‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 61 sur 133 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

SCÈ.NE P«.

Le portique du même appartement dans le palais.

BÉLÉSÈS, seul.

Le soleil s’approche de l’horizon ; on dirait qu’il s'affaisse avec plus de lenteur en laissant, pour la dernière fois, tomber son regard sur l’empire d’Assyrie. Sa rouge clarté brille au milieu de ces nuages sombres, comme le sang dont elle est l’avant-coureur. Soleil qui vas disparaître, étoiles qui vous levez dans les deux , si ce n’est pas en vain que je vous ai étudiés et que j’ai lu dans chacun de vos rayons les édits de vos orbes, qui font frémir le Temps lui-même des destinées qu’il apporte aux nations, la dernière heure de l’Assyrie est venue. Et, néanmoins, que celle heure est calme ! Une chute si grande devrait être annoncée par un tremblement de terre; — c’est un soleil d’été qui la révèle. Pour le Chaldéen , dont le regard sait lire dans les astres, ce disque porte écrit sur sa page éternelle la fin de ce qui semblait éternel. Mais, ô soleil infaillible! brûlant oracle de tout ce qui vit, source de toute vie, et symbole de celui qui la donne, pourquoi ne nous annonces-tu que les calamités ? Pourquoi ne nous révèles-tu pas des jours plus dignes de ton lever glorieux du sein de l’Océan ? Pourquoi ne pas darder dans l’avenir un rayon d’espérance, tout aussi bien que de colère? Entends-moi! oh! entends-moi! je suis ton adorateur, ton prêtre, ton serviteur; — je t’ai contemplé à ton lever et à ton coucher, et j’ai courbé mon front devant

ton midi , alors que mes yeux n’osaient s’élever vers toi. J’ai épié ton réveil , je t’ai prié, je t’ai offert des sacrifices, je t’ai consulté, je t’ai craint, je t’ai interrogé, et tu m’as répondu ; — mais tes réponses sont toujours restées enfermées dans un cercle fatal. — Tandis que je parle, il s’affaisse.

— 11 est parti , — laissant un reflet de sa beauté, mais non de sa science, b l’Occident charmé qui se délecte au milieu des teintes de sa mourante gloire. Cependant qu’est-ce que la mort quand elle est glorieuse? c’est un coucher de soleil ; et les mortels doivent s’estimer heureux de ressembler aux dieux , ne fût-ce que dans leur déclin.

( ARBACE entre par une porte intérieure. )

Arb. Bélésès, pourquoi le vois-je ainsi absorbé dans ta dévotion? Es-tu occupé à contempler la disparition de ton dieu dans les espaces d’un jour inconnu? Nous avons affaire a la nuit , — elle est venue.

Bél. Mais elle n’est pas partie.

Arb. Qu’elle s’écoule, — nous sommes prêts

Bél. Oui ! que n’est-elle à sa Gn !

Arb. Est-ce que le doute se serait emparé du prophète alors qu’à ses yeux les astres font briller la victoire?

Bél. Je ne doute pas de la victoire, mais du vainqueur.

Arb. Eh bien! que ta science règle cela; en attendant, j’ai préparé assez de lances étincelantes pour éclipser l’éclat de nos alliées, les planètes. Rien ne s’oppose plus à nos projets. Le roi-femme, l’être moins qu’une femme est à présent sur les flots avec ses compagnes; l’ordre est donné pour que la fête ait lieu dans le pavillon. La première coupe qu’il boira sera la dernière vidée par la race de Nemrod.

Bél. C’était une race vaillante.

Arb. C’est maintenant une race affaiblie. — Elle est usée ;

— nous la régénérerons.

Bél. En es-tu sûr?

Arb. Son fondateur fut un chasseur ; je suis un soldat ;

— qu’y a-t-il à craindre?

Bél. Le soldat.

Arb. Et le prêtre peut-être; mais si tu pensais ainsi, si

c’est encore la pensée, pourquoi ne pas garder Ion roi des concubines ? pourquoi exciter mon courage ? pourquoi me pousser à celte entreprise, qui n’est pas moins la tienne que la mienne ?

Bél. Regarde le ciel.

Akb. Je le regarde.

Bél. Que vois-tu ?

Arb. Un beau crépuscule d’été et une multitude d’étoiles.

Bél. El parmi elles , remarques-tu la plus matinale, la plus brillante, dont la lumière vacille et va bientôt disparaître dans le bleu firmament ?

Arb. Eli bien ?

Bél. C’est ton étoile natale, — c’est la planète qui présida h ta naissance.

Arb. (la main sur son épée). Mon étoile est dans ce fourreau; quand elle brillera, elle éclipsera les comètes. Pensons à ce qu’il faut faire pour justifier tes planètes et leurs présages. Quand nous aurons vaincu, elles auront des temples, — oui, et des prêtres aussi; et toi tu seras le pontife de — de tels dieu.x qu’il te plaira; car j’ai remarqué qu’ils sont toujours justes, et qu’à leurs yeux le plus brave est le plus dévot.

Bél. Oui ; et les braves sont aussi pour eux les plus religieux. — Tu ne m’as pas vu tourner le dos sur le champ de bataille.

Arb. Non ; je te reconnais pour capitaine aussi vaillant que tu es habile dans le culte de la Clialdée ; maintenant te plairait-il d’abdiquer un moment le prêtre, et de me faire voir le guerrier ?

Bél. Pourquoi pas l’un et l’autre?

Arb. Cela n’en vaudra que mieux ; et cependant Je suis presque honteux de voir que nous aurons si peu à faire. Cette guerre de femme dégrade jusqu’au vainqueur. Renverser de son trône un despote hardi, sanguinaire; lutter contre lui le fer à la main, vainqueur ou vaincu, c’eût été digne d’un héros ; mais lever mon épée contre ce ver à soie, entendre peut-être sa voix mourante et plaintive...

Bél. N’eu crois rien; il y a en lui quelque chose qni peut

£0t CELVnES DE LORD BÏROS.

encore le donner de l’occupalion, et, fût-il même ce que lu le crois, scs gardes sonlbraves el commandés par l’impassible el austère Salémène.

Arb. Us ne résisteront pas.

Uél. Pourquoi non ? ils sont soldats.

Arb. C'est vrai ; c’est pourquoi il leur faut un soldat qui les commande.

Bél. C’est ce qu’est Salémène.

Arb. Mais il n’est pas leur roi. D’ailleurs il hait l’être efféminé qui nous gouverne, à cause de la reine sa sœur. N’astu pas remarqué qu’il s’éloigne de toutes les fêles ?

Bél. Mais il ne s’éloigne pas du conseil; — il y est toujours assidu.

Arb. El toujours contrarié; que faut-il de plus pour faire de lui un rebelle ? un insensé sur le trône, son sang déshonoré, el lui -même rebuté ! comment donc ? c’est pour le venger que nous travaillons.

Bél. Plût à Dieu qu’on pût l’amener h penser ainsi ! j’en doute.

Arb. St nous le sondions?

Bél. Oui, si l’occasion s’en présente.

Entre BALEA.

Bal. Satrapes, le roi ordonne que vous soyez présents h la fêle celle nuit.

Bél. Entendre, c’est obéir. Dans le pavillon, sans doute ?

Bal. Non; ici, dans le palais.

Arb. Comment, dans le palais ? ce n’était pas là l’ordre.

Bal. C’est l’ordre maintenant.

Arb. Et pourquoi ?

Bal. Je l’ignore. Puis-je me retirer?

Arb. Demeure.

Bél. {à part, à Arbace). Laisse-le partir. (A Baléa). Oui, Baléa, remercie le monarque de notre part, baise le bord de son manteau impérial, cl dis-lui que ses esclaves ramasseront les miettes qu’il daignera laisser tomber de sa royale table à l’beure de... — C’est à minuit, je pense ?

Bal. a minuit, dans la salle de Nemrod. Seigneurs, je

m’humilie devant vous, et prends congé. [BaUa sort).

Arb. Ce changement subit de lieu n’annonce rien de bon; il y a là-dessous quelque mystère ; pourquoi changer ainsi ?

Bél. Et ne change-t-il pas mille fois par jour ? L’Indolence est ce qu’il y a au monde de plus capricieux ; ses projets se modiflent plus souvent qu’un général ne fait de marches et de contre-marches quand il veut amener son adversaire à faire quelques fautes. — A quoi réfléchis-tu?

Arb. Il aimait ce joli pavillon; c’était, pendant l’été, son séjour favori.

Bél. Il a aimé aussi la reine, — et puis, après elle , trois mille courtisanes. — Il n’est rien que, tour à tour, il n’ait aimé, hormis la sagesse et la gloire.

Arb. Quoi qu’il en soit, — il y a là quelque chose qui ne me plaît pas; puisqu’il a changé, — nous devons en faire autant : l’attaque était facile dans ce pavillon solitaire, où il n’eût été entouré que de gardes appesantis par le vin, et de courtisans ivres; mais dans la salle de Nemrod...

Bél. Comment donc ! il me semblait que l’orgueilleux guerrier craignait de trouver, pour arriver au trône, une voie trop facile. — Serais-lu donc fâché de voir qu’il y a un pas ou deux plus glissants que lu ne t’y attendais.

Arb. Quand le moment viendra, lu verras si j’ai peur. Tu m’as vu jouer gaiement ma vie; mais aujourd’hui il y va beaucoup plus que de ma vie; il y a un royaume pour enjeu.

Bél. Je t’ai prédit que tu le gagnerais; — poursuis donc et sois vainqueur.

Arb. Si j’étais devin, je m’en serais prédit autant; mais obéissons aux étoiles. Je ne veux me brouiller ni avec elles, ni avec leur interprète. Qui vient ici ?

Entre SALÉMÈNE.

Sal. Satrapes!

Bél. Mon prince.

Sal. Je suis charmé de vous rencontrer; — je vous cher*chais tous deux, mais ailleurs qu’au palais.

Arb. Pourquoi cela ?

Sal. Ce n’est pas l’heure.

Arb. L’heure ! — quelle heure ?

Sal. De minuit.

Bél. Minuit, seigneur ?

Sal. Quoi donc? n’êtes-vous pas invités?

Bél. Oh! oui, — nous l’avions oublié.

Sal. Est-il habituel d’oublier l’invitation d’un souverain?

ÂRB. C’est que nous ne l’avons reçue qu’à l’instant même.

Sal. Que faites-vous ici ?

Arb. Notre service nous y appelle.

Sal. Quel service?

Bél. Le service de l’ÉUt. Nous avons le privilège d’approcher le monarque, mais nous l’avons trouvé absent.

Sal. Et moi aussi, j’ai un devoir à remplir.

Arb. Pourrions-nous connaître sa nature ?

Sal. C’est d’arrêter deux traîtres. — Gardes! à moi!

( Deg gardes entrent. )

Sal. [continuant). Satrapes, vos épées !

Bél. (rendant son épée). Seigneur, voici nos cimeterres.

Arb. (tirant la sienne du fourreatij. Viens prendre la mienne.

Sal. (s'aoançard). Je vais la prendre.

Arb. Tu en recevras la lame dans le cœur, la poignée ne quittera pas ma main.

Sal. [tirant son épée). Ah ! ah ! tu veux done ré«ster ? c’est bien : — cela épargnera un jiigem^ et un funeste pardon. — Soldats, frappez ce rebelle !

Arb. Soldats ! oui : — ' seul tu ne l’oserais pas.

Sal. Seul! esclave insensé! qu’y a-t-il en toi qui puisse faire reculer un prince? Nous redoutons ta trahison, non ta force : ta dent n’est rien sans son venin; c’est la dent du serpent, non du lion. Qu’on l’immole !

Bél. [s’interposant). Arbace! où est votre raison? n’ai -je pas rendu mon épée, moi? fiez-vous, conune moi, à la justice de notre souverain.

Arb. Non, j’aime mieux me fier aux étoiles, dont tu nous parles tant, et à ce faible bras; je veux mourir maître de mon

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