‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 3 sur 83 · A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A L'ÉDITEUR

Je suis an gentilhomme de province habitant un eomté du centre du royaume. J'aurais pu me faire nommer, dans eertain bourg, membre du parlement; l'on m'a offert autant de voix qu'en a recueilli le général T. le dernier jour du poil * aux élections de 1812. Mais je suis tout entier au bonheur domestique, ayant épousé il y a quinze ans, dans un voyage que je fis à Londres, une très respectable demoiselle. Nous avons vécu heureux à Hornem-Hall jusqu'à l'automne dernier, où nous avons été invités par la comtesse de Waltzaway ( parente éloignée de mon épouse) à passer l'hiver à la ville. N'y voyant aucun inconvénient, et ayant deux filles en âgo de se marier (ou, selon l'expression juste, marketable), de plus, un procès d'hypothèque sur notre patrimoine de famille à suivre à la chancellerie, nous partîmes dans notre antique voiture; mais ma femme m'en fit peu à peu tellement rougir que j'ai été obligé d'acheter d'occasion une barouche dont j'occupe le siège, loin de m istriss Hornem, et d'où je conduis les chevaux ; en revanche, la place de l'intérieur est réservée à l'honorable Augustus Tiploe, son partner officieux et son chevalier à l'Opéra. Entendant beaucoup louer la danse de mislriss Hornem (elle excellait surlout dans les menuets d'anniversaire à la fin du dernier siècle) , je quittai mes bottes pour aller chez la comtesse, m'attendant à voir une danse de province, ou du moins des cotillons, des bourrées, et tous les vieux pas arrangés sur des airs nouveaux. Mais jugez de ma surprise en voyant à mon arrivée cette pauvre et chère mistriss Hornem les bras autour des reins d'un énorme gentilhomme à la démarche de hussard, et que je ne connaissais en aucune façon; lui, de son côté, l'enveloppait presque entière dans ses bras, et ils tournaient, tournaient, tournaient, sur un air baroque et discordant qui mo rappelait le black johe, seulement plus ajfectuoso, et qui me trou-

Liait le cerveau; mai?, à mon grand élonnement, il était loin de produire le môme effet sur ma femme. Un moment ils s'arrêtèrent, et je crus qu'ils allaient s'asseoir ou tomber: mais non; le hussard, replaçant sa main sur l'épaule de mtetriss Hornem, quam familiariter *, comme disait Tércnce quand j'étais à l'école, ils marchèrent pendant une minute, puis se remirent à tourner comme deux hannetons enfilés dans une même aiguille. J'avais demandé ce que tout cela signifiai!, lorsqu'une enfant, pas plus grande que notre Whilelmina(nom que je n'ai jamais vu ailleurs que dans le Vicaire de Wakefield % quoique sa mère prétende que ce soit celui de la princesse Swappenbach), me répondit avec un éclat de rire : « Seigneur Dieu! ne voyez-vous pas qu'ils valsent? » ou wahenl (j'ai oublié lequel des deux) ; et puis l'enfant se leva, et elle, sa mère et ses sœurs se mirent à tourner jusqu'au souper. Aujourd'hui que je connais ce divertissement, je l'aime à la folie, autant que mistriss Hornem elle-même (quoique j'aie failli me casser les jambes, et que j'aie renversé quatre fois la femme de chambre de mistriss Hornem en répétant le matin cet exercice). En un mot, je l'aime tant, que, possédant une certaine facilité pour faire les vers, comme je l ai suffisamment prouvé dans quelques ballades sur les élections et des chansons en l'honneur de toutes nos victoires, quoique depuis longtemps les occasions m'eussent un peu manqué, je me suis mis à mon pnpitre, et, avec l'aide de Fitzgérald, écuyer, et de quelques conseils du docteur Dusby (dont je suis le cours : je suis ravi de la manière dont le docteur Busby déclame le dernier ouvrage de son père, YÉpître à Drury-Lane), j'ai composé l'hymne que voici pour faire connaître mes sentiments au public, que je méprise cependant aussi bien que les critiques.

Agréez, Monsieur, etc.

Muse aux pieds qui scintillent! toi dont le magique pouvoir, naguère limité aux jambes, s'étend maintenant aux bras ; Terpsichore , — trop longtemps réputée vierge , — terme de reproche qui était pour toi une injure, brille désormais dans tout ton éclat, la moins vestale des neuf chastes Sœurs ! Loin de toi et des tiens l'épilhète de prude ;

Horace Hornem.

raillée, mais triomphante; attaquée par la médisance, mais invaincue : tes pieds doivent triompher en courant, pourvu que tes jupes soient d'une hauteur raisonnable; ton sein, — pourvu qu'il soit suffisamment découvert, — peut se passer de bouclier; danse, — entre en campagne sans armure, et à l'abri de la plupart des attaques, malgré sa naissance un peu équivoque, reconnais la a Valse » pour ta fille.

Salut, nymphe agile ! a qui le jeune hussard, en favoris, voué au culte de la Valse et de la guerre, consacre ses nuits, malgré éperons et bottes! spectacle unique depuis Orphée et ses bêtes ; salut, Valse inspiratrice! — qui vis sous tes bannières combattre pour la mode un moderne héros, alors que sur les bruyères d'Houslow, rivalisant la gloire de Wellesley *, il arma le chien de son pistolet, — tira, — et manqua son adversaire, — mais atteignit son but; salut, muse mobile, à qui nos belles donnent de leur cœur tout ce qu'elles peuvent donner, nous laissant prendre le reste. Oh ! que n'ai-je le talent facile de Busby ou de Fitz; le royalisme du premier, l'esprit du second, pour « énergiser le sujet que je traite B , » et rendre un digne hommage à U' liai et à sa danse!

Valse impériale, importée des bords du Rhin (renommé pour ses produits héraldiques et vignicoles), puisses-tu continuer longtemps à être affranchie de tout droit de douane, et à l'emporter même sur le vin du Rhin ! Sous plus d'un rapport , vos qualités se ressemblent : Il comble le vide de nos caves, — toi, celui de noire population. C'est a la tête qu'il s'adresse; — ton art, plus subtil, se contente de porter l'ivresse au cœur irréfléchi : tu fais couler dans les veines ton doux poison, et éveilles dans nos sens de lubriques désirs.

0 Allemagne! j'en appelle a l'ombre du céleste Pitt, que de choses lu nous as données, avant que la maudite Confédération t'eût livrée aux Français, pour ne plus nous laisser que les dettes et tes danses ! Dépouillés des subsides et du Hanovre, nous le bénissons encore, — car il nous reste

ii OEUVRES DE LORD BYRON.

Georges III, des rois le meilleur, et qui a surtout un titre sacré à notre reconnaissance , c'est d'avoir daigné engendrer Georges IV. A l'Allemagne et à ses sérénissimes altesses, qui nous doivent des millions, — ne devons-nous pas la reine? Que ne devons-nous pas encore — a cette Allemagne si prodigue à notre égard de ses Brunswickois et de ses princesses, qui, en échange de notre sang roturier, nous a donné du sang royal, de la race pure de ses teutoniques haras; qui enfin, — et que de torts un tel cadeau neflacerait-il pas! — nous a envoyé une douzaine de ducs, quelques rois, une reine, — et la Valse?

Mais laissons-la en paix, — avec son empereur et sa Diète, soumis aujourd'hui au bon plaisir de Bonaparte! Retournons à mon sujet. — 0 muse de l'agilité! dis-nous comment la Valse apparut pour la première fois en Albion.

Portée sur les ailes des vents byperboréens , partie de Hambourg ( a une époque où Hambourg avait encore sa malle) avant que la Renommée malencontreuse , — forcée de gravir les neiges de Gottenburg, y restât engourdie par le froid, ou, se réveillant en sursaut, approvisionnât de mensonges le marché d'Héligoland ; alors que Moscou non brûlé avait encore des nouvelles à expédier, et n'avait pas dû sa ruine à une main amie; elle vint, la Valse, et avec elle arrivèrent certains paquets de dépêches et de gazettes véridiques; là flamboyait entre autres la bienheureuse dépêche d'Auslerlilz , qui laisse bien loin derrière elle et le Moniteur et le AJortiing-Post ; il s'y trouvait aussi, presque écrasés sous le poids de la nouvelle glorieuse, dix drames et quarante romans de Kotzebùe, les lettres d'un chargé d'affaires, les airs de six compositeurs, des ballots de livres venus des foires de Francfort et de Leipsick. Pour assurer un bon vent au navire et lui tenir lieu des sorcières laponnes, on y avait joint les quatre volumes de Meiner sur la femme; le tome le plus lourd de Brunck servait de lest, soutenu de celui de Heyné, qu'on avait pu embarquer sans exposer le navire a couler bas.

Portant cette cargaison et son aimable passagère, la déli-

cieuse Valse, en quête d'un partner, le vaisseau fortuné aborda sur nos côtes, et vers lui se hâtèrent d'accourir les filles du pays. Ni le décent David, lorsqu'il dansa devant l'arche ce fameux pas seul qui donna a causer; ni l'amoureux fou don Quichotte quand , aux yeux de Sancho , son fandango parut dépasser un peu les bornes; ni la douce Hérodias, quand pour prix de ses pas gracieux elle obtint une lêle; ni Cléopàtre sur le tillac de sa galère, n'exposèrent aux regards tant de jambe et plus de gorge que tii nous en montras, divine Valse, quand la lune te vit pour la première fois pirouetter aux accords d'un air saxon !

0 vous ! maris de dix ans d'hyménée, dont le front douloureux reçoit chaque année le tribut d'une épouse; vous qui comptez neuf années de moins de bonheur conjugal, et dont le front ne porte encore que les bourgeons naissants des rameaux qui le décoreront un jour, avec les ornements additionnels, soit de cuivre, soit d'or, que les tribunaux vous alloueront sans doute ; vous aussi, matrones toujours si empressées à entraver le mariage d'un fils, h conclure celui d'une fille; vous, enfants de ceux que le hasard vous assigne pour pères; — fils toujours de vos mères, et parfois aussi de leurs maris; et vous enfin, célibataires, qui gagnez une vie de tourments, ou huit jours de plaisir, selon que, sous l'inspiration de l'hymen ou de l'amour, vous obtenez une épouse ou enlevez celle d'un autre ; — c'est pour vous tous que vient l'aimable étrangère, et son nom retentit dans tous les salons.

Valse amoureuse! devant ta ravissante mélodie, que la gigue irlandaise et le rigaudon antique baissent humblement pavillon. Arrière les réels d'Écosse! et que la Contredanse t'abandonne le sceptre du fantastique et bondissant empire! La Valse , la Valse seule , demande tout à la fois et nos jambes et nos bras; des pieds elle est prodigue, et des mains elle n'est pas moins libérale ; elle leur permet de se promener librement et devant tout le monde, là où jamais auparavant; — mais, — je vous en prie, — écartez un peu les lumières. Il me semble que ces bougies jettent une clarté

trop vive, — ou peut-êlre est-ce moi qui suis beaucoup trop près; je ne me trompe pas, — la Valse me dit tout bas : « Mes pas légers ne s'exécutent jamais mieux que dans l'ombre! » Mais ici la muse s'arrête par bienséance, et prête à la Valse son jupon le plus ample.

Touristes observateurs de loules les époques, in-quarto publiés sur tous les climats ! dites, la lourde ronde de l'ennuyeuse Romaïque, les frétillements du fandango, les bonds du boléro, le groupe séduisant des aimas de l'Egypte 6 , la danse guerrière que l'Indien accompagne de ses hurlements» qu'est-ce que tout cela auprès de la Valse? que peut-on lui comparer des glaces du Kamlschalka au cap de Bonne- Espérance? Non! non! depuis Morier jusqu'à Galt, il n'est pas de touriste qui ne consacre à la Valse au moins un paragraphe.

Ombres de ces beautés dont le règne, commencé avec celui de Georges III, — est terminé depuis longtemps! — bien que vous reviviez dans les filles de vos filles, quittez le plomb de vos cercueils et revivez en personne ! Que vos fantômes reparaissent dans nos salons : croyez-moi, le paradis des fous est insipide comparé à celui que vous avez perdu. La poudre perfide ne fait plus douter de l'âge des gens; de roidcs corsets ne blessent plus les mains indiscrètes (ces choses-là ont passé à des êtres amphibies, chèvres par le visage 7 , et femmes par la taille) ; maintenant une jeune fille ne s'évanouit pas quand elle est serrée de trop près; mais plus elle est caressée, plus elle devient caressante; les essences et les sels sont devenus inutiles : le cordial souverain, la Valse, les a tous bannis.

Séduisante Valse! — en vain dans ta patrie Werther luimême t'a déclarée trop libre, Werther, — assez enclin pourtant au vice décent, mais passionné sans libertinage, ébloui sans aveuglement; — en vain la douce Genlis, dans sa querelle avec Staël, a voulu te proscrire des bals parisiens; la mode te salue, des comtesses jusqu'aux reines, et les valets, valsent dans la coulisse avec les femmes de chambre; ton cercle magique s'étend de plus en plus, — il tourne, tourne

toujours, — ne fût-ce que nos cervelles. Il n'est pas jusqu'au bourgeois qui n'essaie de bondir avec toi; et nos lourds boutiquiers pratiquent ce dont ils ne peuvent prononcer le nom. Et moi-même, vraiment, voyez comme ce glorieux sujet m'inspire, et comme dans mes vers, pour chanter la Valse, la rime trouve facilement son partner !

C'était un heureux temps que celui où la Valse fit son début 8 ; la cour, le régent, étaient nouveaux comme elle; nouveau visage pour les amis, nouvelles récompenses pour les ennemis; nouvel uniforme pour la garde royale; nouvelles lois pour faire pendre les coquins qui demandaient du pain; nouvelle monnaie 9 (nouvelle en partie), pour aller joindre celle qui est dépensée; nouvelles victoires, — que nous n'en prisons pas moins, quoique Jenky s'élonne de'ses propres succès; nouvelles guerres, car les anciennes nous ont si bien réussi, que ceux qui leur survivent portent envie à ceux qui y sont morts ; nouvelles maîtresses, — je me trompe, elles sont vieilles, — et pourtant quoique vieilles il y a dans leur fait quelque chose de très nouveau; enfin,

— à l'exception de quelques tours de passe-passe déjà un peu vieux, tout était neuf, meubles, balais, choses et gens; nouveaux rubans, nouvelles couleurs, nouvelles troupes, nouveaux habits retournés : ainsi dit une muse; M. — qu'en dites-vous? Tel était le temps où la Valse pouvait le mieux faire son chemin dans le nouveau règne; telle était cette époque, a laquelle aucune autre ne peut êlre comparée. Les paniers ont disparu, les jupons sont réduits à peu de chose; la morale et le menuet, la vertu et les corsets, la poudre indiscrète , ont fait leur temps. Le bal commence,

— après que la fille ou la maîtresse de la maison a fait les honneurs du logis; — une altesse, soit royale, soit sérénissime, ayant la grâce aimable de Kent ou l'air capable de Gloster, ouvre le bal avec la dame complaisante dont à une autre époque on aurait pu attribuer la rougeur à la modestie. A l'endroit où la robe laisse la gorge libre, où Ton supposait autrefois qu'était le cœur 10 , autour des confins de la taille qu'on lui abandonne, la main la plus indifférente

t. II. o

peut errer sans obstacle; a son tour, la main de îa danseuse peut saisir tout ce que livre à son contact la bedaine princière. Voyez avec quel délice ils sautillent sur le parquet frotté de craie; une main de la dame repose sur la hanche royale; l'autre, avec une affection également méritoire, s'appuie sur l'épaule non moins royale : alors les deux partners s'avancent ou s'arrêtent face a face; les pieds peuvent se reposer, mais les mains restent a leur poste; les couples se succèdent chacun selon son rang, le comte d'Astérisque et lady Trois-Étoiles , sir un tel, — enfin tous ces suzerains de la mode dont on peut voir les noms bienheureux dans le «Alorning-Post;» s'il est trop tard pour les trouver dans celte feuille impartiale, on peut consulter le registre des Doctors commons à six mois de date de mes vers. — C'est ainsi que tous, les uns plus vite, les autres plus lentement, subissent la douce influence du contact excitant : en sorte qu'il est permis de se demander avec ce Turc modeste « si rien ne résulte de tous ces palpements n . » Tu as raison, honnête Mirza; — tu peux en croire mes vers. — Il en résulte quelque chose en temps et lieu; le cœur qui s'est ainsi livré publiquement a un homme lui résiste ensuite en tête à tète, — s'il le peut.

0 tous qui avez jadis aimé nos grand'mères, Filz Patrick, Shéridan !ï , et bien d'autres encore! et toi, ô mon prince, que ton goût et ton bon plaisir portent a aimer encore les dames aimables! ombre de Queensbury! juge expert en ces matières, et a qui Satan peut bien donner congé pour une nuit seulement ; dites — si jamais, dans vos jours de délire, la baguette d'Asmodée opéra un prodige comme celui-là, aidant nos jeunes idées à naître, portant la rougeur au visage, la langueur dans les yeux, le trouble au cœur, un ébranlement général en tout notre être; avec des désirs k demi exprimés, une flamme mal déguisée; car la nature, ainsi excitée, livre au cœur plus d'un assaut redoutable, — et au milieu de telles tentations, qui peut répondre de ce qui arrivera?

Mais vous dont la pensée ne s'est jamais occupée de ce

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