‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 41 sur 83 · SUR LA MORT DE R. B. SHÈR1DAN · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE R. B. SHÈR1DAN

MOHONCÉE AD THÉÂTRE DE DRURY-LATfE*

Un soir d'été, quand le dernier rayon du jour expirant s'efîace parmi les pleurs du crépuscule, qui n'a pas senti le charme de celle heure suave descendre sur son cœur comme la rosée sur la fleur? Plein d'un sentiment pur qui absorbe et saisit l'àme, à cette pause mélancolique de la nature, k ce moment où elle reprend haleine, pont sublime jeté par le Temps entre la lumière et les ténèbres, qui n'a pas éprouvé ce calme profond et solennel, cette pensée muette h qui il faut pour s'épancher, non des paroles, mais des larmes, cette harmonie sainte, — ce regret, cette sympathie glorieuse pour les soleils qui disparaissent? Ce n'est pas une douleur poignante, c'est une douce tristesse qui n'a pas de nom, chère aux âmes tendres, distinctement sentie, — mais sans amertume; mélancolie suave, larme transparente, où n'entre aucune souffrance mondaine , aucun sentiment d'égoïsme; larme versée sans honte, — et secrète sans douleur!

Pareil à l'émotion que nous inspire cette heure où la lumière du jour décroît le long des collines, est le sentiment qui pénètre notre cœur et nos yeux quand meurt tout ce qui, dans le Génie, peut mourir. Une haute intelligence s'est éclipsée; — une puissance a passé du jour aux ténèbres, — ne laissant après elle aucune lumière égale à la sienne, aucun nom rival de son nom, ce foyer où venaient converger tous les rayons de la gloire! l'éclair de l'esprit, — la lumière de l'intelligence, — la flamme de la poésie, — l'éclat de l'éloquence, ont disparu avec leur soleil; — mais il nous reste les créations durables d'un esprit immortel ; fruits d'un matin brillant, d'un midi glorieux; portion impérissable

de celui qui est mort trop lut; mais ce n'est lk qu'une petite partie d'un tout admirable; lumineux segments du cercle de celte âme qui embrassait tout, — éclairait tout de ses rayons, sachant tour k tour égayer, — émouvoir, — plaire,

— ou frapper de terreur. Dans les conseils de la nation, ou k la table des festins, il savait k son gré remuer les senti* raents des hommes; les voix les plus hautes l'applaudissaient à l'envi, et les plus superbes renommées se faisaient une gloire de le louer. Quand s'éleva la clameur de l'Indostan opprimé *, en appelant au ciel de la tyrannie de l'homme, il fut le tonnerre, — la verge vengeresse, le châtiment, — la voix déléguée de Dieu, celte voix qui, parlant par sa bouche, ébranla les nations, et arracha, k force de splendeur, l'hommage involontaire des sénats vaincus et tremblants.

C'est iei qu'a nos yeux charmés apparaissent dans toute leur jeunesse et leur fraîcheur les gaies créations de sa muse, le dialogue incomparable, — l'impérissable saillie dont la source ne tarissait jamais, les portraits animés, beaux de ressemblance, et portant k nos cœurs la vérité qui les inspira : ces èlres merveilleux de son imagination, qu'anima le souffle de sa pensée, vous pouvez encore les voir ici, dans leur premier séjour; brillants du feu divin de ce nouveau Promélhée, auréole de la lumière des anciens jours, ils attestent encore la splendeur de l'astre paternel.

Mais s'il est des hommes k qui les erreurs fatales où tombe la sagesse donnent une lâche joie, des hommes qui triomphent quand des âmes d'une trempe céleste sont en dissonnance avec leur harmonie native, qu'ils s'arrêtent : — ahî ils ignorent que ce qui leur paraît vice n'est peut-être que du malheur 3 . 11 est dur le destin de celui sur qui le regard public est sans cesse fixé, pour lui décerner l'éloge ou le blâme; point de repos k son nom; et puis le martyre de la gloire plaît k la sottise. L'ennemi secret, dont l'œil toujours ouvert vous surveille, — tout k la fois accusateur, — juge,

— espion; les concurrents hostiles, — les sots, — les jaloux,

— les vaniteux, — les envieux qui vivent des douleurs d'au- Irui, — voilà la meule ardente k tout ravaler, qui traque la

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Gloire jusqu'au tombeau, épie toutes les fautes que le Génie audacieux doit en partie a. son ardeur innée, dénature la vérité, et, entassant mensonge sur mensonge, élève peu à. peu une pyramide de calomnie! c'est la le partage réservé au talent. Mais si à. ces maux se joignent la pauvreté hâve et l'incurable maladie , si le Génie est réduit à descendre de ses hautes régions pour guerroyer contre la misère qui assiège sa porte 4 , pour apaiser l'exigence insolente, pour faire face a la rage sordide, — lutter contre le déshonneur, et ne trouver dans l'espérance qu'un renouvellement de caresses déloyales, que les nœuds dont le serpent de la perfidie vous enlace; si de tels maux viennent assaillir l'homme, faut-il s'étonner que le plus fort succombe? Les poitrines qui ont le don de sentir avec énergie renferment des cœurs électriques; — chargés du feu céleste, noircis par de rudes collisions, déchirés au-dedans, entourés de nuages, l'ailé des ouragans les emporte au sein d'une atmosphère pesante, où la pensée, devenue foudre, s'allume, éclate et gronde.

Mais si ces choses ont existé, c'est loin de notre scène comique; une tâche plus douce nous est dévolue : celle de rendre à la Gloire l'hommage qui lui est dû, de pleurer le flambeau qui vient de s eteinare, et d'apporter l'obole de nos louanges en payement des plaisirs que nous lui devons depuis si longtemps. Vous, orateurs qui siégez encore dans nos conseils, pleurez l'héroïque vétéran de vos combats! le digne rival de la merveilleuse constellation des trois 5 ! celui dont les paroles étaient des étincelles d'immortalité! Et vous, poètes, à. qui la muse du drame est chère, il fut votre maître, soyez ici ses émules! Hommes a la parole spirituelle, à la conversation éloquente 6 , il fut votre frère, — c'est à vous de porter ses cendres! Tant qu'une intelligence presque illimitée, complète autant que diverse 7 , tant que l'éloquence, — l'esprit, — la poésie — et la gaieté, celte aimable consolatrice des terrestres soucis, auront des droits sur notre âme, — tant que nous serons fiers de reconnaître la noble prééminence du talent, — nous chercherons longtemps en vain son égal, cl, contemplant avec douleur tout

ce qui nous reste de lui, nous gémirons que la nature n'ait formé qu'un tel homme, et ait brisé le moule — où fut jeté Shéridan.

NOTES

i Shéridan mourut le 7 juillet 4816, et cette monodie fut écrite à Diodati le 17 du même mois, à la requête de Douglas Kinnaird. — < J'ai fait aussi bien que j'ai pu, dit lord Byron ; mais, lorsque je n'ai pas choisi moi-même mon sujet, je me dégage de toute responsabilité.» Une épreuve du poème avec ces mots : A la requête d'un ami, lui étant tombée entre les mains : — « Je vous prie , écrit-il, d'effacer cela, ou sinon d'ajouter: Par un homme de qualité, ou un homme d'esprit. •

* Voyez les éloges que Pitt, Fox, Burke, prodiguèrent au discours de Shéridan contre Hastings dans la chambre des communes. Pitt pria la chambre de s'ajourner, afin d'examiner la question plus froidement, et de ne point juger sous le coup de cet enchantement.

* Une seule fois je vis Shéridan pleurer : c'était pendant un splendide dîner où j'avais l'honneur d'être assis à ses côtés. Une observation que Ton fit devant loi sur la bêtise des whigs, qui refusaient des places pour garder leurs principes, lui fit venir les larmes aux yeux. — « Monsieur, il est facile à lord G., au comte G., au marquis B., à lord H., qui depuis des milliers d'années possèdent, soit d'aujourd'hui, soit par héritage, quelques grosses sinécures, de parler de leur patriotisme et de se préserver de la tentation; mais connaissent- i Ls quelle force il a fallu pour résister à ceux qui, avec tout autant d'orgueil, autant de talent au moins et plus de passions, n'ont jamais su, pendant tout le cours de leur vie, ce que c'était que d'avoir un schelling dans sa poche?» Et en prononçant ces mots il pleura. Je l'ai souvent entendu répéter qu'il n'avait jamais eu un schelling à lui. Aussi était-il obligé de faire de nombreux emprunts. En 1813, je le rencontrai chez mon homme d'affaires. Après nous être serré la main, il sortit. Avant de m'occuper de mes propres affaires, je ne pua m'empècher d'interroger cet homme sur celles de Shéridan. — «Oh! répliqua l'attorney, c'est toujours pour la même chose, pour empêcher une saisie. — Et qu'allez-vous faire? lui dis-je. — Rien, quant à présent. Qui est-ce qui voudrait poursuivre le vieux Sherry ? à quoi cela avancerait-il? *» Et il se mit à rire et à raconter les bons mots de Shéridan. Tel était Shéridan : il pouvait attendrir jusqu'à un attorney! Depuis Orphée, on n'avait rien vu de pareil. B. 1821.

* Ceci est un fait. Quelques jours avant sa mort, Shéridan écrivit & M.Rogers: — «Je suis absolument sans argent et plongé dans l'affliction... Ils vont briser mes fenêtres, pénétrer dans la chambre de miss Shéridan et m'enlever. Cent cinquante livres me sauveraient... Pour l'amour de Dieu, venez me voir. » M. Moore alla sur-le-champ porter la somme de-

MONODIE STJR Lk MORT DE SHÉRÎDAN.— NOTES. 217

mandée. Ce billet est du Is mai. Le 44 juillet, les restes de Shéridan furent déposés dans Westminster. Le drap mortuaire fut tenu par le duc de Bedfort, le comte de Lauderdale, le comte Mulgrave, le lord-évêque de Londres, lord Holland et le comte Spencer.

* Fox, Pitt, Burke. « Lorsqu'on demandait à Fox quel était le meilleur discours qu'il eût entendu, il répondait : « Celui de Shéridan sur le procès d'Hastings, dans la chambre des communes. » Lorsqu'il le prononça, Fox lui conseilla de le répéter ; mais Shéridan s'appliqua à ce que son second discours fût aussi différent que possible du premier; il n'atteignit pas la môme hauteur, malgré les éloges de Burke qui s'écriait par intervalle : « Voilà le véritable style, quelque chose entre la poésie et la prose, et mieux que l'une et l'autre ! m £. 4821.

6 J'ai souvent rencontré Shéridan dans le monde : il était éblouissant. Je l'ai vu écraser Whitbread, embarrasser Mme do Staël, réduire Colman au silence et surpasser sans peine des hommes d'une haute capacité. Je l'ai rencontré dans White-Hall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, chez Robins l'huissier-priseur, chez sir Humphry Davis, chez Rogers; en un mot, dans les cercles les plus élevés et les plus spirituels; et il se montrait partout également bon convive et homme aimable.» B.1824.

7 « Lord Holland m'a raconté un trait curieux de la sensibilité do Shéridan. Une nuit que nous émettions nos différents avis sur les hommes marquants de l'époque, je dis : — « Tout ce que Shéridan a fait est un chefd'œuvre dans son genre. 11 a écrit la meilleure comédie (l'École de la Médisance), le meilleur opéra (bien supérieur, selon moi, à cette pasquinade de Gilles, l'opéra du Mendiant), la meilleure farce ( le Critique : la seule chose qu'on puisse dire, c'est que c'est trop bon pour une farce); enfin, pour terminer dignement, il a prononcé le plus beau discours qu'on ait jamais entendu dans le parlement. » Quelqu'un rapporta cette conversation à Shéridan qui fondit en larmes. Pauvre Brinsley! si c'étaient des larmes de joie, j'aime mieux avoir dit ces quelques paroles véridiques, qu'avoir fait V Iliade ou prononcé sa fameuse philippique. Je n'ai jamais éprouvé autant de plaisir qu'eu apprenant que mes éloges lui avaient causé un moment de satisfaction. » B % M décembre 4824.

LE

AVERTISSEMENT

Lorsque ce poëme fut écrit, je ne connaissais pas suffisamment l'histoire de Bonnivard, autrement j'aurais cherché à agrandir mon sujet en parlant de son courage et de ses vertus; je dois les renseignements suivants à la bonté d'un citoyen de la république de Genève, qui s'honore de ctt homme digne de3 meilleurs temps de l'antique liberté.

« François de Bonnivard, fils de Louis de Bonnivard, originaire de Seyssel et seigneur de Lunes, naquit en 1496. Il fit ses études à Turin. En 1510, Jean-Aimé de Bonnivard, son oncle, lui résigna le prieuré de Saint-Victor, qui aboutissait aux murs de Genève et qui formait un bénéfice considérable.

« Ce grand homme ( Bonnivard mérite ce titre par la force de son âme, la droiture de son cœur, la noblesse de ses intentions, la sagesse de ses conseils, le courage de ses démarches, lélendue de ses connaissances et la vivacité de son esprit), — ce grand homme, qui excitera l'admiration de tous ceux qu'une vertu héroïque peut encore émouvoir, inspirera encore la plus vive reconnaissance dans les cœurs des Genevois qui aiment Genève. Bonnivard en fut toujours un des plus fermes appuis : pour assurer la liberté de notre république il ne craignit pas de perdre souvent la sienne ; il oublia son repos, il oublia ses richesses, il ne négligea rien pour affermir le bonheur d une patrie qu'il honora de son choix. Dès ce moment il la chérit comme le plus zélé de ses citoyens ; il la servit avec l'intrépidité d'un héros, et il écrivit son histoire avec la naïveté d'un philosophe et la chaleur d'un patriote.

« Il dit, dans le commencement de son Histoire de Genève, que, dès qu'il eut commencé à lire l'histoire des nations, il se sentit entraîné par son goût pour les républiques, dont il épousa toujours les intérêts. C'est ce goût pour la liberté qui lui lit sans doute adopter Genève pour sa patrie.

• Bonnivard, encore jeune, s'annonça hautement comme le défenseur de Genève contre le duc de Savoie et l'évêque.

« En 1519, Bonnivard devint le martyr de sa patrie. Le duc de Savoie étant entré dans Genève avec cinq cents hommes, Bonnivard

craignit le ressentiment du duc; il voulut se retirer à Fribourg pour en éviter les suites ; niais il fut trahi par deux hommes qui raccompagnaient, et conduit par ordre du prince à Grolée, où il resta prisonnier pendant deux ans. Bonnivard était malheureux dans ses voyages; comme ses malheurs n'avaient point ralenti son zèle pour Genève, il était toujours un ennemi redoutable pour ceux qui la menaçaient, et par conséquent il devait être exposé à leurs coups. 11 fut rencontré en 1530 sur le Jura par des voleurs, qui le dépouillèrent et qui le mirent encore entre les mains du duc de Savoie. Ce prince le fit enfermer dans le château de Chillon, où il resta sans être interrogé jusqu'en 1536 ; il fut alors délivré par les Bernois, qui s'emparèrent du pays de Vaud.

« Bonnivard, en sortant de sa captivité, eut le plaisir de trouver Genève libre et réformée. La république s'empressa de lui en témoigner sa reconnaissance et de le dédommager des maux qu'il avait soufferts; elle le reçut bourgeois de la ville au mois de juin 1536; elle lui donna la maison habitée autrefois par le vicaire-général, et elle lui assigna une pension de deux cents écus d'or tant qu'il séjournerait à Genève. 11 fut admis dans le conseil des deux-cents en 1537.

« Bonnivard n'avait pas fini d'être utile : après avoir travaillé à rendre Genève libre, il réussit à la rendre tolérante. Bonnivard engagea le conseil à accorder aux ecclésiastiques et aux paysans un temps suffisant pour examiner les propositions qu'on leur faisait. 11 réussit par sa douceur : on prêche toujours le christianisme avec succès quand on le prêche avec charité.

« Bonnivard fut savant : ses manuscrits, qui sont dans la bibliothèque publique, prouvent qu'il avait bien lu les auteurs classiques latins et qu'il avait approfondi la théologie et l'histoire. Ce grand homme aimait les sciences et il croyait qu'elles pouvaient faire la gloire de Genève ; aussi il ne négligea rien pour les fixer dans cette ville naissante. En 1551 il donna sa bibliothèque au public; elle fut le commencement de notre bibliothèque publique, et ses livres sont en partie les rares et belles éditions du quinzième siècle qu'on voit dans notre collection. Enfin, pendant la même année, ce bon patriote institua la république son héritière, à condition qu'elle emploierait ses biens à entretenir le collège dont on projetait la fondation.

« 11 paraît que Bonnivard mourut en 1570, mais on ne peut l'assurer, parce qu'il y a une lacune dans le Nécrologe depuis le mois de juillet 1570 jusqu'en 1571.

250 OEUVRES DE LORî> RYP.ON.

SONNET SUR CIIILLON.

Souffle éternel de l'àme indépendante, ô Liberlé ! lu n'es jamais plus brillante que dans les cachots; car là c'est dans le cœur que tu habites, — le cœur que nul autre amour que le tien ne peut captiver; et lorsque tes fils sont consignés aux fers, — et à la ténébreuse horreur d'un humide caveau, leur martyre fonde la victoire de leur patrie, et la gloire de l'indépendance vole sur les ailes de tous les vents. Chillon! ta prison est un lieu saint, et ton triste pavé un autel; — car il a été foulé par Bonnivard, et ses pas y ont laissé leur empreinte comme dans un champ ! — ces traces, qu'on se garde de les effacer ! elles en appellent de la Tyrannie à Dieu*.

Mes cheveux sont blancs», mais ce n'est pas l'œuvre des années; ils n'ont pas non plus blanchi en une seule nuit, comme cela est arrivé h d'autres à, la suite de frayeurs soudaines. Ce n'est pas la fatigue qui a courbé mes membres : ils se sont rouillés dans un vil repos, car ils ont été la proie d'un cachot; et j'ai eu le sort de ceux k qui on a interdit, comme un fruit défendu, la jouissance de la terre et de l'air; mais ce fut pour la religion de mon père que j'endurai la captivité, que je recherchai la mort. Blon père est mort sur le chevalet, martyr de sa fidélité à. sa croyance; et pour la même cause, ses enfants ont habité une prison ténébreuse. De sept que nous étions — nous ne sommes plus qu'un; six jeunes hommes et un vieillard ont fini comme ils avaient commencé, fiers de la rage de la persécution; l'un de mes frères sur le bûcher, et deux sur le champ de bataille, ont scellé leur croyance de leur sang, et sont morts comme leur père, pour le Dieu renié par leurs ennemis; —trois ont été jetés dans un cachot, et c'est moi qui en suis le dernier débris.

LE PRISONNIER DE CniLLON. 231

Il y a sept piliers de structure gothique dans les cachots profonds et antiques de Chillon; il y a sept colonnes massives et grisâtres, qu'éclaire obscurément une lueur triste et captive, un rayon de soleil égaré et comme perdu à. travers les crevasses de l'épaisse muraille, rampant sur l'humide pavé comme le météore qu'un marais exhale; et à chaque pilier il y a un anneau, et à chaque anneau une chaîne; ce fer est un métal corrodant, car sur mes membres ses dents imprimées ont laissé des marques qui ne s'effaceront plus jusqu'à, ce que j'aie pour jamais quitté ce jour nouveau pour moi, et que ne peuvent supporter sans douleur mes yeux, qui n'ont point vu se lever ainsi le soleil pendant bien des années, — je n'en puis dire le nombre, j'ai cessé d'en faire le long et pénible compte le jour où le dernier de mes frères succomba et mourut, et où, vivant encore, je demeurai gisant à ses côtés.

Chacun de nous fut enchaîné h un des piliers , et nous étions trois, — et pourtant chacun de nous était seul ; nous ne pouvions bouger d'un seul pas, nous n'apercevions les traits l'un de l'autre qu'à la clarté pâle et livide qui nous rendait méconnaissables a. nous-mêmes : ainsi réunis, — et pourtant séparés , les fers aux mains, la tristesse au cœur, c'était une douceur encore, dans cette privation des éléments purs de la terre, de pouvoir converser, de nous consoler mutuellement, de nous faire part de nos espérances, de nous faire des récits d'autrefois, d'entonner des chants héroïques et courageux; maisceschants mêmes se refroidirent; nos voix, autrefois pleines et sonores, prirent un son lugubre et discordant; on eût dit l'écho des murs de la prison ; peutêtre était-ce une illusion, — mais elles me semblaient avoir perdu leur accent accoutumé.

J'étais l'aîné des trois, c'était îi moi a soutenir le courage des autres et à les consoler; — je ils de mon mieux et les autres aussi. Le plus jeune, que mon père aimait parce qu'il

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avait les trails de notre mère, — avec ses yeux bleus comme l'azur du ciel, c'est pour lui surtout que j'étais douloureusement ému; et comment ne pas l'être en voyant pareil oiseau dans un tel nid ? car il était beau comme le jour,— (quand le jour était beau pour moi comme pour les aiglons, alors que j'étais libre), — beau comme un jour polaire, cet enfant du soleil au vêtement de neige , dont la durée embrasse la longue clarté d'un été sans sommeil ; il en avait la pureté et l'éclat. Doué d'une gaieté aimable, il n'avait de larmes que pour les malheurs d'autrui, et alors elles coulaient abondantes comme les ruisseaux qui sillonnent le liane des montagnes, a. moins qu'il ne pût soulager les maux dont il ne pouvait supporter la vue.

L'autre avait une âme aussi pure; mais la nature l'avait formé pour combattre contre son espèce; robuste de corps, son intrépidité eût bravé le monde entier armé contre lui; il était fait pour mourir avec joie en •combattant au premier rang, — mais non pour languir dans les chaînes. Le bruit de ses fers abattit son courage, je le vis s'affaisser en silence. — Peut-être en fut-il de même de moi ; mais je me fis effort pour ranimer ces restes d'une famille si chère. C'était un chasseur des montagnes , il y avait poursuivi le daim et le loup ; pour lui ce cachot était un gouffre, et des pieds captifs le pire de tous les maux.

Au pied des murs de Chillon, le lac Léman étend ses vastes ondes h, une profondeur de mille pieds; c'est du moins ce qu'a mesuré la sonde, du haut des blancs créneaux que les flots environnent»; vagues et murailles forment autour de ce lieu un double rempart, et en font comme une tombe vivante. Le caveau sombre où nous étions est situé au-dessous de la surface du lac ; chaque jour nous entendions les clapotements de Tonde résonner au-dessus de nos têtes, et il m'est arrivé, quand un vent impétueux se jouait dans le ciel, heureux et libre, de sentir son écume pénétrer h travers les barreaux; et alors le roc lui-même s'ébranlait, et moi je n'en

étais point ému, car j'aurais vu venir en souriant la mort, qui m'eût affranchi de mes fers.

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