SCÈNE I
La salle du palais est illuminée. — Sardanapale et ses hâtes sont d table. — On entend le bruit d’une tempête, et le tonnerre gronde à plusieurs reprises pendant le banquet.
SARDANAPALE, ZAMÈS, ALTADA, MYRRHA, etc.
Sard. Remplissez jusqu’aux bords !... Voilà qui est bien. Je suis ici dans mon vrai royaume , au milieu de ces yeux brillants et de ces visages éclatants de bonheur et de beauté. Ici la douleur ne saurait nous atteindre.
Zam. Ici ni ailleurs : — où est le roi le plaisir brille.
Sard. Ceci ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod ou que ces expéditions de mon aïeule insensée chassant aux royaumes, et, après les avoir conquis, ne pouvant les conserver?
Alt. Tout puissants qu’ils aient été, comme tous ceux de votre royale race, nul de vos prédécesseurs n’égala Sardanapale, qui a placé son bonheur dans la paix, seule gloire véritable.
Sard. Etdans le plaisir, dont la gloire n’est que le chemin, cher Âltada. Que cherchons-nous? les jouissances. Nous avons abrégé la route qui y conduit, et nous n’avons pas voulu y marcher à travers les cendres humaines, en creusant une tombe sous chacun de nos pas.
Zam. Non : tout les cœurs sont heureux, et toutes les voix bénissent le roi pacifique qui tient le monde en joie.
Sard. En es-tu bien sûr ? J’ai entendu parler différemment... Il en est qui disent qu’il y a des traîtres.
Zam. Ce sont des traîtres qui disent cela. — C’est impossible : quels seraient leurs motifs?
Sard. Leurs motifs ?... C’est vrai. — Remplissez ma coupe! Ne pensons pas à ces gens-là: ils n’existent pas , ou, s’ils existent, ils sont loin.
Alt. Convives, attention à la santé que je vais porter ! Que tout le monde tombe à genoux !... Buvons au salut du roi! — buvons au monarque, au dieu Sardanapale!
(Zamès et les convives s’agenouillent et s’écrient <
Âu dieu Sardanapale, plus grand que son aïeul Baal !
(Au momcut où ils s’agenouillent, le tonnerre gronde; quelques-uns se lèvent elTrajés.)
' Zah. Pourquoi vous levez-vous, mes amis ? Les dieux ses ancélres, par la voix de la foudre, expriment leur assentiment.
Myrr. Ou plutdt leur menace. Roi, comment peux-tu souffrir celle folle impiété?
Sard. Impiété! — Si mes prédécesseurs sont des dieux, je ne ferai pas honte h leur lignage. Mais levez-vous, mes pieux amis : gardez vos dévotions pour le dieu qui tonne en ce moment... Je désire être aimé, non adoré.
Alt. Vous devez être l’un et l’autre : c’est le devoir de tout ' fidèle sujet.
Sard. il me semble que le tonnerre redouble... La nuit est affreuse.
Mtrr. Oh ! oui, pour ceux qui n’ont pas de palais à offrir à leurs adorateurs.
Sard. Tu as raison, ma Myrrha, et, si je pouvais convertir mon royaume en un vaste abri pour les malheureux, je le ferais.
Myrr. Tu n’es donc pas un dieu, puisque tu ne peux mettre à exécution un vœu d’une bienveillance aussi universelle ?
Sard. Et vos dieux, donc, qui le peuvent et ne le font pas !
Myrr. Me parlons pas de cela, de peur de les irriter.
Sard. C’est vrai, ils n’aiment pas plus que les hommes à être censurés. Mes amis, il me vient une pensée... S’il n’y avait pas de temples, croyez-vous qu’il y eût des adorateurs de l’air, surtout lorsqu’il est en colère et qu’il fait du bruit comme en ce moment ?
Myrr. Le Persan prie sur sa montagne.
Sard. Oui, quand le soleil luit.
Myrr. Si ce palais était sans toiture et en ruines, crois-tu qu’il y eût beaucoup de flatteurs qui viendraient baiser la poussière sur laquelle le roi serait étendu ?
Alt. La belle Ionienne est trop satirique envers une nation
SARDANAPALE. ACTE III, SCÈÜE f. 223
qu’elle ne connaît pas suffisamment... Les Assyriens ne connaissent de bonheur que celui du roi, et c’est dans l’hommage qu’ils lui rendent qu’ils mettent leur orgueil.
Sa RD. Mes hôtes, pardonnez h la belle Grecque se parole nn peu vive.
Alt. Lui pardonner, sire!... Après vous, c’est elle que nous honorons le plus. Silence !... qu’ai-je entendu ?
Zam. Ce n’est que le bruit de quelque porte éloignée ébranlée par le vent.
Alt. J’ai cru reconnaître le cliquetis des... — Écoutez encore...
Zah. C’est la pluie qui bondit snr le toit.
Sard. C’est assez. Myrrha, mon amour, ta lyre est-elle prêle ?... Chante-nous un hymne de Sapho... tu sais, celle qui, dans ton pays, se précipita...
PANIA entre BTec son épée et ses vêtements ensanglantés; les convives se lèvent en désordre.
Pan. (aux gardes). Veillez aux portes, et courez vite aux murs ex térieurs... Aux armes ! aux armes ! le roi est en danger ! Monarque, excusez cet empressement : — c’est celui de la fidélité.
Sard. Parle.
Pan. il est arrivé ce que Salémène craignait. Les perfides satrapes...
Sard. Tu es blessé? — Donnez du vin! Reprends haleine, brave Pania.
Pan. Ce n’est rien : la chair seule est entamée. Je suis plus fatigué de la hâte que j’ai mise k venir avertir mon souverain que de ma blessure.
Myrr. Eh bien! les rebelles?
Pan. a peine Arbace et Bélésès sont arrivés k leurs quartiers dans la ville , qu’ils se sont refusés k aller plus loin; et lorsque j’ai essayé de faire usage des pouvoirs qui m’avaient été délégués, ils ont appelé k leur aide leurs troupes, qui so sont audacieusement soulevées.
Myrr. Toutes?
Pan. Un trop grand nombre.
221 OEOVRES DE LORD RYRON.
Sard. Dis tout ce que tu sais, n’épargoe pas la Térilé à mon oreille.
Pan. Ma faible garde s’est montrée fidèle, et ce qui en reste l’est encore.
Mvrr. Sont-ce les seuls qui soient restés dans le devoir?
Pan. Non, nous avons encore les Baclriens, commandés par Salémène, qui s’était déjà mis en marche, en conséquence des soupçons que lui inspiraient les généraux mèdes. Ils sont nombreux, tiennent tête aux rebelles, disputent le terrain pied à pied, et se sont concentrés autour du palais, où'ils se proposent de réunir toutes leurs forces et de sauver le roi. [Il hésite.) Je suis chargé de...
Myrr. Ce n’est pas le moment d’hésiter.
Pan. Le prince Salémène supplie le roi de s’armer, ne fût-ce que pour un moment, et de se montrer aux soldats. Sa seule présence pourrait faire en ce moment plus qu’une armée entière.
Sard. Allons, mes armes!
Myrr. Tu veux donc...
Sard. Si je le veux!... — Voyons, qu’on se dépêche! — Laissez mon bouclier, il est trop lourd. — Une légère cuirasse et mon épée ! Où sont les rebelles ?
Pan. Le plus fort du combat est à un stade tout au plus du mur extérieur.
Sard. Alors, jepuis combattre k cheval. HolklSféro ! qu’on amène mon cheval! Il y a assez d'espace, même dans les cours et près de la porte extérieure, pour faire manœuvrer la moitié des cavaliers de l’Arabie. {Sféro sort pour chercher les armes du roi.)
Myrr. Comme je t'aime !
Sard. Je n’en ai jamais douté.
Myrr. Maintenant, je te connais.
Sard. (à un de ses serviteurs). Qu’on apporte aussi ma lance ! — Où est Salémène ?
Pan. Au poste d’un soldat, au plus fort de la mêlée.
Sard. Va le trouver sur-le-champ. — Le passage osl-il libre? Peut-on communiquer entre le palais et les troupes?