LARA
CHANT PREMIER
Les vassaux 1 se réjouissent dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a presque oublié sa chaîne féodale ; le maître qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, de son long et volontaire exil est enûn de retour: au château qui s'anime, les visages sont riants; les coupes sont sur la table; les bannières flottent sur les créneaux; le foyer se rallume et réfléchit sur les vilraux peints sa flamme hospitalière; de gais convives font cercle autour de l'àtre; leur joie se peint dans leurs yeux et s'exhale en bruyants éclats.
Le seigneur de Lara est de retour; et pourquoi Lara avait-il traversé les mers? Après la mort de son père, trop jeune encore pour apprécier une telle perte, il s'était vu maître de lui-même; héritage de douleur, redoutable empire que lé cœur humain n'exerce qu'au prix de son repos! — Sans avoir personne qui contrôlât ses actions, ou lui signalât, quand il en était temps encore, les mille sentiers qui conduisent au crime, c'est dans la fougue du jeune âge, et lorsqu'il avait le plus besoin d'être commandé, que Lara fut appelé a commander aux autres. 11 est inutile de suivre sa jeunesse dans tous les détours de sa carrière; la lice qu'avait parcourue sa destinée inquiète avait été courte, mais pourtant assez longue pour le laisser à demi brisé.
nu
Et Lara avait, jeune encore, quitté son pays natal; mais depuis le moment où, pour la dernière fois, il avait agité sa main en signe d'adieu, on avait peu à peu perdu sa trace, jusqu'à ce qu'enfin son souvenir dans le cœur de tous s'était presque éteint. Son père était mort, et tout ce que les vassaux de Lara savaient de lui, c'est qu'il était absent; privés
de sa présence et de ses nouvelles, il notait resté sur son compte que des conjectures pleines d'anxiété dans quelquesuns, et d'indifférence dans le grand nombre. C'est à peine si, dans son château, son nom est prononcé; son portrait noircit dans son cadre usé ; un autre chef console la fiancée qui lui fut promise; les jeunes l'oublient, et les vieux sont morts : « Et cependant il est encore vivant! » s'écrie son héritier, impatient de porter un agréable deuil. Cent écussons décorent de leur sombre beauté l'antique et dernière résidence des Lara; mais dans ce long cortège de poudreux trophées il en est un qui manque, et le château gothique le saluerait avec joie.
Il revient enfin, sombre et solitaire; d'où? on l'ignore; pourquoi? c'est ce qui n'importe à personne; les premières félicitations terminées, ce n'est pas de son retour, mais de sa longue absence, qu'on eût pu s'étonner ; toute sa suite se compose d'un page dans un âge encore tendre, et dont l'aspect annonce un étranger. Les années avaient marché ; leur fuite est aussi rapide pour l'homme errant que pour l'homme sédentaire; mais le défaut de nouvelles d'un autre climat semblait avoir appesanti les ailes du Temps. Ils le voient, ils le reconnaissent, et pourtant le présent leur paraît douteux, et le passé un rêve. Il vit, et il est encore dans la force de l'âge, quoique la fatigue ait altéré ses traits, et que le temps ait laissé sur lui quelques traces de son passage. Quelles qu'aient pu être ses fautes, si toutefois on s'en souvient encore, les vicissitudes de la fortune peuvent l'avoir instruit; depuis longtemps on n'a appris de lui ni bien ni mal; son nom peut soutenir encore la gloire de sa race. Jadis son âme était hautaine et fière, mais ses fautes, après tout, ont été celles que l'amour du plaisir fait commettre à la jeunesse: quand le cœur n'est pas irrévocablement endurci, ce sont là des torts dont on se corrige, et qui n'imposent pas de longs remords.
Et il est changé en effet $ — il est facile de s'apercevoir
que, quel qu'il soit, il n'est pas ce qu'il a été: les rides qui sillonnent son front annoncent des passions, mais des passions éteintes ; on remarque en lui l'orgueil, mais non plus l'ardeur du jeune âge : un aspect glacial, le dédain de la louange, une mine altière, et des yeux qui d'un seul regard pénètrent la pensée d'autrui ; et ce ton léger, ce sarcasme *, ; ces traits acérés d'un cœur que le monde a fait saigner,* traits lancés comme en jouant, et infligeant des blessures que dissimulent ceux qui les reçoivent, voilà ce qu'on observe dans Lara, et je ne sais quoi encore, que ni sa parole ni son regard ne peuvent révéler ; l'ambition, la gloire, l'amour, ce but commun que tous poursuivent, que quelquesuns seulement savent atteindre, ne semblent plus s'agiter dans son cœur; mais on voit que naguère ces passions y étaient vivantes ; et par moments des sentiments profonds et inexplicables viennent éclairer son visage livide.
Il n'aime pas qu'on l'interroge sur le passé; il n'aime pas à raconter les merveilles des déserts dans les contrées lointaines qu'il a parcourues seul — et inconnu, — à l'en croire; cependant, ces climats, il n'est pas croyable que ses yeux les aient vus en vain, et qu'il n'ait rapporté aucune expérience de ses relations avec les hommes , ses semblables ; mais ce qu'il a vu, il dédaigne de le faire connaître aux autres, comme peu digne de leur attention ; quand la curiosité devient trop pressante, son front se rembrunit, et sa parole est plus brève.
On est heureux de le revoir, et la société lui fait un accueil amical ; issu de haut lignage, allié aux plus hautes familles, il est admis dans les cercles des grands du pays ; il se mêle à leurs gais carrousels, et les voit couler leurs heures tristes ou joyeuses ; mais, simple spectateur de leurs plaisirs, ou de leurs ennuis, il n'y prend aucune part ; il ne les suit pas dans cette lice où tous se précipitent, tenus en haleine par l'Espérance trompeuse qui fait luire à leurs yeux la fumée des honneurs, l'or plus substantiel, les faveurs de la
beauté, le dépit d'un rival. On dirait qu'il est isolé au centre d'un cercle mystérieux dont l'approche est interdite; il y a dans son regard quelque chose de sévère qui tient la frivolité à distance; les âmes timides qui le voient de près l'examinent en silence, et se communiquent tout bas leurs terreurs; le petit nombre des esprits sages et bienveillants avouent qu'ils le croient meilleur que son air ne semble l'annoncer.
Chose étrange ! dans sa jeunesse, il était tout action et vie, altéré de plaisir, et ne haïssant pas les combats; les femmes, — les champs de bataille, — l'Océan, — tout ce qui promettait des plaisirs ou des dangers, il avait tout goûté tour à tour; — il avait tout épuisé ici-bas, et avait trouvé sa récompense, non dans un milieu froid et uniforme, mais dans un excès de jouissance ou de douleur; car c'est dans cette intensité d'émotion qu'il cherchait un refuge contre sa pensée. La tempête de son cœur souriait avec mépris au faible choc des éléments ; dans l'extase de son cœur, il avait regardé le ciel, et lui avait demandé si par-delà le firmament il existait des ravissements comparables aux siens; portant tout à l'excès, esclave de tous les extrêmes, comment s'est-il réveillé de ce rêve extravagant? Hélas! il ne le dit pas, — mais il s'est réveillé pour maudire ce cœur flétri qui a refusé de se briser.
Les livres (l'homme jusqu'alors avait été son seul livre) paraissent maintenant attirer davantage son attention, et souvent il lui est arrivé, par un soudain caprice, de se séquestrer complètement pendant plusieurs jours; et alors ses domestiques, bien rarement appelés auprès de lui, disent avoir entendu toute la nuit le bruit de ses pas résonner dans la galerie sombre où sont rangés, en lugubre cortège, les portraits antiques de ses pères; ils ajoutent à voix basse, et d'un air mystérieux, a qu'ils ont cru entendre prononcer des paroles qui ne semblaient pas venir d'une bouche mortelle. Oui, en rira qui voudra, il en est parmi eux qui
ont vu ils ne savent trop quoi, mais enfin des choses fort extraordinaires. Pourquoi ses regards sont-ils si souvent fixés sur cette tête de mort, déterrée par des mains profanes, et constamment placée sur sa table, h côté de son livre ouvert , comme pour écarter toute autre présence que la sienne? Pourquoi veilie-t-il h l'heure où tout le monde dort ? Pourquoi n'enlend-il point de musique et ne reçoit-il personne? Il doit y avoir dans tout cela quelque chose qui n'est pas bien; — mais le mal, où est-il? certaines gens pourraient le dire, — mais ce serait une trop longue histoire; et puis, ces personnes ont trop de discrétion et de prudence pour exprimer autre chose que des conjectures; mais si elles en voulaient dire davantage, — elles le pourraient. » C'est ainsi qu'à table les vassaux de Lara s'entretiennent de leur seigneur.
Il était nuit, — la rivière transparente réfléchit la clarté des étoiles. Ses eaux sont si calmes qu'on les croirait immobiles, et pourtant elles s'enfuient avec la rapidité du bonheur, en reflétant dans leur miroir magique les immortelles clartés qui peuplent le firmament ; ses rives sont bordées d'arbres nombreux et touffus et des fleurs les plus belles que l'abeille puisse choisir, telles que Diane enfant en eût composé sa guirlande et que l'Innocence les offrirait à l'objet de son amour. Les ondes se déroulent en replis sinueux et brillants comme les anneaux d'un serpent. Le silence était si profond, l'air et la terre si calmes, qu'une apparition môme ne vous eût point effrayé, assuré que rien de mauvais ne pouvait se plaire à. errer dans un tel lieu, par une telle nuit. Il fallait être bon pour jouir d'un pareil moment : ainsi pensa Lara, et il n'y resta pas longtemps, mais reprit en silence le chemin de son château. Son àme ne pouvait contempler de tels spectacles; ils lui rappelaient d'autres jours, des cicux plus purs, des lunes plus brillantes, des nuits plus douces et plus constamment belles, des cœurs qui aujourd'hui... — Non, non, que l'orage éclate sur son front! sa fureur passera sans même qu'il la sente. — Mais
une nuit comme celle-ci, une nuit de beauté, c'est pour son âme une ironie amère.
Il rentra dans la salle solitaire, et sa grande ombre se
projeta sur le mur. Là étaient peintes les choses des anciens temps; c'était tout ce qu'ils avaient laissé de leurs vertus et de leurs crimes, si on en excepte de vagues traditions, et les caveaux sombres qui recèlent leur poussière, leurs faiblesses et leurs fautes ; et peut-être encore une demi-colonne de la page pompeuse qui transmet d'âge en âge des récits spécieux, et où la plume de l'Histoire, inscrivant son éloge ou son blâme, ment d'un air de vérité, et n'en ment pas moins véritablement. Il méditait en marchant à grands pas; la lune brillait à travers les jalousies serrées, éclairait les dalles du parvis, et la voûte haute et cannelée, et les figures de saints qui surmontaient les fenêtres gothiques, dans l'attitude de la Prière, et dont les formes fantastiques semblaient croître h l'œil, et vivre, — mais non d'une vie mortelle; et cependant ses cheveux noirs et hérissés, son front rembruni, et le large panache qui se balançait sur sa téte, le faisaient ressembler à un spectre, et prêtaient à son aspect tout ce que la tombe a de terreurs.
C'était l'heure de minuit, — tout dormait; la lampe solitaire jetait une clarté douteuse, comme si elle eût répugné h interrompre la nuit. Écoutez ! quel murmure s'entend dans le château de Lara?— un son, — une voix, — un cri, — un cri d'alarme, — éclatant, prolongé; — et puis le silence! — Les ont-ils vraiment entendus, ces accents frénétiques qui les réveillent en sursaut? Ils se lèvent, et, moitié courageux, moitié tremblants, se précipitent à l'endroit où la voix a semblé appeler du secours; ils viennent tenant d'une main des flambeaux à demi allumés, et de l'autre leurs épées, qu'ils ont prises à la hâte en oubliant le ceinturon,
Froid comme le marbre que couvrait son corps, pâle comme le rayon reflété sur son visage , gisait Lara; près de lui était
son sabre a demi tiré du fourreau, et que sa main semblait avoir laissé échapper dans un mouvement de terreur surnaturelle; pourtant il conservait sa fermeté, ou du moins l'avait conservée jusqu'à ce moment, et son front contracté semblait déûer encore; tout insensible qu'il était, une soif de meurtre mêlée d'effroi haletait sur ses lèvres; on y voyait encore empreinte une menace à moitié articulée, l'imprécation d'un orgueilleux désespoir ; ses yeux à demi fermés conservaient encore, dans leur spasme, ce regard de gladiateur qui en était l'expression fréquente, et qui restait maintenant fixé dans un horrible repos. On le relève, — on le transporte ; — silence! il respire, il parle; les couleurs reparaissent sur ses joues basanées ; la pâleur de ses lèvres s'efface ; ses yeux obscurcis, égarés, roulent dans leur orbite; chaque membre tressaillant encore a repris ses fonctions; il parle, mais les mots qu'il prononce ne paraissent pas appartenir à sa langue natale; dans ses paroles distinctes, mais étrangères a ceux qui l'écoutent, on ne tarde pas à reconnaître les accents d'un autre climat; et en effet, elles s'adressent à une oreille qui ne l'entend pas, — hélas ! et ne peut l'entendre I
Son page s'approche; seul il parait comprendre le sens de ses paroles ; on voit, par les altérations qu'éprouvent les couleurs de ses joues et de son front, que les discours de Lara ne sont pas de nature a être avoués par lui, ou interprétés par son page ; — cependant ce dernier, a la vue de l'état où se trouve son maître, témoigne moins de surprise que le reste des spectateurs. Il se penche sur Lara gisant, et lui répond dans cette langue inconnue qui semble être la sienne; et Lara écoute ces douces paroles ; on dirait qu'elles calment les horreurs de son rêve, — si toutefois c'est un rêve qui a pu ainsi terrasser un cœur qui n'a nul besoin de douleurs idéales.
Quoi que sa démence ait rêvé, ou que ses yeux aient vu, c'est son secret ; s'il en conserve le souvenir, il ne le révélera pas. L'aurore reparaît et verse une vigueur nouvelle dans
son corps ébranlé ; il ne demande de soulagement ni aux médecins ni aux prêtres, et bientôt il est redevenu lui-même dans ses actes et ses discours. 11 passe son temps de même manière qu'autrefois; sa bouche n'a pas plus de sourire, son front plus de sévérité que de coutume; et, si maintenant il voit venir la nuit avec plus d'inquiétude, il n'en laisse rien voir à ses vassaux étonnés, qui témoignent par leur tremblement qu'ils ont moins oublié leur effroi. Ils n'osent sortir seuls, et ne se kasardent dehors que deux à deux, ayant grand soin de ne pas approcher de la redoutable galerie; le souffle du vent dans les plis de la bannière, le bruit de la porte, le frôlement de la tapisserie, le parquet sonore, les grandes et lugubres ombres des arbres environnants, le vol de la chauve-souris, les murmures de la brise du soir, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils entendent, à l'heure où la nuit vient rembrunir de son ombre les murs sombres et grisâtres, frappe leur pensée de terreur.
Craintes inutiles ! Cette heure de mystérieuse horreur n'est plus revenue, ou Lara a su feindre un oubli qui accroît i'étonnement de ses vassaux sans diminuer leurs craintes. — Le retour de sa raison lui a-t-il ôté le souvenir de ce qui s'est passé? on peut le croire; car, pas un mot, pas un regard, pas un geste de leur seigneur ne trahit devant eux un sentiment qui leur rappelle ce moment de fièvre de son esprit malade. Était-ce un songe? Était-ce sa voix qui articulait ces accents étranges et terribles ? Venait-il de lui ce cri qui les a réveillés en sursaut? Était-ce bien lui dont le cœur oppressé et défaillant avait cessé de battre, dont le regard les lit reculer d'épouvante? Ceux qui ont vu ses souffrances en frissonnent encore; est-il donc le seul qui les ait oubliées? ou ce silence indiquerait-il que ce souvenir est entré trop avant dans sa mémoire pour être exprimé par des paroles, qu'il est fixé, indestructible, sans mélange, dans ce mystère corrosif qui ronge le cœur de manière à montrer l'effet tout en recélant la cause? Il n'en est point ainsi de lui. Effet et cause, il a tout enseveli daus son cœur; des yeux superficiels ne pourraient
discerner le progrès de pensées que des lèvres mortelles ne peuvent révéler qu'a demi et que les paroles sont impuissantes à exprimer.
Mélange inexplicable, on trouvait en lui beaucoup à aimer et à haïr; l'opinion variait sur son destin caché; mais, dans l'éloge ou le blâme, son nom n'était jamais oublié. Son silence donnait beaucoup à parler; — on cherchait a le deviner,— on l'épiait,— on eût voulu pénétrer le secret de sa destinée. Qu'avait-il été, qu'élail-il cet inconnu qui venait comme une apparition, et dont on connaissait seulement les ancêtres? Un ennemi des hommes? mais quelques-uns disaient l'avoir vu surpasser la gaieté du cercle le plus joyeux ; seulement ils avouaient qu'en l'observant de près on voyait la joie de son sourire s'effacer peu à peu et se perdre dans un rire moqueur. Ce sourire venait jusqu'à sa lèvre, mais n'allait jamais au delà. Nul n'avait retrouvé son rire dans son regard. Et pourtant ses yeux n'élaient pas sans douceur; quelquefois on voyait que la nature ne lui avait pas donné un cœur dur; mais, dès qu'on s'en apercevait, il semblait réprimer celte faiblesse comme indigne de sa fierté. Il s'endurcissait alors, dédaignant de lever un seul doute dans cette demi-estime que lui accordaient les autres hommes. On eût dit une pénitence que s'imposait un homme dont les affections avaient autrefois peut-être troublé le repos , une douleur vigilante qui le condamnait à haïr, pour avoir trop aimé.
11 y avait dans lui un mépris vital de toute chose, comme s'il eût épuisé le malheur. Il demeurait étranger sur la terre des vivants; esprit exilé d'un autre monde, et qui venait errer dans celui-ci ; homme aux sombres pensées, qui se créait par goût des périls auxquels il échappait par hasard, mais vainement, car leur souvenir était pour lui une source d'exaltation et de regrets tout ensemble. Doue" d'une plus grande capacité d'amour qu'il n'en est accordé à la plupart des enfants de la terre, ses premiers rêves de vertu dépas-
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sèrent la limite de la vérité, et à une jeunesse abusée succéda une virilité orageuse. Regrettant les années consumées dans la poursuite d'un fantôme et le gaspillage de facultés destinées h un plus digne emploi, il était resté avec des passions ardentes, dont la fureur, après avoir débordé et répandu la désolation sur sa voie, avait laissé ses meilleurs sentiments en proie h une lutte intestine et à d'amères réflexions sur sa vie agitée. Mais, conservant sa ûerlé et refusant de s'accuser lui-môme, il attribuait à la nature une part du blâme, et rejetait toutes ses fautes sur l'enveloppe de chair qu'elle a donnée pour prison à l'âme et pour nourriture aux vers, jusqu'à ce qu'il en vint à confondre le bien et le mal, et à prendre pour l'œuvre du destin les actes de la volonté. Il avait l'âme trop haute pour descendre à l'égoïsme commun ; il savait parfois sacrifier son intérêt à celui d'autrui, non qu'il cédât à la pitié ou au sentiment du devoir, mais par je ne sais quelle étrange perversité de pensée qui le poussait avec un secret orgueil à faire ce que nul autre que lui n'eût voulu faire. Cette même impulsion, dans un moment de tentation, l'égarait pareillement dans la voie du crime : tant il planait au-dessus ou retombait au-dessous des hommes au milieu desquels il se sentait condamné à vivre ! tant il avait à cœur de se séparer en bien ou en mal de quiconque partageait sa condition mortelle ! Cette condition, il l'avait en horreur, et son âme avait Oxé son trône bien loin du monde, dans des régions de son choix. De là, regardant froidement passer à ses pieds le reste des humains, son sang coulait plus calme dans ses veines : heureux s'il n'avait jamais été réchauffé par le crime ! heureux s'U avait toujours conservé cette lenteur glaciale ! U est vrai qu'il vivait comme tout le monde et paraissait faire tout ce que faisaient les autres hommes ; il ne se révoltait pas brusquement contre les lois de la raison ; c'était dans son cœur et non dans sa tête qu'était sa démence. Rarement il s'égarait dans ses discours ; rarement il dévoilait ses pensées de manière à choquer ses auditeurs.
Malgré cet air glacial et mystérieux et ce désir apparent ' de rester inconnu, il avait l'art (si toutefois ce n'était pas un don de la nature) de graver son souvenir dans le cœur des autres : ce n'était peut-être pas de l'amour, — ni de la haine, — ni rien de ce qui peut s'exprimer par des paroles; mais nul ne le voyait impunément, et quand on l'avait vu on ne pouvait s'empêcher de s'enquérir de lui. Ceux h qui il parlait en gardaient mémoire, et ses paroles, même légères, faisaient impression : on ne pouvait dire ni comment ni pourquoi, mais il s'enlaçait forcément a l'esprit de ses auditeurs et y laissait imprimé un souvenir d'amour ou de haine ; quelle que fût la date du sentiment qu'il avait inspiré, amitié, intérêt ou aversion, l'impression était profonde et durable ; vous ne pouviez pénétrer son âme, et vous étiez tout étonné de voir qu'il avait trouvé le chemin de la vôtre; sa présence vous poursuivait; malgré vous, vous lui accordiez de l'intérêt. C'est en vain que vous tentiez de vous débattre dans ce filet intellectuel, son génie semblait d'autorité vous interdire de l'oublier.
On donne une fête où se rendent les chevaliers, les dames et tout ce que le pays a de plus distingué par la richesse et la naissance. Lara est du nombre des convives accueillis au château d'Othon. L'allégresse circule dans la salle étinceîante de lumière; le banquet et le bal déploient tour à tour leurs splendeurs; et la danse, où brille un cortège de beautés charmantes, joint par une chaîne fortunée l'harmonie et la grâce. Heureux les cœurs jeunes et les mains jolies qui s'unissent dans ces groupes bien appareillés ! A ce spectacle, les fronts soucieux se dérident, la vieillesse sourit et se croit ramenée aux jours du bel âge ; la jeunesse elle-même, dans cet enivrement des cœurs, oublie que ces doux moments se passent sur la terre.
Et Lara contemplait tout cela avec une joie tranquille : si son âme était triste, son front mentait ; il suivait des yeux
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toutes ces beautés agiles dont les pas légers ne réveillent pas d'échos. Appuyé contre un haut pilier, les bras croisés, le regard attentif, il n'a pas remarqué qu'un œil sévère est fixé sur lui. L'altier Lara n'a pas coutume d'endurer un regard scrutateur comme celui-la. Enfin fl s'en aperçoit. La figure de cet homme lui est inconnue; mais il semble chercher la sienne, et la sienne seule. Une sombre investigation le préoccupe ; son extérieur annonce un étranger ; jusqu'à présent il a examiné Lara sans en être aperçu ; enfin leurs yeux se rencontrent, empreints chez l'un d'une curiosité .vive, chez l'autre d'un muet élohnement. L'émotion commence à se peindre dans le regard de Lara, comme si celui de l'étranger lui eût été suspect. Le visage fixe et sévère de l'inconnu semble en dire plus que le vulgaire ne peut en deviner.
a C'est lui ! » s'écrie l'étranger, et cette parole est répétée à voix basse par tous ceux qui l'ont entendue. « C'est lui! » — « Qui, lui ? » se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce qu'enfin ces mots, devenus plus distincts, arrivent aux oreilles de Lara. Ils ont si rapidement circulé qu'il serait difficile de rester impassible devant l'élonnement général et le coup d'œil de cet inconnu. Mais Lara n'a poibj, bougé, ses traits n'ont pas changé ; — la surprise qui s'était d'abord manifestée dans son regard immobile et attentif s'est maintenant effacée; sans lever ni baisser les yeux, il les promène autour de lui, pendant que l'étranger continue à l'examiner, et, se rapprochant de lui, s'écrie avec une ironie hautaine : « C'est lui ! — comment est -il ici? — qu'y fait-il ?d
C'en était trop ; Lara ne pouvait laisser passer de telles questions, articulées d'un ton si haut et si menaçant. Fronçant le sourcil, mais d'un accent froid, où respire moins d'arrogance que de fermeté calme, il se tourne vers l'audacieux questionneur : — « Mon nom est Lara ! — quand je connaîtrai le tien, ne doute pas de mon empressement à
reconnaître comme je le dois la courtoisie d'un tel chevalier. Je suis Lara ! — as-tu besoin d'en savoir davantage ? Je n'élude aucune question et ne porte pas de masque. »
— « Tu n'éludes aucune question ! — Réfléchis, — n'en est-il aucune a laquelle ton cœur doive répondre, et qui répugne à ton oreille? Et moi, me crois-tu donc inconnu aussi ? Regarde-moi encore ! ta mémoire du moins ne t'a pas été donnée en vain. Oh ! jamais tu ne pourras annuler une moitié seulement de la dette qu'elle t'a imposée ; l'éternité te défend d'oublier. » Lara jette sur son visage un regard lent et investigateur, mais il n'y peut rien découvrir qu'il connaisse ou qu'il veuille consentir à connaître; — sans daigner répondre, il secoue la téte d'un air de doute, et, laissant percer h demi son mépris, il se détourne pour s'éloigner; mais le farouche étranger lui crie de rester : a Un mot ! — Je te somme de rester, et de répondre à un homme qui, si lu étais noble, serait pour le moins ton égal ; mais vu ce que lu as été et ce que tu es encore, — ne fronce pas le sourcil, mon seigneur ; si ce que je te ctys est faux, il te sera facile de me contredire ; — mais vu ce que tu as été et ce que tu es encore, je n'ai pour toi que du mépris ; je me défie de ton sourire, mais ton air menaçant ne m'intimide . pas. N'es-lu pas cet homme dont les actions.... »
— « Qui que je sois, je n'entendrai pas plus longtemps de telles paroles, un tel accusateur; ceux qui y attachent de l'importance peuvent écouler le reste, et accepter pour vrais les contes merveilleux sans doute que tu as à leur faire, après avoir si bien et si courtoisement commencé. Qu'Othon fête ici un hôle si poli, je lui en témoignerai ma pensée et mes remerciements. » Olhon, surpris, croit alors devoir intervenir : « Quelles que soient les révélations que vous ayez à vous faire, ce n'est ni le moment ni le lieu convenable ; vous ne devez pas troubler la joie de cette réunion par des paroles hostiles. Sir Ezzelin, si tu as quelque chose a dévoiler qui intéresse le comte Lara, tu peux attendre à demain pour l'expliquer ici ou ailleurs, comme il vous plaira à tous deux de le régler; je me porte ton garant; tu n'es pas inconnu,