‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 39 sur 83 · CE POÈME EST DÉDIÉ PAR SON AMI · texte numérisé non relu

CE POÈME EST DÉDIÉ PAR SON AMI

AVERTISSEMENT

22 janvier 18IC.

« En 1715, la grande armée des Turcs, sous le premier visir, voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée et former le siège de INapoli di Romani, la plus forle place du pays, jugea qu'il valait mieux commencer par assiéger Corinthe ; en conséquence, les Turcs livrèrent plusieurs assauts. La garnison se trouvait affaiblie, et le gouverneur, voyant qu'il était impossible de résister à des forces aussi considérables, songea à capituler; mais pendant les pourparlers, le fou prit par accident dans le camp des Turcs à^un magasin à poudre dont l'explosion fit périr cinq à six cents infidèles. Cet événement causa une telle exaspération aux Turcs, qu'ils refusèrent toute espèce d'accommodement, donnèrent l'assaut avec impétuosité, emportèrent la ville et massacrèrent le gouverneur Minotti et toute la garnison. Ceux qui furent épargnés restèrent prisonniers de guerre ; parmi eux se trouvait Antonio Bembo, provédileur extraordinaire. »

Histoire des Turcs, 1. 111, p. 151.

En Tan de grâce dix-huit cent dix, nous étions une société de gais pèlerins qui voyagions par terre et par mer. Oh! nous n'engendrions pas mélancolie; passant les rivières à gué, gravissant les hautes collines, nous ne donnions pas à nos chevaux un seul jour de répit; souvent une caverne ou un hangar nous servit de chambre à coucher; sur le lit le plus dur nous dormions d'un profond somme; enveloppés dans notre rude capote, sur le plancher plus rude encore de

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notre barque agile, ou étendus sur la grève ayant les selles de nos chevaux pour oreillers, nous nous réveillions le lendemain frais et dispos; nouf donnions libre carrière h nos pensées et h nos paroles ; nous avions la santé et l'espérance; les fatigues, les contre-temps des voyages, mais point de chagrin ; nous comptions parmi nous des gens de tous les pays, de toutes les religions : — il y en avait qui disaient leur rosaire; les uns professaient le culte de la mosquée, les autres de l'église, et quelques-uns, si je ne me trompe, n'en professaient aucun : à tout prendre, on eût cherché bien loin, qu'on n'eût pu trouver une réunion plus mélangée ni plus joyeuse.

Mais il en est qui sont morts, d'autres sont partis, d'autres sont dispersés au loin et solitaires; d'autres sont dans les rangs des rebelles, sur ces collines qui dominent les vallées de l'Épire, aux lieux où la Liberté se réfugie encore de temps à autre, et venge dans le sang les maux de l'oppression ; d'autres sont dans des contrées lointaines ; d'autres enfin sont inquiets et agités dans leur patrie; mais jamais, oh! non, jamais, nous ne nous réunirons encore pour voyager et nous égayer ensemble.

Biais ces rudes journées se sont gaiement passées; et maintenant qu'elles coulent pour moi lentes et monotones, mes pensées, comme les hirondelles, rasent la surface des mers, et voyageur ailé, me transportent de nouveau h travers cieux et champs; voilà ce qui fait que ma Muse s'éveille, et, que souvent, trop souvent, j'invite à me suivre au loin le petit nombre de ceux qui veulent bien souffrir mes vers. Étranger, — veux-tu m'accompagner maintenant, et t'asseoir avec moi au sommet de rAcro-Corinthe?

Bien des générations ont passé sur Corinthe ; elle a essuyé le souffle de la tempête et de la guerre ; pourtant Corinthe est debout encore, forteresse toute prête aux mains de la Liberté. La fureur des ouragans, le choc des tremblements de terre ont laissé intact son roc blanchissant, clef de pierre d'une contrée qui, toute déchue qu'elle soit, vue de cette col-

line, est belle et grande encore; limite placée entre deux mers qui, roulant à droite et à gauche leurs Ilots pourprés, Comme si elles allaient se combattre, s'arrêtent et laissent à *es pieds expirer leur colère. Mais si tout le sang versé sous ax* remparts depuis le jour qui vit mourir le frère de Timo- :éon, ou celui qui éclaira la déroute du despote de la Perse, jaillissait tout à coup de la terre qui en fut abreuvée, Corinthe verrait bientôt cette mer de sang franchir l'inutile barrière de son isthme; ou si l'on pouvait réunir les ossements de tous ceux que le glaive y a moissonnés, cette pyramide rivale, s'élevant sous ce ciel transparent, dépasserait en hauteur l'Acropolis qui semble caresser les nuages de son front couronné de tours *.

Sur la cime sombre du Cithéron brille l'éclat de deux fois dix mille lances; de là, dans toute l'étendue de la plaine de l'isthme, de l'un à l'autre rivage, la tente est dressée, le croissant étincelle le long des lignes belliqueuses des musulmans; là s'avancent les spahis 3 basanés, sous le commandement de leurs pachas barbus. Aussi loin que la vue peut s'étendre, la plage est couverte de cohortes en turban; le chameau de l'Arabe s'agenouille ; le Tartare fait caracoler son coursier ; le Turcoman a quitté son troupeau * pour ceindre le cimeterre t le tonnerre de l'artillerie fait taire le mugissement des flots. La tranchée est ouverte; le souffle du canon donne des ailes aux globes sifflants de la mort ; à chaque instant des fragments se détachent des murailles ébranlées par le pesant boulet; et du haut des remparts, au milieu des nuages de fumée et de poussière, un feu redoutable et bien nourri répond aux sommations des infidèles.

Mais celui qui se tient le plus près des remparts et en presse la chute avec le plus d'ardeur, versé dans la science funeste de la guerre plus qu'aucun des fils d'Othman, et d'un courage aussi fier que le fut jamais un chef vainqueur sur le champ du carnage ; celui qu'on voit presser les flancs de son coursier, voler de rang en rang et d'exploits en ex-

ploils, repousser les sorties des assiégés et rallier les musulmans en fuite; ou qui, lorsqu'une batterie bien défendue est demeurée imprenable, met courageusement pied à terre, et rend une nouvelle vigueur aux soldats qui ralentissaient leur feu ; le premier, le plus ardent des guerriers que le sultan de Stamboul s'enorgueillit de compter dans cette armée, soit qu'il conduise ses bataillons à l'ennemi, qu'il ajuste le tube meurtrier, qu'il manie la lance, ou fasse décrire un cercle rapide a son redoutable cimeterre, — c'est Alp, le renégat de l'Adriatique !

Il est né à Venise, — d'une famille illustre ; mais récemment exilé de sa patrie, il porte contre ses concitoyens ces armes dont ils lui ont enseigné l'usage, et maintenant son front rasé est ceint d'un turban. A travers mille vicissitudes, Corinthe, ainsi que la Grèce, avait enfin passé sous la domination de Venise ; et là, sous ses remparts, dans les rangs des ennemis de la Grèce et de Venise, il combattait avec toute l'ardeur d'un converti nouveau et fervent qui sent bouillonner daus son cœur le souvenir de mille injures. Venise n'était plus pour lui ce qu'autrefois elle se glorifiait d'être, o Venise la libre; » et dans le palais de Saint-Marc, des délateurs ténébreux avaient confié à « la gueule du Lion » une accusation anonyme dirigée contre lui : il eut le temps de fuir et de sauver sa vie, pour en passer le reste au milieu des camps; c'est alors qu'il apprit a sa patrie à regretter sa perte : vainqueur de la croix, il l'abaissa devant le croissant, et chercha dans les combats la vengeance ou la mort.

Coumourgi », — celui dont la dernière scène orna le triomphe d'Eugène, alors que sur la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus redoutable de ceux qui succombèrent, il mourut sans regretter la vie, mais en maudissant la victoire des chrétiens ; — Coumourgi, — ne durerat-elle pas la gloire de ce dernier conquérant de la Grèce, jusqu'à ce que des mains chrétiennes aient rendu aux Grecs

la liberté que Venise leur donna naguère? Un siècle s'est écoulé depuis qu'il a rétabli la domination musulmane, et maintenant il commande l'armée des Ottomans. Il a placé à la tête de l'avant-garde Alp, qui a justifié cette confiance par plus d'une cité réduite en cendres, et prouvé par plus d'un exploit de mort combien son cœur est affermi dans sa foi nouvelle.

Les remparts commencent à faiblir; l'artillerie les foudroie sans relâche ; les batteries envoient sur les créneaux une pluie continue de boulets; les couleuvrines échauffées font retentir leurs détonations ; ça et là une maison est incendiée par l'explosion des bombes; l'édifice s'écroule sous le souffle volcanique du projectile éclaté; la flamme s'en échappe en longues colonnes rougeàlres, ou, dispersée en innombrables météores, va éteindre dans les cieux ses terrestres étoiles ; des torrents de fumée viennent s'ajouter aux nuages, et finissent par former une vaste atmosphère de soufre, impénétrable aux rayons du soleil.

vu.

Mais Alp n'est pas seulement animé par la vengeance longtemps différée, lorsqu'il apprend aux guerriers musulmans a s'ouvrir le chemin de la brèche; car dans ces murs est renfermée une jeune fille ; il espère la conquérir sans le consentement d'un père inexorable qui la lui a refusée dans sa colère, alors que sous son nom chrétien il avait aspiré à sa main virginale. En des temps plus heureux, quand son âme s'ouvrait k la joie et que le nom de traître ne planait pas encore sur lui, que de fois le carnaval l'avait vu briller dans les salons ou la gondole ! que de fois il avait donné le3 plus douces sérénades que jamais beauté italienne ait entendues s'exhaler à minuit des flots de l'Adriatique !

Et beaucoup pensèrent que la jeune Francesca avait donné son cœur ; car depuis ce temps, sa main, recherchée par des partis nombreux, n'avait été accordée à personne et était

demeurée libre des chaînes de l'Église; et lorsque l'Adriatique porta Lanciolto aux rivages musulmans, la jeune fille devint pensive et pale; le sourire abandonna ses lèvres; on la voyait plus souvent au confessionnal, plus rarement aux bals et aux fêtes ; ou, si elle y paraissait, ses yeux baissés y dédaignaient les cœurs qu'ils avaient subjugués; ses regards étaient distraits, sa parure moins brillante, sa voix moins vive au milieu des chants, ses pas légers moins rapides parmi ces danses que d'autres voyaient interrompre à regret au lever de l'aurore.

Minotti avait été envoyé par l'État pour gouverner le pays qui s'étend depuis Patras jusqu'à la mer d'Eubée, et que les généraux de Venise avaient soustrait à la domination musulmane à l'époque où Sobieski avait abattu son orgueil sous les remparts de Bude et sur les rives du Danube ; Minotti, investi des pouvoirs du doge, était venu occuper les remparts de Corinthe alors que la paix, longtemps exilée de la Grèce, lui souriait de nouveau, avartt que la perfidie eût violé cette trêve qui l'avait affranchie du joug des infidèles. Sa fille charmante l'avait accompagné, et jamais beauté plus ravissante n'avait paru sur ce rivage depuis le jour où l'épouse de Ménélas, abandonnant son seigneur et sa patrie, apprit aux mortels quels maux accompagnent d'illégitimes amours.

Le rempart est en ruines; la brèche est ouverte; demain, aux premiers rayons de l'aube, les assiégeants se fraieront une voie a travers cette masse disjointe, et l'assaut redoutable sera donné. Tous les postes sont assignés d'avance : déjà est prête cette troupe d'élite de Tartares et de Musulmans ; ces enfants perdus, qui méprisent jusqu'à la pensée de la mort, s'ouvrent un passage à coups de cimeterre, ou pavent de leurs cadavres la roule des braves qui les suivent, prenant pour marchepied — le dernier qui succombe.

U est minuit : sur les brunes montagnes le disque de îa

froide lune verse ses rayons; la mer roule ses flots d'azur; le ciel bleu s'étend là-haut, comme un autre océan, parsemé de ces îles de lumière qui rayonnent d'un éclat si merveilleux, si éthéré. Qui n'a pas souvent, après les avoir contemplées dans leur splendeur, ramené à regret ses regards sur la terre, et souhaité des ailes pour prendre son vol et se mêler a leurs éternelles clartés ? Les vagues des deux mers reposent calmes, transparentes, azurées comme l'air; à peine si leur écume ébranle les cailloux de la plage, et leur murmure est doux comme celui des ruisseaux. Les vents dorment assoupis sur les vagues; les bannières laissent retomber leurs plis le long des lances qui les supportent, et que surmonte un lumineux croissant; rien ne vient interrompre ce profond silence, si ce n'est la voix de la sentinelle répétant le mot d'ordre, le hennissement aigu du coursier ou l'écho de la colline qui répond ; et le vaste murmure qui plane, de l'une à l'autre rive, sur cette sauvage armée, pareille à une forêt dont le vent agiterait le feuillage, quand monte dans l'air la voix du muezzin pour faire entendre à minuit lo signal accoutumé de la prière. Sa parole cadencée et plaintive s'élève sur la plaine comme la voix d'un esprit solitaire; il y a dans son harmonie je ne sais quoi de triste et de doux, comme lorsque la brise touche les cordes d'une harpe, et y éveille cette mourante et vague mélodie inconnue h la musique humaine. Elle résonne h. l'oreille des assiégés comme l'annonce prophétique -de leur chute; elle communique à l'assiégeant lui-même je ne sais quelle impression lugubre et terrible ; c'est ce frisson inexplicable et soudain pendant lequel le cœur cesse un instant de battre, pour accélérer ensuite ses pulsations, comme honteux de la sensation étrange que son silence a produite; c'est ce tressaillement que nous donne le tintement soudain d'une cloche funèbre, son glas n'annoneàt-il que la mort d'un inconnu.

La tente d'Alp est dressée sur le rivage ; les bruits expirent, la prière est dite; les sentinelles sont posées, la ronde de nuit est faite, tous les ordres sont donnés et exécutés : encore

une nuit d'anxiété, et demain la vengeance et l'amour lui payeront avec usure ce long retard. Il ne lui reste plus que quelques heures ; il a besoin de repos pour réparer ses forces que réclamera plus d'un exploit sanglant; mais ses pensées se pressent dans son âme comme des vagues agitées. Il est seul au milieu de cette armée; il n'est point animé de ce fanatisme impatient d'arborer le croissant sur la croix, et, faisant bon marché de sa vie, assuré que le paradis l'attend avec ses houris et leur immortel amour ; il ne ressent point cette exaltation brûlante du patriote bravant les fatigues et prodiguant son sang pour défendre le sol natal. Il est seul, — renégat armé contre son pays ; il est seul au milieu des guerriers qu'il commande, sans un cœur, sans un bras auquel il puisse se fier. Ils le suivent, car il est vaillant, et avec lui on est assuré d'un riche butin ; ils lui obéissent, car il sait l'art de plier et de conduire les volontés du vulgaire : mais ils ne lui pardonnent que difficilement son origine chrétienne. Ils lui envient jusqu'à la gloire parjure dont il s'est couvert sous un nom musulman, et n'ont pas oublié que leur chef le plus brave fut autrefois un Nazaréen redouté. Ils ne savent pas jusqu'où peut descendre l'orgueil d'un cœur qui a vu ses sentiments déçus et flétris ; ils ne savent pas combien est brûlante la haine dans des âmes passées de la douleur à un farouche endurcissement, et tout ce qu'il y a de force dans le zèle faux et fatal de ceux que la vengeance a convertis. 11 les gouverne ; — on peut gouverner les pires de tous les hommes avec de l'audace et la résolution ferme de dominer ; tel est l'empire du lion sur le chacal : le chacal fait lever la proie, le lion l'immole; puis la cohue hurlante accourt se gorger des débris de la victoire.

La tête d'Alp brûle d'une chaleur fébrile; son cœur bat avec une rapidité convulsiYe; en vain il se retourne sur sa couche, appelant le repos; sitôt qu'il commence à sommeiller, il se réveille en sursaut avec un poids sur le cœur. Le turban presse douloureusement son front brûlant; sa cotte de mailles pèse comme du plomb sur «a poitrine j et

cependant il a souvent et longtemps dormi tout armé sur une couche plus dure et sous un ciel plus inclément que celui qui étend son pavillon sur sa tête. Il ne peut dormir, il ne peut allendre le jour dans sa tente ; il se lève et porte ses pas le long du rivage, où des milliers d'hommes dorment couchés sur le sable. Ils n'ont rien pour appuyer leur tête; plus nombreux sont leurs périls, plus pénibles leurs travaux, et pourtant ils dorment; pourquoi lui n'en ferait-il pas autant? Us rêvent le butin qui leur est promis; et pendant que tous ces hommes goûtent paisiblement ce sommeil, leur dernier peut-être, il erre, lui, dans sa veille douloureuse, et. porte envie à ceux que son regard contemple.

Il sent son àme un peu soulagée par la fraîcheur de la nuit. L'air froid, mais calme, humecte son front d'un baume éthéré; derrière lui est le camp; — en face le golfe de Lépante, dentelé de criques et de baies; le haut sommet des montagnes de Delphes est couronné d'une neige immuable, éternelle, la même qu'ont respectée mille étés glorieux qui ont lui sur ce golfe, sur ces montagnes, sur ce climat; elle ne se fond pas comme l'homme devant la puissance du Temps. Le tyran et l'esclave disparaissent devant les rayons du soleil; mais ce voile blanc que salue ton regard sur ces montagnes, ce voile si léger, si fragile, pendant que la tour s'écroule, que l'arbre se brise, il continue à briller du haut de ses créneaux rocheux. Elle a la forme d'un mont escarpé, la hauteur d'un nuage; on dirait un drap mortuaire suspendu là par la Liberté, alors qu'elle s'exila à regret de celte terre bien-aimée où longtemps son génie prophétique avait parlé par la voix des Muses; à chaque pas ses pieds chancelants foulaient des campagnes flétries, des autels brisés; c'est en vain qu'en rencontrant ces monuments glorieux elle essayait de rallumer sa flamme dans des âmes découragées; inutiles efforts! attendons que de meilleurs jours aient lui, et qu'il se soit levé ce soleil qui éclaira la déroule* des Perses et vit sourire le Spartiate expirant.

Alp a ces temps illustres présents à sa mémoire, en dépit de sa trahison et de ses crimes ; et pendant qu'il se promène ainsi dans le silence de la nuit, pendant que, méditant sur le passé et le présent, il évoque le souvenir des morts glorieux qui dans les mêmes lieux ont versé leur sang pour une meilleure cause, il sent quelle gloire faible et souillée attend le chrétien parjure qui mène au combat une horde en turban, dirige un siège criminel, et dont le triomphe est un sacrilège. Tels n'étaient pas ces héros que ressuscite son imagination, ces guerriers dont la cendre dort autour de lui : leurs phalanges combattirent sur cette terre dont les remparts n'étaient pas alors inutiles; ils tombèrent martyrs, mais immortels ; et maintenant leurs noms vivent dans le souffle de la brise, dans le murmure des flots; les Lois sont peuplés de leur gloire; la colonne muette, solitaire, grisâtre, réclame avec leur argile sainte un droit de parenté; leur ombre voltige autour de la montagne sombre; leur mémoire brille dans le cristal des fontaines ; le faible ruisseau, le fleuve majestueux associe pour jamais leur renommée à ses ondes. En dépit du joug qui pèse sur elle, cette terre appartient encore a la Gloire et à eux; son nom est le signal qui réveille le monde. Quand l'homme veut accomplir un acte glorieux, il se tourne vers la Grèce, et, s'inspirant à son souvenir, il s'apprête à marcher sur la tête des tyrans; il la regarde, puis s'élance à la conquête d'un tombeau ou de la liberté.

Alp continue à rêver en silence sur la plage, aspirant la fraîcheur de la nuit. Elle n'a ni flux ni reflux, cette mer qui roule éternellement, toujours la même : c'est a peine si ses vagues, dans leur plus grande colère, dépassent d'une verge la limite de la plage; la lune impuissante les voit couler sans qu'elles se soucient de son départ ou de sa venue; calmes ou agitées, au large ou le long des côtes, elle n'influe en rien sur leur cours. Le rocher découvert jusqu'à sa base, et que le flot a respecté, plane sur la lame mugissante

qui ne vient pas jusqu'à lui; le bas de la plage est bordé d'une bande d'écume que la mer y a déposée depuis des siècles, et qu'un étroit ruban de sable jaune sépare de la verte pelouse du rivage.

En se promenant sur la grève, Alp s'était approché des remparts; il n'en était plus qu'à une portée de carabine; mais les assiégés ne l'avaient point aperçu; autrement, comment aurait-il pu échapper à leur feu? Des traîtres étaient-ils glissés parmi les chrétiens, ou leurs mains étaientelles engourdies, leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais sur les murailles, la lumière d'aucun mousquet ne brilla, aucune balle ne partit, quoiqu'il se tînt sous le feu du bastion qui flanquait la porte du côté de la mer; il entendait la voix de la sentinelle, et peu s'en fallait qu'il ne comprit les paroles d'humeur qui lui échappaient en se promenant de long en large sur le pavé sonore. Et il vit, au pied des murailles, des chiens décharnés qui faisaient sur les morts leur hideux carnaval; trop occupés pour aboyer contre lui, ils dévoraient en grognant les carcasses et les membres. Ils avaient enlevé la peau du crâne d'un Tarlare, comme on détache la pelure d'une figue mure, et on entendait crier leurs crocs blancs contre le crâne plus blanc encore qui glissait de leurs mâchoires fatiguées 6 . Rongeant nonchalamment les os des morts, à peine s'ils pouvaient se soulever sur le théâtre de leur festin, tant ils avaient amplement réparé un long jeûne aux dépens de ceux qui étaient tombés pour leur servir cette nuit de pâture. Alp reconnut aux turbans étendus à terre qu'il y avait là les cadavres des plus brav es de sa troupe. Les châles de leur coiffure étaient verts et cramoisis; chaque tête n'avait qu'une longue touffe de cheveux 7 , tout le reste était rasé et nu. Les chiens avaient englouti les crânes; les cheveux restaient encore entremêlés dans leurs mâchoires. Mais tout près du rivage, au bord du golfe, un vautour battait des ailes à un loup échappé des collines, mais que la présence des chiens tenait à dislance et empêchait de prendre sa part de la curéo humaine. Toutefois il s'était approprié un quartier de che-

val que becquetaient les oiseaux de proie sur les sables de la baie.

Alp détourna la vue de ce spectacle hideux : au milieu des combats sa fermeté n'avait point été ébranlée ; mais il préférait la vue d'un guerrier expirant dans les flots de son sang encore chaud, dévoré par la soif brûlante de l'agonie et se débal/.ant en vain contre le trépas, au spectale de ces morts pour qui toute douleur a cessé, et qui ne sont plus qu'un cadavre putride. Il y a dans l'heure du péril je ne sais quoi qui exalte l'orgueil sous quelque forme que se présente la mort; car la Gloire est là pour publier les noms de ceux qui succombent, et les actes de vaillance ont pour témoin l'Honneur ! Mais quand tout est fini, il y a quelque chose d'humiliant pour la nature humaine à parcourir cette plaine sanglante, jonchée de morts sans sépulture; à voir les vers de la terre, les oiseaux de l'air, les bêtes des forêts, s'y donner rendez-vous, regarder l'homme comme leur proie, et se réjouir de son trépas.

Près de là sont les ruines d'un temple construit par des mains depuis longtemps oubliées; deux ou trois colonnes et de nombreux fragments de marbre et de granit que les herbes recouvrent, voilà tout ce qui en reste! Sois maudit, ô Temps ! qui ne laisseras pas plus debout les choses à naître que celles qui nous ont précédés ! Sois maudit, ô Temps! qui n'épargneras jamais du Passé qu'autant qu'il en faudra pour que l'Avenir pleure sur ce qui fut et sur ce qui sera : ce que nous avons vu, nos enfants le verront, débris des choses qui ont disparu, fragments de pierre élevés par des créatures d'argile!

Il s'assit sur la base d'une colonne, et passa sa main sur son front, comme un homme plongé dans une profonde rêverie; son altitude était penchée; sa tête était abaissée sur sa poitrine, brûlante, agitée, oppressée; ses doigts erraient convulsivement sur son front, comme la main se promène

sur le clavier sonore pour préluder à l'air qu'elle veut en tirer. Pendant qu'il est ainsi absorbé dans sa morne tristesse, tout à coup il a entendu gémir le vent de la nuit. Est-ce bien le vent qui , soufflant à travers les f en les de quelque rocher, a exhalé ce son doux et plaintif? Il relève la tête et regarde la mer; mais elle est aussi unie qu'une glace; il regarde les longues herbes, — pas un brin ne se balance; ce son si doux, d'où peut-il donc provenir? 11 regarde les bannières; — les bannières ne bougent pas; il en est de môme des feuilles sur la colline du Cithéron, et pas un souffle n'arrive jusqu'à sa joue; d'où vient donc le léger bruit qu'il a subitement entendu? 11 tourne la tête a gauche; — ses yeux ne l'abusent-ils pas? là est assise une femme jeune et belle !

Il a tressailli d'une terreur plus grande que si un ennemi armé était près de lui. «Dieu de mes pères! quevois-je? Qui es-lu et que viens-tu faim si près d'un camp ennemi? » Sa main tremblante se refuse a faire le signe de la croix, de celte croix à laquelle il n'a plus foi. Il allait y recourir involontairement; mais sa conscience l'arrête. Il regarde, il voit. Il reconnaît ce visage si beau, cette taille gracieuse : c'est Francesca qui est auprès de lui, la vierge qui aurait pu être sa fiancée ! Les couleurs de la rose sont encore sur ses joues, mais mêlées à des teintes moins vives. Où est le charme attrayant de ses lèvres charmantes? Il a disparu ce sourire qui animait leur incarnat. Le calme Océan qui est là devant eux a moins d'azur que ses beaux yeux ; mais ils sont immobiles comme ces froides vagues, et leur regard, quoique brillant, est glacé; la robe légère qui presse sa taille laisse à découvert son sein éblouissant ; à travers les flots de sa noire chevelure qui retombe sur ses épaules, on aperçoit ses bras nus, blancs et arrondis; et avant de répondre, elle lève vers le ciel une main si pâle et si transparente, qu'à travers on eût pu voir briller la lune.

« J'ai quitté mon repos pour venir à celui que J'aime le

plus au monde, afin que je sois heureuse et qu'il soit béni. J'ai franchi les gardes, les portes, les remparts; a travers les ennemis et tous les obstacles, je suis arrivée sans crainte iusqu'à toi. On dit que le lion se détourne et s'enfuit a l'aspect d'une vierge dans l'orgueil de sa pureté; le Tout-Puissant, qui protège l'innocence contre le tyran des forêts, a daigné pareillement étendre sur moi sa merci, et me dérober aux mains de l'infidèle. Je viens, — et si je viens en vain, jamais, non, jamais, nous ne nous reverrons ! Tu as commis un crime effroyable en abandonnant la foi de les pères; mais rejette loin de toi le turban, fais le signe de la croix , et sois pour toujours à moi; efface de ton cœur la tache noire qui le souille, et demain va nous voir réunis pour ne plus nous quitter. »

— a Et où dresser notre couche d'hyménée? au milieu des mourants et des morts? car demain nous livrons au carnage et aux flammes les enfants et les autels des chrétiens. Demain, au lever de l'aurore, j'en ai fait le serment, nul autre que toi et les tiens ne sera épargné; mais toi, je te transporterai dans un lieu enchanteur, où nos mains seront unies, où nous oublierons nos douleurs. C'est là que tu seras ma fiancée, après que j'aurai derechef abaissé l'orgueil de Venise, après <jue ses iils abhorrés auront senti ce bras, qu'ils ont voulu avilir, châtier avec un fouet de scorpions ceux que le vice et l'envie ont fait mes ennemis. »

Elle posa sa main sur la sienne; — quoique cette impression fût légère, elle porta un frémissement subit jusqu'à la moelle de ses es, glaça son cœur, et le mit dans l'impuissance de se mouvoir. Quelque faible que fût cette étreinte pleine d'un froid si mortel, il lui était impossible de dégager sa main. Jamais l'étreinte d'un objet si cher n'avait porté à son cœur ce sentiment de crainte qu'il éprouvait cette nuit, alors qu'il sentait ses veines se glacer sous le contact de ces doigts minces, longs et blancs. La chaleur brûlante de son front disparut, son cœur devint muet et comme pétrifié, lorsque, portant les yeux sur ce visage, il vit combien son aspect était différent de ce qu'il l'avait connu : blanc, mais

pâle, — il n'était plus éclairé par ce rayon de l'intelligence qui animait naguère les trails de la physionomie et les faisait mouvoir, comme les vagues étincelant sous un chaud soleil; et ses lèvres avaient le calme, l'immobilité de la mort, et nul souffle n'arrivait avec ses paroles, et nulle respiration ne soulevait son sein, et le cours du sang paraissait suspendu dans ses veines. Bien que ses yeux brillassent, ses paupières étaient immobiles, et leur regard était vague et fixe comme celui d'un somnambule marchant dans son rêve inquiet; semblable aux figures d'une tapisserie, qui vous regardent d'un air lugubre; mouvantes sous la bise, par une soirée d'hiver, aperçues à la vacillante lueur d'une lampe qui s'éteint, ces formes inanimées semblent revivre à la vue épouvantée; on dirait dans l'obscurité qu'elles vont descendre des sombres murailles d'où leurs images nous menacent, et où elles se balancent, ballottées par le souffle qui agite la toile.

a Si ce n'est pour l'amour de moi, que ce soit du moins pour l'amour du ciel; — je te le dis encore, — arrache le turban de ton front parjure, et promets-moi d'épargner les fils de ta patrie outragée, — sinon c'en est fait de toi, et tu ne verras plus, — je ne dis pas la terre, elle n'est plus pour nous, — mais le ciel et moi. Si tu m'accordes ce que je te demande, bien qu'un sort funeste doive être ton partage, il effacera à moitié ton crime, et la porte de la miséricorde peut s'ouvrir encore pour toi; mais que lu diffères un instant de plus, et tu subis la malédiction de celui dont lu as déserté la loi ; lève vers le ciel un dernier regard, et vois son amour se fermer à jamais pour toi. 11 y a en ce moment près de la lune un léger nuage; — il marche, et bientôt il l'aura dépassée; — si, lorsque ce voile vaporeux aura cessé de nous dérober son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu et les hommes seront vengés; terrible sera ton destin, plus terrible encore ton immortalité dans le mal. »

Alp leva les yeux , il vit au ciel le nuage dont elle lui parlait ; mais son cœur était gonflé et égaré par un indomp-

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lable orgueil ; cette passion mauvaise, la première qui avait régné dans son cœur, roulait comme un torrent par-dessus toutes les autres. Lui! demander grâce! lui! se laisser effrayer par les paroles insensées d'une vierge timide ! lui, que Venise outragea, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe ! Non , quand ce nuage serait plus terrible que le tonnerre, et destiné a le foudroyer

Sans répondre un mot, il fixe sur le nuage un regard attentif; il suit son mouvement; le nuage est passé : la lumière de la lune tombe à plein sur sa figure ; alors il parle ainsi : — « Quel que soit mon destin, je ne sais point changer, — il est trop Oard ! Dans l'orage , le roseau tremble et plie, puis se relève; l'arbre se brise. Je dois rester ce que m'a fait Venise, son ennemi en tout, sauf mon amour pour toi ; mais lu es en sûreté; oh! fuis avec moi !» A ces mots il se retourne; mais elle est partie! Il n'a plus auprès de lui que la colonne de marbre. A-t-elle disparu sous terre? s'est-elle évanouie dans l'air? Il ne sait, — ses yeux n'ont rien vu, — mais la il n'y avait plus rien.

La nuit est passée, le soleil resplendit comme pour éclairer un jour de fôte. L'Aurore se dégage, légère et brillante, de son manteau de vapeurs, et midi luira sur une chaude journée. Entendez-vous la trompette et le tambour, et les sons lugubres de la trompe barbare, et les bannières dont le vent agite les plis, et les coursiers qui hennissent, et le bruit de cette multitude qui se meut, et le cliquetis de l'acier, et ces cris au loin répétés : « Aux armes ! aux armes ! » Les queues de cheval sont enlevées de terre, les glaives sortent des fourreaux, les rangs se forment, on n'attend plus que le signal. Tartarcs, Spahis, Turcomans, levez vos tentes, marchez a l'avant-garde, montez à cheval, donnez de l'éperon, entourez la plaine afin de couper toute retraite aux assiégés, et que, jeune ou vieux, aucun chrétien n'échappe, pendant que l'infanterie, s'avaneant en masses redoutables, s'ouvrira, au prix de son sang, un passage h travers la brèche! Les coursiers sont bridés et hennissent sous la main qui les

guide, toutes les têtes sont recourbées sur le poitrail, toutes les crinières flottent au souffle des vents, tous les mors sont blanchis d'écume; les lances sont en arrêt, les mèches allumées, les canons pointés, tout prêts à mugir et à détruire les murailles qu'ils ont déjà entamées; les phalanges des janissaires se forment; Alp les commande, son bras est nu ainsi que la lame de son cimeterre; le khan et les pachas sont tous à leur poste ; le visir lui-même est a la tête de * l'armée. Quand la couleuvrine donnera le signal, en avant! ne laissez personne de vivant à Corinlhe , pas un prêtre a ses autels, pas un chef dans ses palais, pas un âtre dans ses maisons, pas une pierre sur ses murailles. Dieu et le Prophète! — Allah hu! que ce cri redoutable monte jusqu'aux cieux! <c La brèche est là qui nous attend ; les échelles sont préparées pour l'escalade; vos- mains sont sur la garde de vos sabres; qui peut vous arrêter? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra me demander ce qu'il voudra, je promets de le lui accorder ! » Ainsi dit Coumourgi, l'intrépide visir; on lui répond en brandissant les sabres et les lances, et mille voix font entendre les acclamations d'une belliqueuse joie. — Silence ! — Attention au signal. — Feu !

Tels on voit des loups se précipiter sur un buffle sauvage; le noble animal mugit, ses yeux jettent des flammes; malheur au premier que sa fureur rencontre ! il le pétrit sous ses pieds redoutables, ou le fait voler dans les airs, avec ses cornes sanglantes : ainsi les musulmans s'avancent contre les remparts; ainsi sont repoussés les premiers assaillants; le boulet brise les cuirasses, immole les guerriers, et laboure la terre que jonchent leurs cadavres comme des morceaux de verre brisé; de3 rangs entiers tombent moissonnés comme l'herbe qui couvre la plaine quand sur la fin du jour le faucheur a terminé sa tâche ; tant le carnage est grand parmi les premiers qui se présentent devant la brèche !

Ainsi qu'on voit les grandes marées assaillir les hauts rochers du rivage, et en détacher d'énormes blocs par leurs

attaques incessantes, jusqu'à ce que leurs blanches cimes s'écroulent avec le fracas du tonnerre , comme les avalanches dans les vallées des Alpes : ainsi les fils de Corinthe, épuisés et accablés par le nombre, succombent à la fin aux assauts continus et répétés de la multitude des Ottomans. Ils serrent leurs rangs devant Tannée des infidèles, et tombent par masses compactes sans reculer d'un pas, et disputant le terrain pied à pied. Il n'y a là de muet que la mort; les coups de tranchant et de pointe, les détonations de la carabine, les supplications des vaincus, les cris des vainqueurs, se mêlent aux décharges de l'artillerie. Les villes lointaines qui entendent ce bruit se demandent de quel côté s'est rangée la victoire, si elles doivent se réjouir ou s'affliger de celte voix tonnante qui mugit à travers les montagnes, et remplit leurs échos de sons nouveaux et terribles. Ce jour-là elle fut entendue à Salamine et à Mégare, et même, assure-t-on, dans la baie du Pirée.

Depuis la pointe jusqu'à la garde, les épées et les sabres sont rougis de sang ; mais la ville est prise, et le pillage commence ; après le combat vient le massacre. Des cris perçants s'élèvent des maisons saccagées; entendez-vous les pas des fuyards clapoter dans le sang qui ruisselle dans les rues glissantes ? çà et là , aux endroits où une position favorable se présente, des groupes de dix ou douze hommes résolus s'arrêtent, font volte-face, et, adossés à une muraille, tiennent l'ennemi en échec ou meurent en combattant.

Dans l'un de ces groupes on remarque un vieillard ; ses cheveux sont blancs, mais son bras de vétéran est redoutable encore ; il a vaillamment soutenu le poids de cette sanglante journée; les cadavres de ceux qu'il a immolés forment un demi-cercle autour de lui; aucune blessure encore ne l'a atteint; tout en reculant, il continue à combattre et ne se laisse pas entourer. Sous son corselet brillant, d'anciens combats ont laissé plus d'une cicatrice; mais toutes les blessures qui couvrent son corps datent d'une époque antérieure ; quoique vieux, bien peu de jeunes hommes pourraient lutter contre

son bras de fer. Les ennemis auxquels il lient tôle à lui seul sont plus nombreux que les cheveux de sa tête grise. De droite à gauche son sabre se promène; plus d'une mère ottomane pleurera dans ce jour un lils qui n'était point né encore quand Minotti, n'ayant pas encore vingt ans, avait pour la première fois trempé son glaive dans le sang musulman. Il eût pu être le père de tous ceux à qui ce jour-là son courroux fit mordre la poussière. Il avait fait payer à plus d'un père le fils que la guerre lui avait autrefois ravi, et depuis le jour où ce fils avait expiré dans le détroit des Dardanelles*, son bras terrible avait sacrifié à ses mânes plus d'une hécatombe humaine. Si le carnage apaise les ombres de ceux qui ne sont plus, l'ombre de Patrocle se vit immoler moins de victimes qne le fils de Minotli, mort sur la limite qui sépare l'Europe de l'Asie. Il fui inhumé sur ce rivage où depuis des milliers d'années tant de guerriers ont trouvé leur tombeau. Il ne reste rien d'eux pour nous dire où ils reposent et comment ils ont succombé, pas une pierre sur leur gazon, pas un ossement dans leur tombe; mais ils vivent dans des chants qui confèrent l'immortalité.

Entendez-vous le cri d'Allah? Voici venir une troupe des musulmans les plus braves : celui qui marche à leur tête a le bras nu ; les coups de ce bras impitoyable n'en sont que plus rapides ; découvert jusqu'à l'épaule, il leur montre la roule du carnage; c'est à ce signe qu'on le reconnaît dans les combats. D'autres guerriers offrent à l'ennemi avide l'appât d'une plus riche dépouille; plus d'un cimeterre a une poignée plus riche, aucun une lame plus rouge; d'autres ont le front ceint d'un turban plus magnifique; — Alp ne se fait reconnaître qu'à son bras nu ; vous le trouverez au plus fort de la mêlée ! Sur ce rivage nulle bannière n'est plus rapprochée de l'ennemi que la sienne ; nul drapeau dans l'armée musulmane que les Delhis suivent plus volontiers. Il resplendit comme une étoile détachée des deux. Où apparaît ce bras terrible, là combattent ou combattaient tout à l'heure les plus vaillants ; là les cris qui demandent vainc-

ment quartier au sabre vengeur du Tartare; là le héros qui meurt en silence sans daigner pousser un gémissement, ou celui qui, affaibli par sa blessure, étreignant le sol ensanglanté, rassemble le peu de forces qui lui reste pour immoler encore un ennemi.

Le vieillard, resté debout et intrépide, a suspendu la marche d'Alp. « Rends-toi, Minolti ; sauve tes jours et ceux de ta fille. » — a Jamais, renégat, jamais ! quand la vie que tu m'offres durerait éternellement. »

— a Francesca ! — ô ma fiancée ! — doit-elle aussi périr victime de ton orgueil ?» — « Elle est en sûreté. » — « Où ? où? » — a Dans le ciel, où n'ira jamais ton àme parjure, — loin de toi, innocente et pure. » Un sourire farouche erre sur les lèvres de Minotli lorsqu'il voit Alp chanceler en entendant ces paroles, comme si son glaive l'eût frappé.

— « 0 Dieu ! quand est-elle morte? » — « La nuit dernière, et je ne pleure point le départ de son àme; il ne restera personne de ma noble race pour être esclave de Mahomet et de toi ; viens! » — Il est vain ce défi ; — Alp est déjà avec les morts! Pendant que les paroles de Minotli entraient dans son cœur plus pénétrantes, plus vengeresses que n'eût pu faire la pointe de son glaive s'il eût eu le temps de frapper, du portail d'une église voisine, longtemps défendue, où avaient pris position le petit nombre de braves échappés à la mort, il est parti une balle qui a étendu Alp sur le carreau ; avant que personne ail pu voir la blessure ouverte dans le crâne de l'infidèle, il tourne sur lui-même et tombe pour ne plus se relever; au moment de sa chute, un éclair brille dans ses yeux comme une flamme, et fait bientôt place aux ténèbres éternelles qui couvrent son cadavre palpitant. 11 ne lui reste de vie qu'un léger frémissement qui parcourt tous ses membres. Ses compagnons l'étendent sur le dos ; son front et sa poitrine sont souillés de poussière et de sang, et de ses lèvres sort, en se coagulant, le sang de la vie, fraîchement épanché de ses profondes veines; mais son pouls est sans mouvement; pas un sanglot d'agonie n'échappe à ses lèvres;

ni parole, ni soupir, ni râle, ne l'accompagnent dans la mort; avant que sa pensée même pût prier, il a passé, sans espoir dans la miséricorde divine, resté jusqu'au bout — un renégat.

Ses compagnons et ses ennemis poussent un grand cri, ceux-ci de joie, ceux-lk de fureur, puis le combat recommence ; les glaives se heurtent, les lances percent, les coups de tranchant et de pointe s'échangent, les guerriers mordent la poussière. De rue en rue, Minolti dispute pas a pas la dernière portion de terrain qui lui reste des pays soumis à son •commandement; les débris de sa troupe valeureuse le secondent de leurs bras et de leur courage. On peut encore tenir dans l'église d'où est partie la balle providentielle qui , par le trépas d'Alp, a vengé à demi la chute de la ville : c'est là qu'ils se dirigent en laissant derrière eux une traînée de sang et de cadavres ; c'est ainsi que , le visage tourné vers l'ennemi, chacun de leurs coups infligeant une blessure, le chef chrétien et sa troupe se joignent à ceux qui sont renfermés dans l'église; c'est là qu'ils pourront un moment respirer, abrités par le massif édifice.

Répit passager! Les guerriers en turban, dont la foule s'accroît sans cesse, continuent à s'avancer avec des cris de rage et une vigueur nouvelle. Leur nombre est si grand que, même pour eux, la retraite est impossible, car ils ne sont plus séparés que par un étroit espace du lieu où les chrétiens se défendent encore ; et c'est en vain que les plus avancés chercheraient à fuir à travers cette épaisse colonne, il leur faut de toute nécessité combattre ou mourir. Ils meurent; mais avant que leurs yeux soient fermés, des vengeurs s'élèvent sur leurs cadavres ; de nouveaux combattants viennent, furieux, combler les rangs éclaircis pour succomber à leur tour, et les bras des chrétiens se sont lassés de frapper que de nouveaux assaillants continuent à surgir. Les Ottomans sont arrivés à la porte ; sa masse d'airain résiste encore; de toutes les issues partent des balles meurtrières, et de toutes les fenêtres brisées s'échappe une pluie de soufre $

222 OEUVRES de LOÎtlFIttrnoN.

mais le portail chancelle et faiblit, — l'airain cède, les gonds crient, — la porte s'ébranle, — tombe : — tout est uni; plus de résistance; c'en est fait de Corinthe!

Sombre, farouche, Minolti, resté seul, est debout sur les marches de l'autel : au-dessus de lui brille l'image de la Madone, sous des teintes, eélestes, avec des yeux de lumière et des regards d'amour; on Ta placée au-dessus de cet autel sacré pour fixer nos pensées sur des choses divines , alors qu'agenouillés nous la voyons, avec l'Enfant-Dieu sur ses genoux, nous sourire doucement et offrir au ciel le tribut de . nos prières. Elle sourit encore;, elle sourit au milieu du carnage qui l'entoure : Minolli lève vers elle ses yeux âgésj puis, après s'être signé eu soupirant, il prend une torche allumée, et reste immobile et silencieux. Les musulmans entrent et s'avancent la flamme et le fer a la main.

Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renferment les morts des siècles passés ; leurs noms sont gravés sur les dalles; mais le sang dont elles soul teintes empêche de les lire; les armoiries sculptées, les couleurs bizarres du marbre veiné, tout cela est taché de sang, tout cela est couvert de tronçons de glaives, de cimiers brisés; le parvis est semé de morts, et, au-dessous, d'autres morts reposent glacés dans une longue rangée de cercueils; à la pâle clarté qui pénètre h travers une grille, on peut les voir réunis dans leur majesté sombre ; la Guerre a pénétré dans leur noire demeure ; à côté des tombeaux elle a rassemblé ses sulfureux trésors, entassés en masses épaisses auprès de ces morts décharnés : c'est là que, pendant le siège, les chrétiens ont établi leur magasin principal; une traînée de poudre récemment faite y communique : c'est la ressource dernière et fatale que s'est réservée Minotti contre son ennemi victorieux.

xxxn.

Les musulmans arrivent ; peu de chrétiens combattent encore, ou ils combattent en vain : faute d'ennemis vivants, et pour apaiser la soif de vengeance maintenant éveillée, les

barbares vainqueurs percent de coups les cadavres des morts, tranchent des têtes inanimées, renversent les statues de leurs niches, dépouillent les chapelles de leurs riches offrandes, et leurs profanes mains se disputent les vases d'argent que les saints ont bénits. Ils s'avancent vers le grand autel; il offre en ce moment un spectacle éblouissant a voir. Voici sur la table sainte la coupe d'or consacrée; massive et profonde, comme un prisme resplendissant elle brille aux regards des spoliateurs : ce matin même elle a contenu le vin sacré, changé par le Christ en «on sang divin, et qu'ont bu au lever du jour ses adorateurs pour fortilier leurs âmes avant de marcher au combat. Quelques gouttes restent encore au fond du calice. Autour de l'autel sont rangés douze candélabres splendides, composés du métal le plus pur; celte dépouille, c'est la dernière et la plus riche de toutes.

Déjà ils s'approchent, déjà la main étendue des plus avancés va atteindre ce trésor, quand le vieux Minotli étend sa torche et en touche le salpêtre. L'explosion s'est faite. — Église, caveaux, autel, butin, cadavres, musulmans, chrétiens, tout ce qui reste des vivants et des morts, lancé en l'air avec l'édifice brisé, expire dans un effroyable mugissement! La ville en ruines, les murailles renversées, les vagues refoulées, — les collines ébranlées, et qui ont failli s'entrouvrir comme dans un tremblement de terre, — les mille objets informes emportés vers le ciel dans un nuage de flamme par l'explosion terrible, ont proclamé la fin de la lutte acharnée qui a trop longtemps désolé ce rivage; tout ce qui avai* vie ici-bas monte dans les airs comme des fusées; plus d'u* guerrier de haute taille , consumé et rétréci par la flamme,, n'est plus qu'un mince charbon qui jonche la plaine. Une pluie de cendres inonde la terre; les uns tombent dans le golfe, et des milliers de cercles se dessinent sur sa surface; d'autres vont tomber au loin dans la campagne, et l'isthme est jonché de leurs cadavres. Sonl-ce des chrétiens ou des musulmans ? Que leurs mères les voient et le disent! Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux, et que chaque mère

contemplait en souriant le doux sommeil de son fils, elle était loin de penser qu'un jour ces membres délicats seraient arrachés et dispersés. Celles qui leur ont donné le jour ne pourraient maintenant les reconnaître ; ce rapide moment n'a pas laissé trace de figure ou de forme humaine, si ce n'est ça et là un crâne ou un ossement : la plage est au loin couverte de soliveaux enflammés, de pierres calcinées et fumantes, profondément enfoncées dans le sol. Tous les êtres vivants qui entendirent ce fracas épouvantable disparurent : les oiseaux s'envolèrent; les chiens sauvages s'enfuirent en hurlant et laissèrent là les cadavres sans sépulture; les chameaux aban donnèrent leurs gardiens; le bœuf lointain brisa son joug; — le coursier, plus rapproché du choc, s'élança dans la plaint) en brisant sa sangle et ses rênes; la grenouille fit entendre dans ses marais un coassement plus fort et plus discordant; les loups remplirent de leurs hurlements l'écho des montagnes caverneuses, ébranlé encore par le prolongement de la détonation. Les chacals firent entendre leur vagissement plaintif 9 , semblable à celui d'un enfant ou au cri d'un chien qu'on châtie; les ailes subitement tendues, les plumes hérissées, l'aigle s'envola de son aire et se rapprocha du soleil ; à la vue des nuages épaissis au-dessous de lui , et des flots de fumée qui venaient l'assaillir, il éleva plus haut son vol en jetant de grands cris. — Ainsi fut Corinthe perdue et conquise.

NOTES

> Le Siège de Corinthe, qui paraît, d'après le manuscrit, avoir été commencé en juillet 4815, fut publié en janvier 4816. M. Murray ayant offert mille guinées pour le manuscrit de ce poème et celui de Parisina, le poëte répondit : — « Votre offre est extrêmement libérale et bien au-dessus de la valeur de ces deux poèmes; mais je ne dois ni ne veux l'accepter, car je ne puis consentir à les publier séparément. Je ne dois pas hasarder la faveur, méritée ou non, que m'ont value mes premiers poèmes, sur des compositions qui, je le sens, ne sont point ce qu'elles devraient être, quoiqu'elles puissent très bien passer comme des ouvrages sans prétention, et paraître avec quelques poésies légères à la suite des publications pré-

LE SIÈGE DE C0R1NTIIE. — NOTES. 22o

cédentcs. Je vous renvoie votre mandat, et je désire que vous ne m'exposiez pas de nouveau à la tentation. Ce n'est point par dédain pour l'idole universelle que je refuse, ni parce que je me trouve trop riche; mais le devoir ne doit pas être subordonné au fait. Je suis charmé que le nom du copiste vous soit d'un favorable augure pour la moralité du poème; mais il ne faudrait pas trop vous y fier, car mon copiste écrirait tout ce que je lui demanderais en toute innocence de cœur. » iLe copiste était lady Byron. Lord Byron donna carte blanche à M. Gifford pour retrancher ce qui lui déplairait dans le poème. M. Gifford usa singulièrement de cette confiance sans bornes, et, entre autres méprises, biffa un des plus beaux passages du poème.]

* Le Giaour t le Corsaire, la Fiancée d'Abydos, Lara, le Siège de Cotinthe , se succédèrent avec une rapidité extraordinaire , et obtinrent un succès d'enthousiasme.

Outre leurs beautés intrinsèques, ces poèmes reçoivent un nouveau charme du climat romantique sous lequel ils nous transportent, et des costumes orientaux, si éblouissants et si exacts. La Grèce, le berceau de la poésie, que nous connaissons grâce aux études de notre enfance, nous fut présentée au milieu de ses ruines, et pliant sous la douleur. Ses ravissants paysages dédiés aux dieux, qui, pour être détrônés de leur Olympe, n'en conservent pas moins le prestige poétique, se reflètent et posent devant nous dans les vers de Byron. Puis, au-dessus, cette haute moralité qui ressort de la comparaison entre la Grèce antique et la Grèce moderne, entre les philosophes et les héros qui habitèrent jadis ce beau pays, et leurs descendants réduits à obéir à des Scythes ou à cacher dans les âpres retraites de leurs montagnes classiques une indépendance sauvage et précaire. Le style et les descriptions orientales, si harmonieuses qu'elles jettent du charme jusque sur les absurdités de ces contes orientaux, servent à rehausser des beautés qui auraient pu se passer d'ornements si gracieux. L'impression merveilleuse produite par ce genre do poésie me confirme dans ma croyance a un principe que nul ne conteste, mais que presque personne n'applique; savoir : que chaque auteur doit, à l'exemple de lord Byron, définir, avant tout, d'une façon nette et précise, le lieu de la scène, le personnage et le sujet qu'il veut représenter devant le lecteur. Sir Walter Scott.

3 Les lanciers turcs sont restreints au service militaire, et s'arment à leurs frais.

* Les Turcoman8 mènent une vie errante et patriarcale; ils habitent sous des tentes,

8 Ali Coumourgi, favori de trois sultans et grand-visir d'Achmet 111, après avoir repris en une seule campagne lePéloponèse sur les Vénitiens, fut blessé mortellement à la bataille de Peterwaradin, dans la plaine de Carlowitz, en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier ses gardes. 11 mourut le lendemain, de ses blessures. Le dernier ordre qu'il donna fût celui de décapiter le général Brenner et quelques autres prisonniers allemands. Ses dernières paroles furent : — « Oh ! que ne puis-je traiter

t. II. 15

«nsi tous ces chiens de chrétiens ! » Paroles et conduite dignes de Calignla. Sans bornes étaient l'ambition et la présomption de ce jeune homme. Comme on lai disait que le prince Eugène, qui s'avançait contre lui, était an grand général Eh bien' dit-il, ma gloire s'en augmentera d'autant.»

«J'ai vu de mes propres yeux un pareil spectacle sous les murs du sérail de Constantinople, dans les petites cavités creusées par le Bosphore dans le rocher qui forme une terrasse étroite entre le mur et les flots. Jo crois que Hobhouse en a parlé dans son voyage. Ces cadavres étaient probablement ceux de janissaires réfractaires.

1 Cette touffe ou longue tresse n'est jamais coupée. Les Turcs croient que c'est par là que Mahomet les transportera en paradis.

» Dans la bataille navale qui se livra entre les Turcs et les Vénitiens à I*embpucbure des Dardanelles.

9 Je crains d'avoir commis une trop grande licence poétique en transplantant le chacal d'Asie en Grèce, où je n'en ai jamais aperçu; mais ils habitent en grand nombre les ruines d'Éphèse. Us choisissent les décombres pour leur retraite et suivent les armées.

A SCROPE BERDMORE DAVIES

LE POÈME SOlVAlfT EST DÉDIÉ

JJat ceint qui a longtemps admit* ses talrtttf f t apprecit

son amitié.

22 janvier 48IG.

AVERTISSEMENT

Le poëme suivant repose sur un événement rapporté par Gibbon dans les Antiquités de la maison de Brunswick. Je crains qu'au* joard'hui un pareil sujet ne paraisse indigne d'être mis en vers sous les jeux d'un lecteur prude ou blasé. Les poêles dramatiques de la Grèce f et quelques-uns de nos meilleurs écrivains ont été d'un avis différent; je pourrais leur joindre Alûeri et Schiller sur le continent. Le récit de Frizzi nous apprend comment ?e sont passées les choses. Le nom d'Azo a été substitué à celui de Nicolas, comme plus poétique.

« Sous le règne de Nicolas Ht, Ferrare fut ensanglantée par une tragédie domestique. Averti par un valet, le marquis d'Esté découvrit de ses propres yeux la liaison incestueuse de sa femme Parisina et de Hugo son fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent décapités dans la prison par ordre d'un époux et d'un père, qui dévoila ainsi sa honte et survécut à leur exécution. On doit le plaindre s'ils étaient coupables ; s'ils étaient innocents, il fut encore plus malheureux; dans aucun des deux cas, je ne puis approuver une pareille sévérité de la part d'un père. »

Œuvres mêlées de Gibbon, 1. 111, p. 470.

C'est l'heure où sous la feuillée le rossignol module ses chants ; c'est l'heure où la voix des amants soupire tout bas des serments si doux, où le souffle de la brise forme avec le

228 œuvni-s de i.ord byron.

murmure de l'onde voisine un concert qui enchante l'oreille solitaire. Sur les fleurs la rosée scintille ; au firmament brillent les étoiles; sur les flots un azur plus foncé, sur le feuillage un vert plus sombre, et au ciel ce clair-obscur, celle brune clarté, celte ombre suave et pure qui suit le déclin du jour alor3 que le crépuscule disparaît devant la présence de la lune.

Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina quille son- palais ; ce n'est pas pour regarder les clartés célestes qu'elle marche dans l'ombre de la nuit; et si elle s'assied dans le bocage, ce n'est pas pour respirer les parfums de la fleur épanouie. — Elle écoute, mais ce n'est pas le chant du rossignol, — bien que son oreille attende des accents tout aussi doux. Un bruit de pas s'entend à travers l'épais feuillage, et sa joue devient pâle,— et son cœur bat avec vitesse. A travers les feuilles frémissantes une voix douce arrive jusqu'à elle, et le sang revient à. sa joue, et son sein se soulève : un moment encore, et ils seront ensemble : — ce moment est passé,— et son amant est a ses genoux.

Et maintenant, que leur importe le monde et ses vicissitudes ? Les êtres qui y vivent, — la terre, le ciel, ne sont rien à leur esprit et à leurs yeux. Aussi insensibles que les morts eux-mêmes à tout ce qui est autour, au-dessus, au-dessous d'eux, on dirait que, ne respirant que l'un pour l'autre, tout le reste a disparu pour eux. Leurs soupirs même sont pleins d'une joie si profonde, que si elle ne diminuait, cette démence du bonheur consumerait les cœurs soumis à son ardente puissance : l'idée de crime , de péril , ne leur vient point dans ce rêve tumultueux de leur tendresse. Parmi ceux qui ont ressenti le pouvoir de celte passion, qui la crainte a-t-elle arrêté dans de pareils moments? qui a songé à leur peu de durée? Mais quoi?— déjà les voila passés! Hélas! il faut nous réveiller avant de savoir que ces douces visions ce reviendront plus.

Ils s'éloignent lentement et avec regret de ce lieu témoin de leurs coupables joies; malgré l'espoir et la promesse de se revoir, ils s'affligent comme si cette séparation était la dernière. Le soupir fréquent, — le long embrassement, — la lèvre qui voudrait ne plus se détacher, pendant que se reflète sur le visage de Parisina ce ciel qui, elle le craint, ne lui pardonnera jamais, comme si chacune de ses étoiles, témoin silencieux, avait vu de là-haut sa faiblesse, — le soupir fréquent, le long embrassement, les retiennent enchaînés dans ce lieu. Mais le moment est venu , et il faut se séparer , le cœur douloureusement oppressé, avec ce frisson profond et glacé qui suit de près les actions criminelles. • v.

Et Hugo est retourné a son lit solitaire pour y convoiter l'épouse d'un autre ; mais elle , il lui faut reposer sa tête coupable près du cœur confiant d'un époux. Une agitation fébrile semble troubler son sommeil. Sa joue enflammée trahit les rêves qui l'occupent; dans son insomnie elle murmure un nom qu'elle n'oserait prononcer à la clarté du jour; elle presse son époux contre ce cœur qui palpite pour un autre : et lui s'éveille h cette douce étreinte ; il prend ces soupirs en songe, ces caresses brûlantes pour celles qu'il avait accoutumé de bénir, et heureux a celte pensée, peu s'en faut qu'il ne pleure de tendresse sur celle qui l'adore jusque dans son sommeil.

Il la presse, endormie, sur son cœur, et prête l'oreille à ses paroles entrecoupées: il entend... — Pourquoi le prince Azo a-t-il tressailli comme s'il avait entendu la voix de l'Archange? Et il a raison de tressaillir. — Jamais arrêt plus redoutable ne tonnera sur sa tombe quand il s'éveillera pour ne plus dormir et pour comparaître devant le trône de l'Éternel . 11 a raison, — son repos ici-bas est détruit pour toujours par ce qu'il vient d'enlendre. Le nom qu'elle a murmuré en dormant a révélé son crime et le déshonneur de son époux. Et quel est-il ce nom, dont le son sur sa couche

a relenli terrible comme la vague irritée qui rejette une planche sur la rive, et lance sur la pointe des rocs le malheureux qui s'enfonce pour ne plus reparaître, tant il est violent le choc dont son âme est assaillie? Et quel est-il ce nom? C'est celui d'Hugo, — de son... — Certes, il ne l'eût jamais soupçonné ! —D'Hugo ! —lui, cet enfant d'une femme qu'il a aimée, — ce lils né pour son malheur, — ce fruit de sa jeunesse imprudente, alors qu'il trahit la confiance de Bianca, l'imprudente jeune fille, qui s'était fiée à sa foi et dont il avait refusé de faire son épouse.

Il porta la main a son poignard ; mais il le remit dans le fourreau avant de l'en avoir entièrement tiré. — Quelque indigne qu'elle fût de vivre, il ne put se résoudre h immoler tant de beauté;— et puis elle était la, souriante, endormie. —Non, non, il fit plus, il ne voulut pas la réveiller, mais il la contempla avec un regard...; — si elle se fût réveillée en ce moment, ce regard eût suffi pour glacer ses sens et la replonger dans le sommeil. — De grosses gouttes d'une sueur froide sillonnaient le front d'Azo et brillaient à la lueur de la lampe. Elle ne parle plus , — mais tranquille elle dort, — pendant que dans sa pensée, à lui , ses jours sont comptés.

Le lendemain il interroge, et apprend de la bouche d'un grand nombre de témoins la preuve de tout ce qu'il craint de savoir, leur crime actuel, ses futures douleurs; les suivantes de Parisina, qui ont longtemps agi de connivence avec elle, cherchent à sauver leurs jours, et rejettent sur elle — le blâme, — la honte, — le châtiment; elles dévoilent tout; elles font connaître les moindres détails qui peuvent confirmer pleinement la vérité de leur récit, et bientôt le cœur et l'oreille d'Azo, torturés par ces révélations, n'ont rien de plus à sentir ou à entendre.

Il n'était point homme à souffrir les délais : dans la chambre du conseil, le chef de l'antique maison d'Esté est assis

sur son trône de justice ; ses nobles et ses gardes sont présents; les deux coupables sont devant lui, tous deux jeunes, — et l'une combien belle! Lui, il est désarmé, ses mains sont enchaînées. 0 Christ ! faut-il qu'un fils paraisse en cet état devant son père! Et pourtant il faut qu'Hugo se présente ainsi devant le sien, qu'il entende sa bouche irritée lui prononcer sa sentence et raconter sa honte! et néanmoins il ne paraît pas accablé, quoique jusque-la sa bouche soit restée muette.

Tranquille, pâle, silencieuse, Parisina attend son arrêt. Que son sort est changé! Tout à l'heure encore l'expression de son regard répandait la joie dans la salle brillante où les plus hauts seigneurs étaient fiers de la servir,— où les beautés s'essayaient à imiter sa douce voix, — son charmant maintien, h reproduire dans leur port, dans leurs manières, les grâces de leur reine; alors, — si une larme de douleur eût coulé de ses yeux, mille guerriers se fussent élancés, mille glaives fussent sortis du fourreau pour venger sa querelle. Maintenant — qu'est-elle? et que sont-ils? Peut-elle commander? voudraient-ils obéir? Tous plongés dans une silencieuse indifférence, les yeux baissés, le sourcil froncé, les bras croisés, l'air glacial, dissimulent à peine le sourire de mépris qui effleure leurs lèvres ; ses chevaliers, ses dames, sa cour — sont là ; et lui , le mortel de son choix dont la lance en arrêt n'eût attendu qu'un ordre de ses yeux, qui— si son bras était libre un moment— viendrait la délivrer ou mourir, l'amant de l'épouse de son père, — lui aussi, il est enchaîné h côté d'elle, et il ne voit pas ses yeux gonflés nager dans les larmes, moins pour sa propre infortune que pour la sienne à lui; ces paupières — où des veines d'un violet fendre erraient sur l'albâtre le plus pur qui ait jamais appelé le baiser, — pleines maintenant d'un feu livide, semblent comprimer plutôt que voiler ses yeux pesants, immobiles, et qui lentement s'emplissent de larmes.

EL lui aussi il aurait pleuré sur elle, sans tous ces regards

fixés sur lui. Sa douleur, s'il en éprouvait, restait assoupie; son front s'élevait hautain et sombre ; quelle que fût l'affliction que ressentît son âme, il ne pouvait consentir a. s'humilier devant la foule; pourtant il n'osait regarder Parisina : le souvenir des heures qui ne sont plus, — son crime, — son amour, — son état actuel, — le courroux de son père, — la haine des gens de bien, — sa destinée dans ce monde et dans l'autre, — et sa destinée à elle ! — oh ! le courage lui manquait pour contempler ce front où la mort est empreinte! autrement, son cœur ému eût trahi des remords pour tous les maux qu'il avait causés.

Et Azo prit la parole : — « Hier encore, une épouse et un fils faisaient mon orgueil; ce rêve a été dissipé ce matin; avant la fin du jour, je n'aurai plus ni l'un ni l'autre. Ma vie languira solitaire; eh bien! — - soit : — tout le monde à ma place eût fait ce que je fais; ces nœuds sont rompus, — non par moi; soit encore : — le châtiment est prêt! Hugo, le prêtre t'attend, et puis — la récompense de ton crime! Va-l'en ! adresse au ciel tes prières avant que les étoiles du soir aient paru; — vois si tu peux y trouver le pardon; sa miséricorde peut encore l'absoudre. Mais ici, il n'y a point de lieu sur la terre où toi et moi nous puissions seulement une heure respirer ensemble : adieu ! Je ne te verrai pas mourir; — mais toi, objet fragile! lu verras sa tête — vat'en! Je ne puis achever; va! femme au cœur dissolu; ce sang, ce n'est pas moi qui le verse, c'est toi; va! si tu peux survivre à cette vue, et délecte-toi dans la vie que je te donne. »

Et ici le sombre Azo se cacha le visage, — car il sentit sur son front se gonfler et battre ses artères, comme si tout son sang eût reflué à. son cerveau ; il resta donc quelque temps la tête baissée, et passa sa main tremblante sur ses yeux, pour les dérober aux regards de l'assemblée. Cependant Hugo, levant ses mains enchaînées, demande à son père de l'entendre un moment : son père, silencieux, le lui accorde.

PAIUS1NA. 233

a Ce n'est pas que je craigne la mort, — car tu m'as v u a tes côtés m'ouvrir un chemin sanglant sur les champs de bataille; lu sais qu'elle ne fut pas oisive l'épée que m'ont enlevée tes esclaves, et qu'elle a répandu à ton service plus de sang que n'en fera couler la hache qui m'attend. Tu m'as donné la vie, libre à toi de la reprendre; c'est un présent dont je n'ai pas a te remercier; je n'ai pas non plus oublié les injures de ma mère, son amour méprisé, son honneur sacrifié, la honte qu'elle a léguée à son enfant; mais elle dort dans le cercueil où ton tils, ton rival, va bientôt descendre. Son cœur brisé, — ma tête coupée, — attesteront du sein de la tombe toute la tendresse de ton premier amour, de ta paternelle sollicitude. Il est vrai que je t'ai offensé, — mais offense pour offense; — cette femme, estimée ton épouse, celle autre victime de ton orgueil, tu savais qu'elle m'élait depuis longtemps destinée. Tu la vis, tu convoitas ses charmes, — et, me reprochant ton propre crime, — ma naissance, lu me représentas à elle — comme ne la méritant pas, comme indigne d'être son époux, et pourquoi ? parce que je n'étais pas le légitime héritier de ton nom, parce que je ne pouvais, par droit de naissance, m'asseoir sur le trône d'Esté; et cependant, si j'avais encore quelques étés à vivre, mon nom éclipserait en gloire le nom d'Esté, et cette gloire serait à moi seul. J'eus une épée, — j'ai un cœur capable de me conquérir un cimier aussi superbe qu'on en ait vu jamais briller dans toute la longue succession de tes ancêtres couronnés ; les éperons de chevalier ne sont pas toujours portés avec le plus de gloire par ceux dont la naissance est la plus haute; et les miens, en lançant mon cheval de bataille, lui ont fait dépasser souvent plus d'un chef de naissance princièré, alors que je chargeais l'ennemi au cri électrisant de « Este et victoire ! » Je ne plaiderai pas la cause d'un coupable ; je ne te demanderai pas de laisser moissonner au temps ce petit nombre d'heures et de jours que je pouvais avoir à vivre avant de devenir une cendre insensible ; le délire de mon passé devait être court, il l'a été. Malgré le mépris attaché à ma naissance et a mon nom, et bien que ton

aristocratique orgueil dédaignât d'honorer un être tel que moi, — cependant quelques-uns des traits de mon père se reconnaissent dans les miens et dans mon âme; — je suis toi tout entier. C'est de loi que je tiens — ce que j'ai au cœur d'indomptable ; —de toi... — pourquoi te vois-je tressaillir ? — de toi me sont venus dans toute leur vigueur mon bras fort, mon âme de feu ; — j'ai reçu de toi, non seulement la vie, mais encore tout ce qui m'a fait tien. Vois l'ouvrage de ton coupable amour! Il t'a puni en te donnant un fils trop semblable à toi ! Je n'ai rien de bâtard dans l'âme, car comme la tienne elle ne veut d'aucun joug ; et pour ce qui est de ma vie, ce don passager que tu m'as fait, et que tu vas si tôt reprendre, je n'y attachais j)as plus de prix que toi, alors que le casque armait ton front, et que côte a côte nous faisions sur les morts galoper nos coursiers ; le passé n'est rien, — et l'avenir ne peut que reproduire le passé; et néanmoins je regrette de n'avoir pas alors vu terminer ma carrière; car, bien que tu aies causé la ruine de ma mère, que tu te sois approprié la fiancée qui m'était destinée, pourtant je sens que tu es encore mon père ; et quelque dur que soit ton arrêt, il n'est pas injuste, même venant de toi. Engendré dans le crime, je meurs dans la honte ; ma vie finit comme elle a commencé : le fils a failli comme a failli son père, et dans moi tu dois nous punir tous deux. Aux yeux des hommes ma faute semble la plus grande, mais entre nous Dieu jugera! »

Il dit, — et, croisant ses bras, fit résonner les fers dont ils étaient chargés ; et parmi tous les chefs qui étaient là rangés, pas un qui ne sentit ses oreilles blessées en entendant le cliquetis de ses lugubres chaînes ; puis tous les regards se portèrent sur les funestes charmes de Parisina. Comment va-t-elle supporter son arrêt de mort ? Elle était restée, comme je l'ai dit, paisible et pâle, cause vivante des malheurs d'Hugo; ses yeux immobiles, mais ouverts et hagards, ne s'étaient pas une seule fois tournés à droite ou a gauche; — pas une fois ses charmantes paupières ne s'étaient

fermées, ou n'avaient voilé ses regards; mais, venant à se dilater, elles formaient comme un cercle blanc autour de ses prunelles d'azur. — Et là elle se tenait debout, le regard vitreux, comme s'il y eût eu de la glace dans son sang tourné; mais de temps à autre une grosse larme lentement amassée glissait de la longue frange noire de ses blanches paupières : c'était une chose non à entendre raconter, mais h voir ! Et ceux qui la virent s'étonnèrent que des yeux humains laissassent tomber de telles larmes. Elle voulut parler, — la parole à moitié articulée s'arrêta dans son gosier et ne forma qu'un sourd gémissement où tout son cœur sembla s'exhaler. Ce bruit cessa,— elle essaya encore une fois de parler, et alors sa voix éclata dans un cri prolongé; puis elle tomba à terre comme un marbre ou comme une statue renversée de sa base, plus semblable à un objet n'ayant jamais eu vie, — à une image inanimée de l'épouse d'Azo, — qu'à la femme coupable et pleine dévie, poussée au crime par ses passions comme par autant d'aiguillons irrésistibles, mais ne pouvant supporter la révélation de ses fautes et le désespoir. Elle vivait encore, — et on la fit trop tôt revenir de cet évanouissement pareil à la mort. — Mais sa raison ne revint pas tout entière. Ses facultés avaient cédé à la tension trop forte de la douleur; et, de même qu'un arc détendu par la pluie ne décoche plus que des traits égarés, de même les fibres fragiles de son cerveau n'envoyaient plus que des pensées vagues et sans suite. — Pour elle il u'y avait plus de passé ; — l'avenir était une nuit ténébreuse où elle entrevoyait à peine un sentier douloureux et sombre, comme un voyageur qui, égaré dans un désert par une nuit d'orage, marche à la lueur des éclairs. Elle craignait, — elle sentait que quelque chose de coupable pesait sur son cœur comme un poids glacé; — elle savait qu'il y avait là du crime, de la honte; que quelqu'un devait mourir, — mais qui ? Elle l'avait oublié. — Était-elle vivante encore ? étaient-ce bien la terre qu'elle foulait? le ciel, qu'elle voyait là-haut? des hommes qui l'entouraient? ou étaient-ce des démons, ces êtres qui la regardaient avec des yeux menaçants, elle qui ne voyait

23G OEUVRES DE LORD BYROîf.

autrefois devant elle que des visages souriants et amis ? Tout était confus et vague dans son esprit égaré et discordant; c'était- un chaos d'espérances et de craintes insensées. Partagée entre le rire et les pleurs, poussant jusqu'au délire la douleur et la joie, elle était en proie à un rêve convulsif; car tel était le caractère du changement qui s'était fait en elle : oh ! c'est vainement qu'elle tentera de se réveiller !

Les cloches du couvent, balancées dans la tour grisâtre, font entendre leur tintement lent et monotone, qui va retentir douloureusement dans les cœurs. Ecoutez ! l'hymne résonne dans les airs. C'est le chant entonné pour les morts, ou pour les vivants qui le seront bientôt! Pour l'âme d'un homme qui va quitter ce monde, l'hymne de mort s'élève, la cloche funèbre sonne. Il touche au terme de sa vie mortelle; il est agenouillé aux pieds d'un moine; chose douloureuse h dire, — déchirante h voir : — il est agenouillé sur la pierre nue et froide ; le billot est devant lui, les gardes l'environnent, — le bourreau est là prêt à frapper, — son bras est nu, afin que le coup soit prompt et sûr ; il examine le Iranchant de la hache qu'il a tout à. l'heure aiguisée; et cependant tout autour la foule silencieuse forme un cercle pour voir mourir un fils par l'ordre de son père!

C'est un délicieux moment encore que celui qui précède le coucher de ce soleil qui, par un ironique contraste, éclaire ce jour tragique de ses plus beaux rayons; ses feux du soir tombent à plein sur le tête condamnée d'Hugo, pendant qu'il fait au moine sa dernière confession, et qu'avec les sentiments d'une contrition sainte il écoute, humblement prosterné, l'absolution qui efface nos mortelles souillures. Le soleil éclaire celte tête inclinée, attentive, et ces cheveux châtains dont les boucles retombent sur son cou nu ; mais ses rayons surtout, reflétés sur la hache qui brille auprès de lui, la font reluire d'un vif et funèbre éclat. — Oh ! elle est amère celle heure suprême ! Les plus insensibles ont éprouvé un frisson

de terreur : le crime est odieux, l'arrêt est juste, et pourtant ce spectacle fait frémir !

Elles sont achevées les dernières prières de ce fils déloyal,

— de cet amant audacieux : son rosaire est dit, sa confession faite, son dernier moment est venu ; — déjà, on l'a dépouillé de son manteau ; on va maintenant couper sa brune chevelure ; c'est fait, elle est tombée sous les ciseaux. — Le vêtement qu'il portait, — l'écharpe que Parisina lui avait donnée, — ne doivent pas l'accompagner dans la tombe. On les lui fait quitter, et un mouchoir va lui bander les yeux ; mais non, — sa fierté repousse celte dernière humiliation. Ses sentiments, jusque-là comprimés, se font jour a demi dans l'explosion d'un dédain profond, au moment où la main du bourreau s'avance pour couvrir ces yeux qui n'en ont pas besoin, et qui sauront regarder la mort en face, a Non, — ma vie, mon sang, sont à vous, mes mains sont enchaînées, — mais qu'on me laisse mourir les yeux libres!

— frappe! » — Ce disant, il mit sa tête sur le billot; ce fut là sa dernière parole : a Frappe !» Et la hache brillante s'abattit, — et sa tête roula, — et son corps sanglant et palpitant alla retomber sur la poussière, qui but la pluie de sang échappée à flots de ses veines. Ses yeux et ses lèvres s'agitèrent dans une convulsion rapide, — puis restèrent pour toujours immobiles. 11 mourut comme doit mourir l'homme qui a failli, sans ostentation, sans orgueil ; il avait fléchi les genoux et prié ; il n'avait point dédaigné l'assistance d'un prêtre, ni désespéré de la bonté divine. Et pendant qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était pur de tout sentiment terrestre. Son père courroucé, — son amante, qu'étaient-ils pour lui dans ce moment ? Plus de reproche,

— plus de désespoir, — plus de pensée que pour le ciel,

— plus de paroles que pour la prière, — sauf le peu de mots qui lui échappèrent quand, présentant sa tête à la hache du bourreau, il demanda à mourir les yeux non voilés, seuls adieux qu'il laissa aux témoins de son supplice.

Silencieux comme les lèvres que venait de fermer la mort, tous les spectateurs retinrent leur souffle; mais un frisson électrique parcourut la foule quand descendit la hache meurtrière sur celui dont la vie et l'amour se terminaient ainsi ; chacun refoula dans son cœur un soupir imparfaitement étouffé ; mais nul autre bruit saisissant ne s'entendit que celui de la hache résonnant avec un son lugubre sur le billot; nul autre, un seul excepté : — quel est ce cri déchirant qui fend l'air, ce cri de démence et d'horreur, pareil à celui d'une mère h qui son enfant est ravi par un coup mortel et soudain ? Ces accents montent vers le ciel, comme ceux d'une âme en proie a d'éternels tourments. C'est d'une des fenêtres du palais d'Azo qu'est partie cette voix horrible; et tous les regards se sont portés dans cette direction ; mais on ne voit ni n'entend plus rien ! C'était le cri d'une femme, et jamais le désespoir n'en poussa de plus effrayant; et ceux qui l'entendirent souhaitèrent pour elle que ce fût le dernier.

xrx.

Hugo n'est plus; et depuis ce jour Parisina n'a reparu ni dans le palais ni dans les jardins; sou nom, comme si elle n'eût jamais existé, — fut banni de toutes les bouches, pareil à ces mots que s'interdisent la décence ou la crainte; jamais on n'entendit le prince Azo parler de son épouse ou de son fils; nul tombeau ne consacra leur mémoire; on ne les inhuma point en terre sainte, du moins le chevalier qui mourut ce jour-là. Mais le destin de Parisina est resté caché, comme la poussière des morts sous les planches du cercueil. Vécut-elle dans un couvent? y acheta-t-elle péniblement le pardon du ciel par des années de pénitence et de remords, par les austérités, le jeûne, et les nuits sans sommeil ? mourut-elle par le poison ou par le poignard en punition de son audacieux et criminel amour ? ou bien, succombant à de moins longues tortures, le coup qui trancha la vie d'Hugo mit-il aussi fin & la sienne, et la pitié du ciel permit-elle que le brisement subit de son cœur mît un terme à ses

tourments ? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais. Mais quelle qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie avait commencé et se termina dans la douleur!

Et Azo trouva une autre épouse, et d'autres fils grandirent a ses côtés, mais nul aussi beau et aussi vaillant que celui qui se consumait dans la tombe; ou s'ils le furent, il n'accorda h leurs mérites que des regards distraits, ou ne les vit qu'avec un soupir étouffé. Mais jamais une larme ne sillonna sa joue, jamais un sourire ne dérida son front; et sur ce front majestueux se gravèrent les rides de la pensée, ces sillons que creuse avant le temps le soc brûlant de la douleur, ces cicatrices de l'àme mutilée que laisse après elle la guerre dont elle est le théâtre. Il n'y avait plus pour lui de joie ou de douleur; il ne lui restait ici -bas que des nuits sans sommeil, des jours qui lui pesaient, une âme morte au blâme ou à la louange, un cœur se fuyant lui-même, — ne voulant point fléchir, — ne pouvant oublier, et livré aux pensées, — aux émotions les plus intenses, au moment même où il semblait le plus calme. La glace la plus épaisse ne durcit l'onde qu'à sa surface ; — au-dessous l'eau vive continue à couler, et coulera toujours. C'est ainsi que son cœur, sous sa couche de glace, continuait à être assailli par ces pensées que la nature y enracina trop profondément pour que nous puissions les bannir en même temps que nos îarmes. Lorsque, faisant effort sur nous-mêmes, nous arrêtons au passage ces eaux que le cœur épanche, nous ne les tarissons pas pour cela; — ces larmes refoulées retournent h leur source ; là, dans un cristal plus limpide, dans un lit plus profond, elles demeurent invisibles, inépanchées, mais vives, et jamais plus abondantes que lorsqu'elles se révèlent le moins. Agité intérieurement par d'involontaires retours de tendresse pour ceux qu'il avait fait mourir, impuissant a combler le vide qui faisait son tourment ; sans l'espoir de les retrouver aux célestes demeures où se réunissent les âmes des justes; avec la conscience qu'il n'avait prononcé qu'une condamnation méritée, qu'eux-mêmes avaient

été les instruments de leur malheur, la vieillesse d'Azo n'en fut pas moins misérable. Quand des branches sont gâtées, si une main habile les émondc, l'arbre acquiert une vigueur nouvelle et reverdit avec orgueil ; mais si la foudre dans sa colère sillonne et brûle les rameaux, le reste du tronc so dessèche et ne produit plus une seule feuille.

NOTES

1 Voici les faits historiques tels qu'ils sont rapportés par Frizzi dans son . Histoire de Ferrare:

« Ce fut une année malheureuse pour le peuple de Ferrare, car un événement tragique ensanglanta la cour du souverain. Nos annales, soit imprimées, soit manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et incorrect de Sardi et d'un autre, nous ont conservé les détails de cette tragédie. J'ai supprimé plusieurs circonstances, surtout dans le récit de Bandelli, qui écrivait un siècle plus tard, et qui ne s'accorde pas avec les écrivains contemporains.

« Le marquis, dans l'an 1405, avait eu de Stella dell' Assassino un fils nommé Ugo, beau et héroïque jeune homme. Parisina Malatesta, seconde femme de Nicolo, traitait cet enfant, comme font ordinairement les marâtres, avec peu d'égards, au grand regret du marquis, qui le chérissait d'une façon toute particulière. Un jour, elle demanda à son époux la permission de faire un voyage. Le marquis y consentit, à la condition quo Hugo l'accompagnerait. 11 espérait, par tous ces moyens, parvenir à faire cesser l'aversion qu'elle avait conçue pour celui-ci. Son but, hélas ! ne fut que trop fidèlement atteint, puisque, pendant ce voyage, non seulement elle cessa de le haïr, mais en devint passionnément amoureuse. Après son retour, le marquis n'eut plus d'occasion de renouveler ses anciens reproches. Il arriva qu'un jour un domestique du marquis, nommé Zoese, d'autres disent Giorgio, passant devant l'appartement de Parisina, en vit sortir une de ses femmes tout épouvantée et fondant en larmes. Lui en ayant demandé le motif, celle-ci répondit que sa mai tresse l'avait battue pour une faute légère ; et, donnant carrière à son ressentiment, elle ajouta qu'il lui serait facile de s'en venger en dévoilant la liaison criminelle qui existait entre Parisina et son beau-fils. Le serviteur prit acte de cette déclaration, et rapporta le tout à son maître. Celui-ci refusa de croire à cette horrible nouvelle ; mais, hélas! il ne se convainquit que trop de sa réalité en regardant lui-même, le 18 mai, par une ouverture qu'il avait fait pratiquer dans le plafond de la chambre de sa femme. 11 entra aussitôt dans une grande fureur, et donna l'ordre de les arrêter, ainsi que Aldobrandino Rangoni de Modène et deux suivantes, comme coupables d'avoir favorisé cette liaison incestueuse.

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