‹ Œuvres complètes de Lord Byron DramesChapitre 96 sur 133 · LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE II, SCÈNE I

peut arrêter ses pas? Enjambant tes édiflces les plus élevés, Rémus réclame sa vengeance, ô Rome !

Leur fureur l’atteint maintenant : la flamme, la fumée et des bruits infernaux t’environnent, ô merveille du monde! Dans les murs, sous tes murs, est la mort! L’acier résonne sur l’acier; l’échelle craque et se brise sous son fardeau d’airain, qu’on voit au loin reluire, et à ses pieds les blasphèmes retentissent! De nouveaux assaillants paraissent! Chaque guerrier qui succombe est remplacé par un autre qui gravit à son tour le rempart. La mêlée devient plus san- , glanle : le sang de l’Europe inonde les fossés. Rome , tes murs peuvent tomber; mais cet engrais fertilisera tes champs, elles couvrira d’une moisson vivante; mais, ô Rome! malheur à tes foyers! — Cependant, sois Rome encore; au milieu de les douleurs, combats comme aux jours de tes triomphes !

O dieux Pénates! ne souffrez pas que vos foyers soient livrés de nouveau à l’inflexible Até ! Ombres des héros, ne vous soumettez pas à ces Nérons étrangers ! Si le fils meurtrier de sa mère répandit le sang de Rome, il était votre frère : c’était un Romain qui opprimait les Romains ; — l’étranger Brennus fut repoussé. Saints et martyrs, levez-vous! vos titres sont plus sacrés encore! Divinités puissantes des temples qui s’écroulent, vous dont la ruine est encore imposante ! et vous, fondateurs plus puissants de la vraie foi et des autels chrétiens, — accourez tous frapper les assaillants! Tibre! Tibre! que tes flots témoignent du courroux de la nature. Que tout cœur vivant se soulève d’indignation, comme le lion qui se retourne contre le chasseur ! Quand tu devrais être brisée, et n’êlre qu*un vaste tombeau, ô Rome ! sois toujours la Rome des Romains !

(Bourbon, Arnold, César et antres arrivent an pied du rempart. Arnold se dispose h y appuyer son échelle, lorsqu’il en est empêché par Bourbon.)

Bourb. Arrêtez, Arnold ! je suis le premier.

OEUVRES DE LORD BTROn.

Abn. Il n’en sera rien, seigneur.

Bourb. Arrêtez, vous dis-je! Suivez-moi! je suis fier d’être suivi par un tel homme; mais je ne souffrirai pas qu’on me précède. {Bourbon appuie son échelle et commence à monter.) Maintenant, enfants! en avant ! en avant! ( Un coup de feu l'atteint et il tombe).

Cés. Et le voilà par terre.

Arn. Puissances éternelles ! Le découragement va s’emparer de l’armée; mais vengeance! vengeance!

Bourb. Ce n’est rien. Donnez-moi votre main.

(Boorboo prend la main d’Arnold et se lèTC ; mais au moment oh il met le pied sur l’échelle, U retombe.)

Arnold ! c’est fait de moi. Cachez ma mort, et tout ira bien ; — cachez ma mort, vous dis-je. Jetez mon manteau sur ce qui ne sera bientôt plus que poussière; que les soldats ne le voient pas.

Arn. 11 faut vous transporter hors d’ici ; le secours de...

Bourb. Non, mon brave ; ma mort est venue. Mais qu’est-ce qu’une vie de plus ou de moins? L’âme de Bourbon plane encore sur l’armée. Qu’ils n’apprennent qu’après la victoire que je ne suis plus qu’une argile insensible. — Faites alors ce qu’il vous plaira.

Cés. Voire altesse voudrait-elle baiser la croix? — Nous n’avons pas de prêtre ici ; mais la garde d’une épée pourra vous servir; — c’est ainsi que fit Bayard

Bourb. E.sclave railleur! me faire entendre ce nom-là en un pareil moment ! Mais je l’ai mérité.

Arn. {à César). Coquin, tais-toi.

Cés. Quoi ! lorsqu’un chrétien meurt, ne puis-je lui offrir, en bon chrétien, un vade in pace ?

Arn. Silence ! — Oh ! comme ils sont ternes ces yeux qui regardaient le monde avec dédain, les yeux de celui qui ne voyait point d’égal !

Bourb. Arnold, si jamais vous voyez la France... — mais écoutez! écoutez! l’assaut redouble d’acharnement. — Oh ! une heure, une minute de vie pour mourir dans ces rem-

LE DIFFORME TRANSFORMÉ. PARTIE 11, SCÈNE I. 3G7 parts! Hàlcz-vous, Arnold! hâtez-vous! ne perdez pas de temps ; — ils prendront Rome sans vous

Arn. Et .sans vous!

Bol'rb. Non, non; mon âme les guidera encore. Couvrez mon cadavre, et ne dites pas que j’ai cessé de vivre. Partez, et soyez vainqueur !

Arn. Mais je ne dois pas vous quitter ainsi.

Boürb. 11 le faut, — adieu. — En avant ! la victoire est à nous ! {Bourbon meurt.)

Cés. (d Arnold). Venez, comte ; à l’ouvrage !

Arn. Tu as raison ; je pleurerai après.

(Arnold couvre d’on manteau le corps de Bourbon, et monte à l'ccbcllc en s’écriant : )

Bourbon! Bourbon! En avant, mes enfants! Rome esta nous.

Cés. Bonne nuit, seigneur connétable; tu étais un homme, toi. {César suit ArnoUl ; ils atteignent le créneau; ils sont renversés.) Une jolie culbute ! votre seigneurie est -elle meurtrie ?

Arn. Non. {Il remonte à V échelle.)

Cés. Il est franc du collier quand il est une fois échauffé ; et . par ma foi , ce n’est pas un jeu d’enfant. Comme il frappe ! Il pose sa main sur lé créneau. — Il le saisit comme on embrasserait un autel; voilà qu’il y pose le pied... Hé! qu’esl-ce qui arrive ici ? — Un Romain ? {Un homme tombe.) Le premier oiseau de la couvée ! 11 est tombé en dehors du nid. — Eh bien! camarade ?

Le Blessé. Une goutte d’eau?

Cés. D’ici au Tibre, il n’y a d’autre liquide que du sang.

Le Blessé. Je meurs pour Rome ! {Il meurt.)

Cés. Bourbon aussi, dans un autre sens. Oh! tous ces hommes immortels! avec leur généreux mob.ile! Mais il faut que j’aille rejoindre mon jeune maître; il doit être maintenant au Forum. En avant! en avant! {César monte à fechelle. — La scène finit.)

3G8 CCUTRES DE LORD BTRON.

Page 1