la gaieté et de l’amour; que je tombe comme la rose cueillie ! — Plutôt finir ainsi que de me flétrir lentement!

Myrr. Eh quoi ! tous les motifs les plus capables d’agir sur le cœur d’un monarque, ne pourront obtenir de loi que tu renonces h une fête frivole ?

Sard. Non.

Myrr. Eh bien! fais-le pour l’amour de moi!

Sard. De loi, ô ma Myrrha?

Myrr. C’est la première faveur que j’aurai demandée au roi d’Assyrie.

Sard. C’est vrai, et quand ce serait mon royaume, je te l’accorderais. Eh bien ! pour l’amour de toi, je me rends. — Pania, retire-toi! tu m’entends.

Pan. Et j’obéis. (Pania sort.)

Sard. Tu m’étonnes, Myrrha; quel est ton motif pour me faire ainsi violence?

Myrr. Ta sûreté et la certitude qu’il n’y a qu’un danger imminent qui puisse engager le prince à te faire une demande aussi pressante.

Sard. Si je ne le redoute pas, pourquoi le redouterais-tu? Myrr. C’est parce que tu ne crains pas, que je crains pour toi.

Sard. Demain tu souriras de ces vaines terreurs.

Myrr. Si tout est perdu, je serai là où nul ne pleure, et cela vaudra mieux que le pouvoir de sourire ; et toi ?

Sard. Je serai roi comme auparavant.

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OEUVHES DE LOnD BTROR.

Mïrr. où?

Saüd. Avec Baal, Nemrod et Sétniramis, seul monarque en Assyrie, ou ailleurs avec eux encore. Le destin m’a fait ce que je suis. — et il peut faire que je ne sois plus rien, — mais il faut que je sois cela ou rien; je ne vivrai pas avili.

Mïrr. Si lu avais toujours pensé ainsi, personne n’eût osé songer h t’avilir.

Sard. Et qui le fera maintenant ?

Mïrr. Ne soupçonnes-tu personne ?

Sard. Soupçonner! — c’est le fait d’un espion. OliS combien de moments précieux nous perdons en vaines paroles cl en terreurs plus vaines encore ! — Holà! qu’on vienne ! — Esclaves , préparez la salle de Nemrod pour le banquet du soir; — s’il faut que mon palais soit changé en prison, du moins nous porterons gaiement nos fers; si l’Euphrate nous est interdit, ainsi que le pavillon d’été qui orne ses rives charmantes, ici du moins on ne nous menace pas encore.— Holà! quelqu’un! (Sardanapale sort.)

Mïrr. (seule). Pourquoi faut-il que j’aime cet homme ? les filles de ma patrie n’aiment que des héros. Mais je n’ai point de patrie ! l’esclave a tout perdu, tout, hormis ses chaînes. Je l’aime ! Hélas ! aimer ce que nous n’estimons pas, de toutes les chaînes c’est là la plus pesante. Eh bien! soit ; l’heure approcheoù il aura besoin de l’amour de tous, et où il n’en trouvera dans personne. 11 y aurait plus de lâcheté à l’abandonner maintenant qu’il n’y eût eu d’héroïsme , dans l’opinion de mon pays, à le poignarder sur son trône à l’a- (ingée de sa puissance; je n’ai été faite ni pour l’un ni pour l'autre de ces actes. Si je pouvais le sauver, ce n’est pas lui, mais moi que j’en aimerais davantage; et j’en ai besoin; car je suis déchue dans ma propre estime depuis que j’aime ce voluptueux étranger ; cl néanmoins, il me semble que ce qui me le fait encore plus aimer, c’est de le. voir en butte à la haine des Barbares, ces ennemis naturels de tout ce qui a du sang grec dans les veines. Si je pouvais seulement éveiller dans son cœur une seule pensée semblable à celle qui ani-

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mail les Phrj’gieiis eux-mèmes alors qu’ils comballaienl entre la mer et les remparts d’Ilion, il foulerait à ses pieds la multitude des barbares, et triompherait. Il m’aime, et je l’aime ; l’esclave aime son maître, et voudrait l’affranchir du joug de ses propres vices. Sinon, il me reste un moyen de liberté ; et si je ne puis lui apprendre à régner , je puis du moins lui apprendre la seule manière dont un roi doit quitter son trône. Il ne faut pas que je le perde de vue. {Elle sort.)

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