ARDANAPALE. ACTE IV, SCÈNE I
r^gne inoffensif une ère de paix au milieu de nos sanglantes annales, une verte oasis dans le désert du siècle, sur laquelle TAvenir tournerait ses regards charmés, pour la perpétuer, en regrettant de ne pouvoir rappeler le règne d’or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon royaume un paradis, et de chaque lune nouvelle une époque de nouveaux plaisirs. Je prenais les acclamations de la populace pdtir de l’amour, — la voix de mes amis pour celle de la vérité, — les lèvres de la femme pour ma seule récompense ; — elles le sont aussi, ma Myrrha ! embrasse-moi. (Il V embrasse.) Qu’ils prennent maintenant mon royaume et ma vie, ils auront l’un et l’autre; mais toi, jamais!
Myrr. Non, jamais ! L’homme peut dépouiller l’homme de tout ce qui est grand, de tout ce qui brille : — les empires s’écroulent, — les armées sont vaincues, — les amis nous abandonnent, — les esclaves fuient, — tous nous trahissent, — ceux-là surtout, ceux-là les premiers qui nous doivent le plus ; tous, excepté le cœur qui aime sans intérêt ! tel est le mien, — mets-le à l’épreuve.
SALÉMÊNE entre.
Sal. Je VOUS cherchais. — Comment! elle est encore ici!
Sard. Ne recommence pas tes reproches. Ton visage annonce des événements plus importants que la présence d’une femme.
Sal. La seule femme qui dans un tel moment a de l’importance pour moi est en sûreté : — la reine est embarquée.
Sard. Est-elle bien ? parle.
Sal. Oui ; sa faiblesse passagère est dissipée, du moins elle s’est transformée en un silence sans larmes ; son pâle visage et ses yeux brillants, après un regard jeté sur ses enfants endormis, se sont tournés vers les tours du palais, pendant que la galère agile voguait rapidement à la lueur des étoiles; mais elle n’a rien dit!
Sard. Plût au ciel que je n’en ressentisse pas plus qu’elle n’en a dit !
Sal. Il est trop tard maintenant pour se livrer à ces regrets! ils ne sauraient guérir une seule douleur^ d’autres
ZS2 OEUVRES DE LORD BVRO!<.
objets doivent nous occuper ; je viens vous annoncer la nouvelle certaine que les rebelles de la Médie et de la Clialdée, commandés par leurs deux chefs, sont de nouveau en armes, et, formant leurs rangs, se préparent k nous attaquer ; on dit que d’antres satrapes se sont réunis k eux.
Sard. Quoi ! de nouveaux rebelles ? Marchons sur eux les premiers.
Sal. C’était d’abord notre intention; mais il y aurait maintenant imprudence k le faire. Si demain k midi nous recevons les renforts que j’ai envoyé ehereher par des messagers sûrs, nous pourrons hasarder une attaque, et espérer la victoire; mais jusque-là, mon avis est d’attendre l’ennemi.
Sard. J’abhorre ce délai ; ü y a sans doute moins de dangers à combattre derrière de hautes murailles, k précipiter les ennemis dans des fossés profonds, ou à les voir se débattre sur les ehevaux de frise ; mais ce genre de combat me déplaît, — j’y perds toute mon ardeur; mais une fois lancé sur eux, fussent-ils entassés les uns sur les autres comme des montagnes, il faut que j’eii vienne aux mains avec eux ; si je dois mourir, que ce soit dans la chaleur de la mêlée! — Qu’on me laisse donc attaquer. '
Sal. Vous parlez en jeune soldat.
Sard. Je ne suis pas soldat, mais homme; ne me parle pas de soldats, j’en déteste le nom et ceux qui s’en font gloire; mais qu’on me mette k même de tomber sur les rebelles.
Sal. Vous devez ne pas exposer témérairement votre vie; elle n’est pas comme la mienne ou celle de tout autre de vos sujets : toute la guerre en dépend ; seule, elle la fait naître, l’allume cl peut l’éteindre; — seule, elle peut la prolonger ou la finir.
Sard. Terminons donc l’une et l’autre, cela vaudrait peut-être mieux que de les prolonger ; je suis las de l’une et peut-être de toutes deux. {Une trompette sonne.)
Sal. Écoutons!
Sard. Répondons au lieu d’écouter.
Sal. Et votre blessure?
Sard. Elle est pansée, — elle est guérie; •— je l’avais ou-
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bliée. Partons ! la lancette d’un chirurgien m’aurait percé plus profondément. L’esclave qui m’a fait cette blessure devrait être honteux d’avoir frappé un si faible coup.
Sal. Puisse maintenant personne n’en porter de plus sûr! Sard. Oui, si nous sommes vainqueurs ; sinon c’est h moi qu’ils laisseront une tâche qu’ils feraient bien d’épargner h leur roi. Marchons!
Sal. Je vous suis. {Les trompettes sonnent encore.) Sard. Allons, mes armes! mes armes, vous dis-je!
{Ils sortent.)