‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 87 sur 133 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

L'appartement du Doge.

LE DOGE et sa suite.

U.v Serv. Mon seigneur, la députation attend ; mais si une autre heure vous convient mieux, elle se conformera k votre bon plaisir.

Le Doge. Toutes les heures me sont égales ; faites-les entrer. [Le serviteur sort.)

Un Opf. Prince, j’ai exécuté votre ordre.

Le Do«e. Quel ordre?

L’Ofp. Un ordre douloureux, celui de requérir la présence de...

Le Doge. Oui, — oui, — oui; je vous demande pardon; ma mémoire commence à faiblir et je me fais vieux, presque aussi vieux que mon âge. Jusqu’à présent j’avais lutté contre lui ; mais il commence k prendre le dessus.

Entre la députation, composée de six membres de la Seigneurie et du Chef des Dix.

Le Doge. Nobles seigneurs, quel est votre bon plaisir?

Le Chef des Dix. En premier lieu, le Conseil présente au doge ses compliments de condoléance sur le malheur privé qui vient de le frapper.

Le Doge. En voilà assez. — Parlons d’autre chose.

Le Chef des Dix. Le doge refuse d’accepter l’hommage de nos respects ?

Le Doge. Je l’accepte comme on me l’offre. — Poursuivez.

LES DEUX rOSCARI. ACTE V, SCtSE I. 323

Le Chef des Dix. Les Dix, s’élant adjoinl une junte de vingt-cinq sénateurs choisis entre les patriciens les plus nobles, ont délibéré sur l’état de la République, et sur les soucis accablants qui, en ce moment, doivent peser doublement sur vos années, si longtemps vouées au service de votre pays. Ils ont jugé convenable de solliciter avec respect de votre sagesse, qui ne peut s’y refuser, la résignation de l’anneau ducal, que vous avez porté si longtemps et avec tant d’honneur ; et, pour montrer qu’ils ne sont point ingrats, et s’acquitter de ce qu’ils doivent à votre vieillesse et à vos services, ils vous accordent un apanage de vingt mille ducats d’or, pour donner à votre retraite toute la splendeur qui convient a celle d’un souverain.

Le Doce. Ai-je bien entendu?

Le Chef des Dix. Dois-je répéter ?

Le Doge. Non. — Avez-vous fini?

Le Chef des Dix. J’ai dit. On vous accorde vingt-quatre heures pour rendre votre réponse.

Le Doge. Je n’ai pas besoin de vingt-quatre seedndes.

Le Chef' des Dix. Nous allons nous retirer.

Le Doge. Restez ! Vingt-quatre heures ne changeront rien à ce que j’ai à dire.

Le Chef des Dix. Parlez.

Le Doge. Deux fois j’ai exprimé le désir d’abdiquer, et deux fois on s’y est refusé; bien plus, on a exigé de moi le serment de ne jamais renouveler cette demande. J'ai juré de mourir dans le plein exercice des fonctions que le pays m’a confiées ; je les ai remplies avec honneur et conscience. — • Je ne puis violer mon serment.

Le Chef des Dix. Ne nous réduisez pas à la nécessité d’ordonner par un décret ce que nous voudrions obtenir de votre consentement.

Le Doge. La Providence prolonge mes jours pour m’éprouver et me châtier; mais vous n’avez pas le droit de me reprocher mon grand âge, puisque chacune de mes heures fut consacrée h ma patrie. Je suis prêt à donner ma vie pour elle, après lui avoir sacrifié des objets plus chers que la vie;

Digilized by Cooglc

mais quant à ma dignité, — je la tiens de la République entière ; quand la volonté générale se sera prononcée, alors vous aurez ma réponse*.

Le Chef des Dix. Cette réponse nous afflige ; mais elle ne peut vous servir de rien.

Le Doge. Je me soumettrai li tout; mais je ne ferai point un pas; décrétez ce que vous voudrez.

Le Chef des Dix. Est-ce là la réponse que nous devons rapporter à ceux qui nous envoient ?

Le Doge. Vous avez entendu.

Le Chef des Dix. Avec le respect qui vous est dû, nous nous relirons.

La dcputalion sort.— ün serviteur entre.

Le Serv. Seigneur, la noble dame Marina demande audience.

Le Doge. Mon temps est k sa disposition.

MARINA entre.

Mar. Seigneur, je crains d’être importune. — Peut-être désirez-vous être seul ?

Le Doge. Seul je suis, et seul je resterai pour toujours, quand le monde entier se presserait autour de moi ; mais nous saurons tout supporter.

Mar. Oui, et pour l’amour de ceux qui restent, nous nous efforcerons... — O mon époux !

Le Doge. Donne cours k ta douleur ; je ne puis te consoler.

Mar. Né dans une autre patrie, il aurait pu vivre, lui qui était si bien formé pour le bonheur de la vie privée, lui si aimant, si aimé ! Qui eût pu goûter, qui eût pu donner plus de bonheur que mon pauvre Foscari ? Il ne manquait à s» félicité et k la mienne que de n’êlre pas Vénitien.

Le Doge. Ou le fils d'un prince.

Mar. Oui ; tout ce qui favorise le bonheur imparfait ou l’ambition des autres hommes, par une destinée étrange, lui est devenu fatal. La patrie et le peuple qu’il aimait, le prince dont il était le fils atné, et...

Le Doge. Qui aura bientôt cessé d’être prince.

Mar. Comment!

LES DEUX FOSCARt. ACTE V, SCÈNE 1. 325

Le Doge. Ils m’ont ûlé mon fils, et maiutenant ils en veuienl à mon diadème usé et à mon anneau ducal. Qu’ils reprennent ces coliOchels !

Mar. Oh ! les tyrans! et dans un pareil moment encore!

Le Doge. C’est le moment le plus convenable; il y a une heure j’eusse élé sensible à ce nouveau coup.

Mar. El maintenant, n’en aurez-vous aucun ressentiment? O vengeance ! Mais celui qui, s’il eût été suffisamment protégé, pourrait maintenant protéger à son tour, ne peut venir ru secours de son père.

Le Doge. Et il ne le devrait point contre sa patrie, eût-il mille vies au lieu de celle que...

Mar. Que leurs tortures lui ont arrachée. Ce peut être Ih du pur patriotisme. Je suis femme : mon époux et mes enfants étaient ma patrie ; je l’aimais !— Combien je l’aimais ! je lui ai vu traverser des souffrances qui eussent fait reculer les premiers martyrs. Il n’est plus ! et moi qui aurais donné mon sang pour lui, je n’ai à lui donner que des larmes ! Mais si je pouvais obtenir le châtiment de ses persécuteurs! — Bien, bien ; j’ai des fils qui seront un jour des hommes.

Le Doge. Votre douleur vous égare.

Mar. J’aurais cru pouvoir supporter sa mort, quand je le voyais courbé sous le poids d’une pareille oppression ! Oui, je pensais que j’aimerais mieux le voir mort que gémissant dans une captivité prolongée; — je suis punie de cette pensée maintenant. Que ne suis-je dans sa tombe !

Le Doge. Il faut que je le voie encore une fois.

Mar. Venez avec moi.

Le Doge. Est-il...

I Mar. Notre lit nuptial est maintenant son cercueil.

Le Doge. Est-il dans son linceul ?

Mar. Venez, venez, vieillard.

(Le Doge et Marina sortent. — Barbarigo et Loredano entrent.)

Barb. {Au serviteur.) Où est le doge?

Le Serv. Il vient de se retirer a l’instant même avec l'illustre veuve de son fils.

Lor. Où?

32G ŒUVRES DE LORD BTROîl.

Le Sert. Dans l’appartement où le corps repose.

Barb. Retournons donc sur nos pas.

Lor. Vous oubliez que nous ne le pouvons pas. Nous avons l’ordre exprès de la Junte de l’attendre ici, et de nous réunir è ses membres dans la démarche dont ils sont chargés. Ils ne larderont pas a venir.

Barb. Et feront-ils immédiatement connaître leur message au doge?

Lor. Lui-même a désiré que les choses se fissent promptement. Sa réponse ne s’est pas fait attendre; il en doit être de même de la nôtre. On a eu égard à sa dignité, on a songé à sa fortune ; — que voudrait-il de plus?

Barb. Mourir dans sa charge. Il n’aurait pu vivre longtemps ; mais j’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui conserver ses litres, et je me suis opposé a celte proposition jusqu’au dernier moment, bien qu’en pure perle. Pourquoi faut-il que le vole général m’envoie ici malgré moi!

Lor. Il était bon que quelqu’un d’une opinion différente de la nôtre nous servît de témoin, afin que l’imposture ne fil pas courir le bruit qu’une majorité in juste craignait d’exposer ses actes aux regards de la minorité du Conseil.

Barb. On n’a pas moins eu pour but, je le pense, de m’humilier pour punir mon inutile opposition. Loredano, vous êtes ingénieux dans le choix de vos moyens de vengeance. Je dirai même que vous êtes poétique , un véritable Ovide dans l’art de haïr; c’est ainsi (bien que ce soit pour vous un objet secondaire ; mais les yeux de la Haine sont un vrai microscope), c’est ainsi que je vous dois , afin sans doute de faire ressortir le mérite des plus zélés, d’être associé, malgré moi, au message de votre Junte.

Lor. Comment! ma Junte ?

Barb. La vôtre ! elle parle votre langage, épie vos moindres signes, approuve vos plans et fait votre œuvre; n’est-elle pas vôtre?

Lor. Vous parlez imprudemrabnl. Il ne serait pas bon qu’on vous écoutât.

Barb. Oh ! un jour viendra qu’ils en entendront bien da-

vantâge ; ils ont même été au délk des limites de leur pouvoir, et quand cela arrive dans les États même les plus avilis, l’Humanité outragée se lève et punit.

Lob. Vous parlez sans réflexion.

Barb. C’est ce qui reste à prouver. Void nos collègues.

La députation rentre.

Le Chef des Dix. Le duc sait-il que nous cherchons sa présence ?

Un Serv. Je vais l’en informer. {Le serviteur sort.)

Barb. Le duc est avec son ûls.

Le Cbef des Dix. Dans ce cas, nous ajournerons notre message après les funérailles. Retournons. U sera temps encore demain.

Lor. {à fart à Barbarigo). Que le feu d’enfer qui dévorait le mauvais riche, consume éternellement ta langue! Je la ferai arracher de ta bouche babillarde, jusqu’à ce que tu n’exhales plus que des sanglots avec du sang ! (Tout haut et s’adressant à la députation.) Sa^es seigneurs, je vous prie de ne rien précipiter.

Barb. Soyez humains.

Lor. Voici le doge I

Le Doge entre.

Le Doge. J’obéis à votre appel.

Le Chef des Dix. Nous venons renouveler la demande que nous avons déjà faite.

Le Doge. Et moi, je viens vous faire ma réponse.

Le Chef DES Dix. QueUe est-elle ?

Le Doge. Vous l’avez entendue.

Le Chef des Dix. Entendez donc notre décret définitif et irrévocable.

Le Doge. Au fait! au fait! Je connais les formalités officielles et les préambules pleins de douceur qui accompagnent les actes de violence. — Poursuivez.

Le Chef des Dix. Vous n’étes plus doge ; vous êtes délié de votre serment impérial comme souverain ; il faut vous dépouiller de votre robe ducale. Mais, en considération de vos services, l’État vous alloue l’apanage déjà mentionné dans

328 OEtntES DE LORD BTR05.

noire précédente entreTue. On tous laisse trois jours pour quitter ce palais, sous peine de toit confisquer rotre fortune particulière.

Le Doce. Cette dernière clause, je le dis avec orgueil, n’enrichira pas le trésor.

Le Chef des Dix. Votre réponse, doge ?

Lor. Votre réponse, Francesco Foscari ?

Le Doce. Si j’avais pu prévoir que mon grand Age fût préjudiciable à l’État, le chef de la République ne se serait jamais montré assez ingrat pour placer l’intérél de sa dignité avant celui du pays; mais ma vie ayant été depuis tant d’années employée au service de la patrie, et ne lui ayant pas été inutile, je désirais lui en consacrer encore les derniers instants. Néanmoins puisque le décret est rendu, j’obéis

Le Chef des Dix. Si l’espace de trois jours ne vous suffit pas, nous consentirons volontiers h l’étendre jusqu’à huit, en témoignage de notre estime.

Le Doge. Je n’ai pas besoin de huit heures, seigneur, ni même de huit minutes ; — voici l’anneau ducal et voici le diadème. {Il ôte son anneau et sa toque.) Ainsi , l’.\driatique est libre d’en épouser un autre.

Le Chef des Dix. Il n’est pas besoin d’y mettre tant de précipitation.

Le Doge. Je suis vieux, seigneur, et même pour faire peu de chemin je suis obligé de me mettre de bonne heure en route. Il me semble voir parmi vous un visage qui m’est inconnu; — sénateur, votre nom, vous dont le costume an.nonce le chef des Quarante’®?

Mem. Seigneur, je suis le bis de Marco Memmo.

Le Doge. Ah! votre père était mon ami; — mais les filset les pères... — Holà! mes serviteurs, ici!

Un Serv. Mon prince!

Le Doce. Plus de prince ! — {Montrant la députation des Dix.) Voici les princes du prince. — Préparez-vous à partir d’ici à l’instant.

Le Chef des Dix. Pourquoi si brusquement ? Cela fera du

scandale.

Le Doge (au® Dix.) Vous aurez k en répondre ; cela vous regarde. — {Aux domestiques.) Allons, dépéchez-vous. Il est un fardeau que je vous prie de porter avec soin , bien que jnaintenanl on ne puisse plus lui faire de mal ; mais j’y veillerai moi -même

Bard. Il veut parler du corps de son fils.

Le Doge. Faites venir Marina, ma fille.

MARINA entre.

Tenez-vous prêle ; il nous faut aller pleurer ailleurs.

Mar. Partout.

Le Doge. Oui, mais en liberté, sans ces espions jaloux attachés aux pas des grands. — Seigneurs, vous pouvez vous retirer: que vous faut-il de plus? nous partons. Craignezvous que nous n’emportions avec nous ce palais? Ces vieilles murailles, dix fois plus vieilles que moi, et je suis bien vieux, vous ont servi, et moi aussi ; elles et moi nous aurions bien des choses a vous dire ; mais je ne leur demande point de s’écrouler sur vous: elles le feraient comme autrefois les colonnes du temple de Dagon sur l’israélile et les Philistins ses ennemis. Je crois que la même puissance serait donnée k une malédiction comme la mienne provoquée par des hommes tels que vous; mais je ne maudis point. Adieu, seigneurs ! Puisse le doge suivant valoir mieux que le doge actuel !

Lor. Le doge actuel est Pascal Malipiero.

Le Doge. Il ne le sera que lorsque j’aurai franchi le seuil de ces portes.

Lor. La grande cloche de Saint-SIarc sonnera bientôt pour son inauguration.

Le Doge. Ciel et terre! vous sonnerez cette cloche, moi vivant ! et je l’entendrai ! — Je serai donc le premier doge qui ait entendu la cloche sonner pour son successeur ! Plus heureux que moi, mon coupable prédécesseur, l’infiexible Faliero ! cette insulte du moins lui fut épargnée.

Lor. Eh quoi ! regrettez-vous un traître ?

Le Doge. Non ; — seulement je porte envie aux morts.

Le Chef des Dix^ Seigneur, si vous persistez k quitter ainsi

OEr;VRES DE LORD BTRON.

brusquement le palais ducal, sortez du moins par l’escalier secret qui conduit au quai du canal.

Le 1>oce. Non; je descendrai maintenant l’escalier que j’ai monté pour prendre possession du pouvoir, — l’escalier des Géants, au haut duquel je fus investi de la dignité de doge! Mes services m’ont fait monter cet escalier, la haine de mes ennemis m’en précipite. Il y a trente-cinq ans que j’ai été installé, que j’ai traversé ces mêmes salles dont je ne comptais sortir que mort, — mort peut-être en combattant pour mes concitoyens, — mais non pas chassé ainsi par eux ! Mais, venez ; mon fils et moi nous nous en irons ensemble; lui, pour prendre possession de son tombeau, moi, pour implorer le mien

Le Chef des Dix. Eh quoi ! en public?

Le Doce. C’est publiquement que j’ai été élu, c’est publiquement que je veux être déposé. — Marina ! venez-vous ?

Mar. Voici mon bras.

Le Doge. Et voilii mon bâton; je pars soutenu par ce double appui.

Le Cuef des Dix. Cela ne doit pas être. — Le peuple s’en apercevra.

Le Doge. Le peuple ! — il n’y a pas de peuple , vous le savez bien , sans quoi vous n’oseriez pas en agir ainsi avec lui et avec moi. Il y a une populace peut-être, dont les regards vous feront rougir; mais ils n’oseront gémir et vous maudire que des yeux et du fond du cœur.

Le Chef des Dix. La passion vous fait parler, autrement...

Le Doge. Vous avez raison, j’ai plus parlé qu’à mon ordinaire. Ce n’est pas là mon faible habituel ; mais ce sera pour vous une excuse , en faisant voir que j’approche d’une caducité qui autorise votre action, à défaut de la loi. Adieu, seigneurs.

Babb. Vous ne partirez pas sans une escorte convenable à votre rang ; nous accompagnerons respectueusement le doge à son palais particulier. — Dites, mes collègues , n’êtes-vous pas de cet avis ?

Plusieurs voix. Oui! oui!

Le Doge Vous ne viendrez pas ! — à ma suite, du moins. Je suis entré ici comme souverain : — j’en sors par les mém^ portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines cérémonies sont de làclies insultes , qui ne font qu’ulcérer davantage le cœur, et appliquent du poison pour antidote. La pompe est pour les princes ; — je ne le suis plus ! — C’est faux, je le suis encore, mais seulement jusqu’à cette porte. — Ah !

Lor. Ecoutez!

(On entend sonner ta grande cloche de Saint-Marc.)

Barb. La cloche!

Le Chef des Dix. De Saint-Marc, qui sonne pour l’élcclioD de Malipiero.

Le Doge. J’en reconnais le son. Je l’ai entendu une fois, une lois seulement, et il y a de cela trente-cinq ans ; même alors je n’étais pas jeune.

Barb. Asseyez-vous, seigneur; vous tremblez.

Le Doge. C’est le glas de mort de mon pauvre enfant ! mon cœur souffre amèrement.

Barb. Veuillez vous asseoir.

Le Doge. Non; jusqu’à présent j’ai eu pour siège un trêne. — Marina! partons.

Mar. Je suis prête.

Le Doge {fait quelques pas, puis s’arrête). Je me sens altéré; — qui veut me doimer une coupe d’eau ?

Barb. Moi.

Mar. Et moi.

Lor. Et moi.

Le Doge [prend la coupe des mains de Loredano). J’accepic de votre part, comme de la main la plus convenable en un pareil moment.

Lor. Pourquoi?

Le Doge, dm dit que le cristal de Venise a une telle antipathie contre les poisons, qu’il se brise dès que quelque eh<»e de venimeux vient à le toucher. Vous teniez cette coupe; elle ne s’est point brisée.

Lor. Eli bien! seigneur?

Le Doge. Cela prouve que le proverbe est faux , ou quo

VOUS êtes de bonne foi. Pour moi , je ne crois ni l’un ni l’autre : c’est une sotte tradition.

Mar. Vos idées s’égarent ; vous feriez bien de vous asseoir et de ne pas partir encore. Ah! vous êtes maintenant dans l’état où était mon époux.

Barb. Il s’affaisse! — Soulenez-le! vite! — une chaise! Soutenez-le !

Le Doge. La cloche continue k sonner! — Eloignonsnous ! — mon cerveau brûle !

Barb. Je vous en supplie, appuyez-vous sur nous.

Le Doge. Non! un souverain doit mourir debout. — Mon pauvre enfant! — Ecartez vos bras! — Cette cloche! {Le Doge tombe et meurt**.)

Mar. Mon Dieu! mon Dieu!

Barb. (à Loredano). Voyez, votre oeuvre est complète.

Le Chef des Dix. N’y a-t-il aucun secours? Qu’on appelle !

Un Sert. Tout est fini.

Le Chef des Dix. Si cela est, du moins ses obsèques seront dignes de son nom et de Venise, de son rang et de son dévouement aux devoirs de sa charge, tant que l’âge lui a permis de les remplir dignement. Mes collègues, dites, en sera-t-il ainsi ?

Barb. 11 n’a point eu la douleur de mourir sujet Ik où il avait régné; que ses funérailles soient celles d’un prince ‘*!

Le Chef des Dix. Nous sommes tous d’accord ?

Tous {excepté Loredano). Oui.

Le Chef des Dix. Que la paix du ciel soit avec lui !

Mar. Seigneurs, permettez : c’est une vraie mystification. Cessez de vous jouer de cette triste dépouille; il n’y a qu’un moment, lorsque vivait encore ce vieillard , qui a reculé les limites de votre empire et rendu votre puissance immortelle comme sa gloire, votre haine froide, inexorable , l’a banni de son palais, l’a fait descendre de son haut rang; et maintenant que ces honneurs ne sont plus rien pour lui, et il ne les accepterait pas s’il pouvait les connaître , vous voulez entourer d’une pompe vaine et superflue la victime que vous

LES DEDX FOSCAlU. ACTE V, SCÈNE I 333

avez foulée aux pieds! Des funérailles de prince seront un reproche ppur vous et non un honneur pour lui.

Le Chef des Dix. Madame, nous ne révoquons pas aussi facilement nos décisions.

Mar. Je le sais, en ce qui concerne les tortures infligées aux vivants. Je pensais que les morts étaient hors de votre puissance , quoique quelques-uns sans doute soient livrés à des esprits dont le pouvoir ressemble à celui que vous exercez sur la terre. Laissez à mes soins son cadavre, comme vous m’auriez abandonné les restes de sa vie que vous avez charitablement abrégée. C’est un dernier devoir que je remplis; j’y trouverai peut-être à mon désespoir un triste soulagement. La douleur est fantastique; elle aime les morts et l’appareil de la tombe.

Le Chef des Dix. Persistez-vous k vous charger de ce soin?

Mar. Oui, seigneur; quoique sa fortune ait été dépensée tout entière au service de l’État, j’ai encore mon douaire qui sera consacré à ses funérailles et à. celles de... {Elle s’arrête maUrisée par son agitation.)

Le Chef des Dix. Gardez votre douaire pour vos enfants.

Mar. Oui ; ils sont orphelins, grâce k vous.

Le Chef des Dix. Nous ne pouvons accueillir votre demande. Ses dépouilles mortelles seront exposées avec la pompe usitée, et suivies k leur dernière demeure par le nouveau doge, revêtu du costume de simple sénateur.

Mar. J’ai entendu parler de meurtriers qui ont enterré leur victime; mais c’est pour la première fois qu’on aura vu l’Hypocrisie entourer de tant de splendeur ceux qu’elle a tués. J’ai entendu parler des larmes des veuves. — Hélas! j’en ai versé quelques-unes, — toujours grâce k vous ! J’ai entendu parler d’héritiers en deuil; — vous n’en avez point laissé au défunt, et vous voudriez en jouer le rêle ! Eh bien ! seigneurs, que votre volonté soit faite, comme un jour, je l’espère, celle du ciel s’accomplira également !

Le Chef des Dix. Savez-vous, Madame, k qui vous parlez, et k quoi vous expose un pareil langage?

Mab. Je connais ceux k qui je parle mieux que vous-

334 OEUVRES DE LORD CTROIf.

mêmes, et les dangers que je cours tout aussi bien que vous ; je brave les uns, et je fais face aux autres. Vous faut-il encore d’autres funérailles?

Barb. Ne faites pas attention b ses paroles imprudentes; sa position doit lui servir d’excuse.

Le Chef des Dix. Nous n’en tiendrons aucun compte.

Barb. (à Loredano, qui écrit sur ses tablettes). Qu’écrivezvous sur vos tablettes avec tant d’attention?

Lor. {montrant le corps du Doge). J’écris qu’il m’a payé**.

(La toile tombe.)

NOTES

DBS CINQ ACTES DES DEUX FOSCABI.

< La tragédie des Deux Foêcari a été écrite à naveane, da 13 juin an 0 juillet 4821, et publiée avec Sardanapale, le mois de décembre suivant.

* Vtntno sublatu*. Cette tombe est dans l’église de Saota-Elena.

> C’était une Contarini, «fille d’une maison qui, parmi ses ancêtres coulés en bronze monumental, comptait déjà huit doges. >• BocEns.

* « Nuit et jour rêvant au passé, songeant au présent, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Ses regrets, son impatience, augmentaient ; son désir de revoir sa patrie devint un délire ; il résolut de la revoir, dût-il lui en coûter la vie. Il écrivit une lettre adressée au duc de Milan (dont le nom, depuis si illustre, serait resté élernellemt nt obscur, sans le caprice d'une branche de ebéne qui décida de sa destinée), implorant son influence auprès de l’Etat de Venise. 11 eut soin d’égarer cette lettre afin qu’on la trouvât, h Rocem.

Ce duc de Milan était François Sforce. Son père travaillait aux champs, lorsque quelques soldats, passant par là, lui propo.sèrent de l’eni-ûler.— « Laissez-moi jeter ma pioche dans ce chêne, dit-il, et si elle reste suspendue, je vous suivrai. » — Elle resta, et le paysan, qui y vit un présage, s’enrôla. 11 devint successivement soldat, général, prince; et son petit-fils, se promenant dans son palais de Milan, disait à Paul Jovius: — «Vous voyez bien ces gardes et cette grandeur; je dois tout cela à la branche de chêne oh resta attachée la pioche de mon grand-père.

5 La sentence extraordinaire prononcée contre lui existe encore dans les archives de Venise; elle est rédigée en ces termes :« Giacopo Foscari', accusé du meurtre d’Hermolao Donato, a été arrêté et interrogé ; et, d’après les témoignages, les circonstances et les pièces du procès, il parait évidemment coupable duditerime; néanmoins, par suite de scs obstinations et des enchantemente et lortiléges qu’il possède, il n’a point été possible d’obtenir de lui la vérité, qui résulte d’ailleurs des témoignages

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