SAP.DANAPA.LE. ACTE II, SCÈNE I. 2M
jirCts h vous accuser, et si j’abandonnais voire destinée à lies juges plus sévères et k des preuves de tout genre, je pourrais sacrifier deux hommes qui, quels qu’ils puissent être, maintenant, ont été autrefois fidèles. Vous êtes libres, seigneurs.
Arb. Sire, celte clémence...
Bél. {l’interrompant). Est digne de vous; et, bien qu’innocents, nous vous rendons grâces.
Sar0. Prêtre ! gardez vos actions de grâces pour Bélus; son descendant n’en a pas besoin.
Bél. Mais étant innocents...
Sard. Vous devez vous taire ; — le crime a la voix haute.
Si vous ôtes fidèles, on vous a fait outrage, et vous devez éprouver de la douleur, non de la reconnaissance.
Bél. Sans doute, si la justice était toujours rendue sur la terre par un pouvoir tout-puissant; mais l’innocence est souvent obligée de recevoir la justice comme une faveur.
Sard. Cela serait Bon dans un sermon; mais ici c’est déplacé. Je vous prie de garder ces belles choses pour plaider devant le peuple la cause de votre souverain.
Bél. Je pense qu’il n’y a pas pour cela de motifs.
Sard. Point de motifs, peut-être; mais beaucoup de gens qui cherchent h en faire naître : — si vous rencontrez de ces gens-la dans l’exercice de vos fonctions sur la terre, ou si vous en lisez l’existence au ciel dans le scintillement mystérieux des étoiles qui vous servent de chroniques, n’oubliez pas qu’entre le ciel et la terre il y a «(uclque chose de pire que celui qui gouverne un grand nombre de sujets et n’en immole aucun ; qui, sans se haïr lui-même, néanmoins aime assez ses semblables pour épargner ceux qui ne l’épargneraient pas s’ils devenaient un jour les maîtres ; — mais c’est ce qui est encore douteux. Satrapes, vous êtes libres de faire ce qu’il vous plaira de vos personnes et de vos épées; mais, à dater de ce moment, je n’ai besoin ni* des unes ni des autres. Salémène, suivez-moi.
( Sardanapalc sort avec Salémène et sa suite, laissant Artiace et Bék'sès. )
Arb. Bélésès !
Bél. Eh bien! que penses-tn?
ÂRB. Que nous sommes perdus.
Bél. Que le royaume est à nous.
Arb. Eli quoi ! ainsi soupçonnés, — le glaive suspendu sur nos têtes par un cheveu que pourrait briser le souffle impérieux qui nous a épargnés, — j’ignore pourquoi !
Bél. Ne cherche point à le savoir; mais mettons le temps à profit. L’heure est encore à nous, — notre puissance est la même, — celle nuit est la même aussi que nous avions deslinée à notre entreprise. Rien n’est changé pour nous, si ce n’est que nous ignorions qu’on nous soupçonnait, et que maintenant nous le savons avec une certitude qui rend tout délai une folie.
Arb. Pourtant...
Bél. Quoi ! encore des doutes?
Arb. Il a épargné notre vie; que dis-je ? il nous a défendus contre Salémène.
Bél. Et combien de temps serons-nous épargnés ? jusqu’à la première minute d’ivresse.
Arb. Ou plutôt de sobriété! Quoi qu’il en soit, il a noblement agi ; il nous a royalement donné ce que nous avions lâchement mérité de perdre.
Bél. Dis donc courageusement!
Arb. L’un et l’autre peut-être. Mais celle action m’a touché, et, quoi qu’il advienne, je n’irai pas plus loin.
Bél. El lu perdrais l’empire du monde ?
Arb. Je perdrai tout, plutôt que l’estime de moi-même.
Bél. Je rougis de voir que nous devons la vie à ce roi, dont le sceptre est une quenouille!
Arb. Mais nous ne la lui devons pas moins, et je rougirais d’ôler la vie à qui me la donne.
Bél. Tu peux endurer tout ce qu’il te plaira; — les astres en ont décidé autrement.
Arb. Dussent-ils descendre du ciel et marcher devant moi dans toute leur splendeur, je ne les suivrai pas.
Bél. Voilà une faiblesse — pire que celle d’une femme
Digilized by Coogle
effrayée d’avoir rêvé de la mort et s’éveillant dans les ténèbres. Allons donc! allons donc!
Ane. Quand il partait, il m’a semblé voir en lui Nemrod; il ressemblait à la statue impériale qui a l’air d’être le monarque des rois qui l’entourent dans ce temple où elle règne, tandis qu’eux nefontquelui servir de décoration.
Bel. Je t’avais dit moi-même que tu en faisais trop peu de cas, et qu’il y avait en lui quelque chose de royal; — qu’en conclure ? Il n’en est qu’un plus noble ennemi.
Arb. Et nous que plus lâches ! — Oh ! pourquoi faut-il qu’il nous ait épargnés ?
Bél. Aurais-tu donc voulu être ainsi sacrifié sur-le-champ?
Arb. Non; — mais il eût été mieux de mourir que de vivre ingrat.
Bél. Oh ! certains hommes ont l’àmc étrangement faite! Tu envisageais froidement ce que quelques-uns appellent un crime d’État, et des insensés une trahison, — et voijà que tout à coup, parce que, par je ne sais quel caprice, ce roi débauché s’interpose orgueilleusement entre toi et Salémène, tu es changé ! — te voilà devenu — quoi ? — un Sardanapale ! je ne connais pas de nom plus ignominieux que celui-là.
Arb. 11 y a une heure, malheur à qui m’eût donné ce nom! Sa vie eût tenu à peu de chose. — Maintenant je le pardonne, comme il nous a pardonné. — Sémiramis elle-même n’en eût point fait autant.
Bél. Non, — la reine n’aimait pas partager l’autorité royale, même avec un époux.
Arb. Désormais je le servirai loyalement.
Bél. Et humblement.
Arb. Non, seigneur, mais avec fierté, — car je serai vertueux, je serai plus près du trône que toi du ciel ; pas tout à fait si hautain peut-être, mais plus élevé. Tu peux faire ce qu’il te plaira : — tu as des codes, des mystères, des règles pour le juste et l’injuste, dont je manque pour me conduire; moi, je m’abandonne à la direction d’un cœur simple. Et maintenant tu me connais.
Bél, As-tu fini?
ŒUVRES DE LOriD BTUOS.
Ann. Oui, avec toi.
Bél. El tu me trahiras sans doute comme tu me quittes?
Abd. C’est là. la pensée d’un prêtre, cl non d’un soldat!
Bél. Comme lu voudras; — trêve k cos querelles, et écoute-moi.
Ann. Non, — il y a plus de périls dans ton esprit subtil que dans une phalange.
Bél. Puisqu’il en est ainsi, — j’irai seul en avant.
Ann. Seul!
Bél. Les trônes n’ont de place que pour un.
Arb. Mais celui-ci est occupé.
Bél. Par un monarque méprisé, ce qui est pire que s’il était vacant. Réfléchissez, Arbace; je vous ai toujours aidé, chéri, encouragé; j’aimais à vous servir, dans l’espoir de servir l’Assyrie et de la sauver. Le ciel même semblait d’accord avec nous, et tout nous souriait jusqu’au dernier moment, où tout k coup votre ardeur s’est ehangée en une honteuse faiblesse; mais maintenant, plutôt que de voir gémir ma patrie, je veux être son sauveur ou la victime du tyran, ou peut-être l’un et l’autre, comme il arrive quelquefois ; et si je triomphe, Arbace sera mon sujet.
Arb. Ton sujet !
Bél. Pourquoi pas ? cela vaut mieux que d’être l’esclave, et l’esclave pardonné, d’un roi-femme, d’un Sardanapale !
Entre PANIA.
Pan. Seigneurs, je suis porteur d’un ordre du roi.
Arb. Avant de le connaître, nous obéissons. ‘
Bél. Cependant, quel csl-il ?
Pan. Celte nuit même il vous est enjoint de vous rendre dans vos satrapies respectives de Babylone et de Médie.
Bél. Avec nos troupes?
Pan. Mon ordre ne comprend que les satrapes et leur suite.
Arb. Mais...
Bél. Il faut obéir: dis que nous partons.
Pan. J’ai ordre de vous voir partir, non de transmettre votre réponse
Bél. (à part). Oh! oh! [A Pania). Nous vous suivons.
Digilized by tjOq|gK
SAP.DANArALE. ACTE II, SCÈNE I. 213
Pan. Je vais commander la garde d’honneur à laquelle votre rang vous donne droit; puis j’attendrai votre convenance, pourvu que le délai ne dépasse pas une heure.
{Pania sort.)
Bel. Obéis donc h présent.
Ana. Sans nul doute.
Bèl. Oui, jusqu’aux portes du palais qui nous sert maintenant de prison, — pas plus loin.
Ard. Tu as en effet touché la cordc véritable ! Le royaume dans sa vaste étendue ne nous offre à tous deux que des cachots.
Bel. Dis plutôt des tombeaux.
Arb. Si je le pensais, celte bonne épée en creuserait un de plus que le mien.
Bél. Elle aura suffisamment à faire; j'augure plus favorablement que loi. A présent sortons d’ici comme nous pourrons : tu reconnais avec moi que cet ordre est une condamnation.
Arb. Quelle autre interprétation pourrail-on lui donner? C’est la politique des monarques de l’Orient ; — le pardon et le poison, — des faveurs et un glaive, — un voyage lointain et un sommeil éternel. Combien de satrapes du temps de son père... — car lui, je l’avoue, est ennemi du sang, ou du moins il l'a été jusqu’à ce jour.
Bél. Mais maintenant il ne le sera pas et ne saurait l’être.
Arb. J’en doute. Combien, du temps de son père, j’ai vu de satrapes se mettre en roule pour aller prendre possession de puissantes vice-royautés, qui ont rencontré la mort en voyage ! Je ne sais comment cela se faisait; mais tous tombaient malades en chemin, tant la roule était longue et pénible.
Bél. Gagnons seulement l’air libre de la ville, et nous abrégerons le voyage.
Arb. Peut-être qu’aux portes mêmes on nous l'abrégera.
Bél. Non, ils n’oseront risquer la chose ; leur projet est de nous faire périr secrètement, mais non dans le palais ou dans l’enceinte de la ville, où nous sommes connus et où nous pouvous avoir des partisans ; s’ils avaient eu l’intention de nous
21 G OEtIVBES DE LORD DYRON.
tuer ici, nous ne serions déjîi plus du nombre des vivanis. Parlons.
Arb. Si je croyais qu’il n’en voulût point k ma vie!
Bél. Insensé! Éloignons-nous. — Quel autre but pourrait avoir le despotisme alarmé ? Allons rejoindre nos troupes, et marchons.
Arb. Vers nos provinces?
Bél. Non, vers ion royaume. Nous avons du temps, du cœur, de l’espoir, de la puissance et des moyens que nous laissent amplement leurs demi-mesures. — Parlons.
Arb. Au milieu de mon repentir, me faut-il donc encore retomber dans le crime?
Bél. La défense personnelle est une vertu, et le seul boulevard de tout droit. Parlons, dis-je ! quittons ce lieu; on y respire un air épais et funeste ; les murailles y sentent la prison, — Sortons, ne leur laissons pas le temps de délibérer davantage ; notre prompt départ prouve notre zèle civique ; notre prompt départ empêche le digne Pania, qui doit nous escorter, d’anticiper sur les ordres qui pourraient lui être donnés k quelques parasanges d’ici ; non, il n’y a pas d’autre parti k prendre que... — Parlons, dis-jé. {Il sort avec Arbace, qui le suit à regret.)
Entrent SARDANAPALE et SALËMÈ.NE.
Sard. Eh bien ! tout est réparé sans effusion de sang, lo plus sol de tous les remèdes ; nous sommes maintenant en sûreté par l’exil de ces hommes.
Sal. Oui, comme celui qui marche sur des fleurs est k l’abri de la vipère enlacée autour de leurs racines.
Sard. Que voudrais-tu donc que je fisse ?
Sal. Je désirerais vous voir annuler ce que vous avez fait.
Sard. Révoquer mon pardon ?
Sal. Fixer la couronne qui chancelle maintenant sur voire tôle.
Sard. Ce serait tyrannique, Salémène,
Sal. Mais sûr.
Sard. Nous sommes en sûreté. Quel danger peuventnous susciter sur la frontière ?
Sal. Ils n’y sont pas encore, — et si Ton m’en croyait, ils n’y arriveraient jamais.
Sard. Je t’ai écoulé avec impartialité. — Pourquoi n’en ferais-je pas autant pour eux ?
Sal. Vous le saurez plus tard ; maintenant je m’éloigne pour rassembler votre garde.
Sard. Et tu nous rejoindras au banquet?
Sal. Sire, veuillez m’en dispenser; — je ne suis point un ami de la table ; commandez-moi pour tout autre service que celui de bacchante.
Sard. Mais il est convenable de se réjouir de temps en temps.
Sal. Et convenable aussi que quelqu’un veille pour ceux qui se réjouissent trop souvent. Puis-je sortir?
Sard. Oui ; — reste un moment, mon fidèle Salémène, mon frère, mon fidèle sujet, meilleur prince que je ne suis roi. Tu aurais dû être le monarque, toi, et moi je ne sais quoi ; peu importe; mais ne crois pas que je sois insensible à ta vertueuse sagesse, à ton affection franche et sincère, à ton indulgence pour mes folies, bien que tu ne sois pas pour moi ménager de reproches. Si, contre ton avis, j’ai épargné ces hommes, ou du moins leur vie, — ce n’est pas que je doute que ton avis fût salutaire; mais laissons-lcs vivre; ne chicanons pas sur leur vie, et qu’ils se corrigent. Leur bannissement me laissera dormir tranquille, ce que leur mort n’eût pas fait.
Sal. Pour avoir voulu sauver des traîtres vous courez le risque de dormir pour toujours. — Un moment de rigueur eût épargné des années de crime. Permettez que je vous en débarrasse.
Sard. Ne me tente pas ; ma parole est donnée.
Sal. Mais elle peut être révoquée.
Sard. C’est une parole royale.
Sal. El qui devrait être décisive. Cet exil, cette demi-indulgence ne servira qu’h les irriter. — Il faut que la grâce soit entière, sans quoi elle est nulle.
Sard. Je m’étais borné h les destituer, ou du moins h les