VII
J'ai dit que le moins jeune de mes frères était plongé dans l'accablement; j'ai dit que son cœur puissant languissait abattu ; il refusait toute nourriture, non parce qu'elle était rude et grossière, car nous étions Inbilués au régime des chasseurs, et c'était là le moindre de nos soucis; au lait de la chèvre des montagnes on avait substitué l'eau des fossés ; notre pain était celui qu'ont trempé les larmes des captifs depuis des milliers d'années, depuis le jour où pour la première fois l'homme condamna son semblable à vivre comme une brute dans une cage de fer. Mais qu'était cela pour lui et pour nous ? Il n'y avait pas là de quoi affaiblir son courage ou son corps; l'àme de mon frère était de celles qu'eût glacées le séjour môme d'un palais, sans la faculté de parcourir les flancs escarpés de la montagne et d'y respirer un air libre. Mais pourquoi différer encore la vérité? — Il mourut. Je le vis, et je ne pus soutenir sa tôle ni atteindre jusqu'à sa main mourante, — pas même quand la mort l'eut glacée, malgré les inutiles efforts que je lis pour briser ou ronger mes fers. Il mourut,— et ils détachèrent sa chaîne et creusèrent pour lui une étroite fosse dans le sol humide de noire prison. Je les suppliai en grâce de l'inhumer dans un endroit éclairé par le jour; — c'élait une pensée folle, mais je me figurais que même après sa mort ce cœur d'homme libre ne pouvait reposer dans un semblable cachot. J'aurais pu m'épargner cette inutile demande; — ils ne firent qu'en rire froidement, — et l'enterrèrent là : une terre aplatie et sans gazon recouvrit celui qui nous était si cher; au-dessus resta suspendue sa chaîne vide, digne monument d'un pareil homicide !
vm.
Mais lui, le favori, la fleur de notre maison, le plus aimé de tous depuis sa naissance, l'image de sa mère par sa beauté, l'enfant chéri de la famille, l'objet de la suprême pensée d'un père martyr et de ma dernière sollicitude, celui
pour qui je ménageais ma vie, afin qu'il fût moins malheureux maintenant et libre un jour; lui aussi qui jusque-là avait conservé une gaieté naturelle ou inspirée, lui aussi fut atteint, et je vis de jour en jour celte jeune fleur se flétrir sur sa lige... 0 Dieu ! c'est quelque chose d'effrayant à voir que le départ de l'Âme humaine, sous quelque forme que ce spectacle se présente : — je l'ai vue s'échapper au milieu des flots de sang : — je l'ai vue sur les vagues courroucées de l'Océan, lutter dans l'agitalion d'une agonie convulsive ; j'ai contemplé sur sa couche pâle et sépulcrale le Crime en proie a ses terreurs délirantes : mais c'étaient là des spectacles d'horreur. — Ici rien de semblable; ici une mort lente, mais sûre; il s'éteignit dans une résignation si calme; il se vit décliner, dépérir avec tant de tranquillité et de douceur ; sans une larme pour lui-même, son àme tendre ne s'affligeait que sur ceux qu'elle laissait après elle; et pendant toul ce temps sa joue avait une fraîcheur qui semblait donner un démenli à la mort, et dont les teintes ne disparurent que lentement et par degrés, comme les couleurs d'un arc-enciel qui s'efface. — Ses yeux conservaient un éclat transparent qui illuminait en quelque sorte la prison ; pas une parole de murmure, — pas un soupir sur sa fin prématurée, — quelques mots d'entretien des jours meilleurs, — quelques mots d'espérance pour soutenir mon courage; — car j'étais accablé par le sentiment de cette perte, la dernière et la plus grande de toutes ; et puis les soupirs arrachés à la faiblesse de la nalure expirante, et qu'il s'efforçait d'étouffer, devinrent de moments en moments plus lents et plus rares : j'écoutai, mais je n'entendis plus rien; — j'appelai, carmes craintes m'avaient rendu insensé; je savais que mes cris élaient vains; mais mon effroi ne voulait pas des conseils de ma raison : j'appelai, il me sembla entendre un son. D'un bond impétueux je brisai ma chaîne; je m'élançai vers lui : — il n'élait plus; seul je restais dans ce noir séjour, seul \ je vivais, seul je respirais l'air humide et maudit de mon cachot; le dernier, le seul, le plus cher anneau qui existât encore entre moi et le gouffre élernel, et qui me rattachât à
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ma race malheureuse, venait de se rompre en ce lieu fatal. De mes deux frères, l'un était sous terre, l'autre dessus, — tous deux avaient cessé de vivre : je pris cette main qui était là immobile; hélas! la mienne était tout aussi froide; je n'avais plus la force de me mouvoir, mais je sentis que j'étais vivant encore, sentiment qui rend l'àme frénétique quand nous savons que ceux que nous aimons ne le seront plus jamais. Je ne sais pourquoi je ne pus mourir ; je n'avais plus d'espérance terrestre, — mais j'avais la foi, et elle m'interdisait une mort égoïste.
Ce qui m'arriva alors en ce séjour, je ne le sais pas bien, —je ne l'ai jamais su; — je perdis d'abord l'impression de la lumière et de l'air, puis aussi de l'obscurité : je n'avais aucune pensée, aucun sentiment, — rien ; — j'étais comme une pierre parmi ces pierres, je végétais aussi inerte que le rocher stérile au milieu des brouillards; pour moi tout était vide, froid, décoloré; ce n'était ni la nuit — ni le jour; ce n'était pas même la lumière du cachot, si insupportable à ma vue fatiguée : c'était un vide absorbant l'espace, une immobilité — sans lieu fixe ; il n'y avait pour moi ni étoiles, — ni terre, — ni temps, — ni devoir, — ni changement, — ni vertu, — ni crime, mais le silence, et une respiration muette qui ne tenait ni de la vie ni de la mort ; une mer de repos stagnant, mer sombre, sans limite, silencieuse, immobile.
Une lueur arriva li mon cerveau : — c'était le gazouillement d'un oiseau ; il cessa, puis recommença ; jamais l'oreille n'entendit de chant aussi doux ; la mienne en fut reconnaissante; mes yeux surpris et charmés errèrent autour de moi, et en cet instant ils ne virent pas ma misère ; mais peu à peu mes sens reprirent leur cours accoutumé; je vis le pavé et les murs de ma prison se clore sur moi comme auparavant; je vis la vacillante lueur du soleil ramper comme elle avait fait jusqu'à ce jour; mais dans la crevasse qui lui
laissait un passage était posé cet oiseau, aussi joyeux, aussi familier, et même plus, que s'il eût été sur un arbre ; c'était un oiseau charmant, avec des ailes d'azur et un chant qui disait des milliers de choses, et semblait les dire toutes pour moi! Je n'avais jamais vu, je ne verrai jamais son pareil. Il semblait, comme moi, avoir besoin d'un compagnon; mais il n'était pas la moitié aussi affligé, et il était venu pour m'aimer alors qu'il n'y avait plus personne au monde qui pût m'aimer comme lui ; il était venu sur le bord de mon cachot pour me consoler et me rappeler au sentiment et k la pensée. Je ne sais s'il était libre, ou s'il avait quitté sa cage pour se poser dans la mienne; mais je connaissais trop la captivité, cher oiseau, pour désirer la tienne! Je ne sais si c'était un habitant du paradis qui, sous celte forme ailée, était venu me voir; car, — le ciel me pardonne celte pensée, qui me fit tout à la fois et pleurer et sourire ! je me suis souvent figuré que c'était l'âme de mon frère qui m'était venue visiter; mais il finit par s'envoler, et alors je vis bien qu'il était mortel, — sans quoi il ne serait pas ainsi parti en me laissant doublement seul, — seul comme le cadavre sous le drap mortuaire, — seul comme un nuage solitaire isolé dans le ciel par un jour radieux, alors que dans le reste du firmament brille un azur sans tache; sorte de menace déplacée, suspendue dans l'atmosphère alors que le ciel est bleu et la terre riante.
Et il se fit dans mon sort une espèce de changement; mes gardiens devinrent compatissants, je ne sais pourquoi : ils étaient accoutumés à la vue de la souffrance; mais cela fut ainsi : — on ne rattacha pas les anneaux de ma chaîne brisée, et j'eus la liberté de faire le tour de ma prison, de la parcourir dans sa largeur, puis dans sa longueur, puis dans tous les sens. Je fis aussi le tour de chaque pilier, reprenant ma promenade où je l'avais commencée, mais évitant avec soin de marcher sur la tombe de mes frères, dont aucune élévation du sol n'indiquait la place ; et s'il arrivait par mégarde que mes pas profanassent leur humble sépulture, ma respi-
ration devenait pénible, oppressée, et je sentais mon cœur défaillir.
Je creusai des marches dans le mur; ce n'était pas pour m'échapper, car la terre renfermait tous ceux qui sous une. forme humaine m'avaient aimé ; et désormais ce globe ne pouvait être pour moi qu'une prison plus vasle. Je n'avais ni enfant, — ni père, — ni parents, — ni compagnon de misère; celte idée me vint et me fit plaisir, car rien que de penser à eux m'eût rendu fou ; mais j'étais curieux de monter aux barreaux de ma fenêtre, et de reposer une fois encore sur les hautes montagnes un regard paisible et charmé.
Je les vis : — elles étaient les mêmes, elles n'étaient pas changées comme moi ; je vis sur leur sommet leurs mille ans de neige, — à leurs pieds le lac immense, et le Rhône rapide aux flols d'azur ; j'entendis les torrents bondir et murmurer dans leur lit de rochers et a travers les buissons brisés; je vis de loin resplendir la ville aux blanches murailles, et des voiles plus blanches encore effleurant l'onde ; j'aperçus aussi une petite île qui semblait me sourire, la seule qu'on pût découvrir : c'était une petite île verdoyante, qui ne paraissait guère plus étendue que le sol de ma prison; mais dans son enceinte il y avait trois grands arbres, et sur elle soufflait la brise des montagnes, et autour d'elle coulaient des eaux limpides; et il y croissait de jeunes fleurs aux belles couleurs, aux doux parfums. Les poissons nageaient le long des murs du château, et tous paraissaient joyeux; l'aigle volait emporté sur les ailes de l'aquilon naissant; il me sembla ne l'avoir jamais vu fuir aussi rapidement, et alors de nouvelles larmes mouillèrent mes paupières, et je me sentis troublé, — et je regrettai d'avoir quitté ma chaîne récente ; et quand je redescendis, l'obscurité de mon sombre séjour retomba sur moi comme un poids pesant, comme une tombe fraîchement creusée qui se ferme sur celui que nous voulions sauver, — et cependant mon regard épuisé avait presque besoin d'un tel repos.
ŒUVRES DE l.ORD DYROK.
Le temps s'écoula; si ce furent des mois, des années ou des jours, je l'ignore, — je n'en tenais pas le compte; je n'avais aucun espoir de rouvrir mes yeux à la lumière, et de voir dissiper les ténèbres qui les couvraient; enfin, des hommes vinrent me mettre en liberté : je ne demandai pas pourquoi , je ne m'occupai pas de savoir où l'on allait me conduire. Être libre ou prisonnier avait fini par m'êtie indifférent; j'avais appris à aimer le désespoir. Lors donc que ces hommes se présentèrent, et mirent fin à ma captivité, ces lourdes murailles étaient devenues pour moi une sorte d'ermitage. — Je les regardais comme ma propriété! Il me sembla presque qu'on venait m'arracher une seconde fois au toit paternel. Je m'étais lié d'amitié avec les araignées; je suivais des yeux leur silencieux travail; j'aimais à voir les souris jouer au clair de la lune ; et pourquoi aurais-je été moins sensible que ces animaux? nous habitions le même séjour; et moi, leur monarque à tous, j'avais droit de vie et de mort, — et cependant, chose singulière, nous avions appris k vivre tous en paix. — Mes chaînes et moi, nous étions devenus amis, tant une longue communion contribue a nous faire ce que nous sommes : — et moi-même, ce ne fut qu'eu soupirant que je me vis libre *.
NOTES
1 Lord Byron écrivit ce beau poème dans une petite auberge du village d'Ouchy, près de Lausanne, oii il fut retenu par le mauvais temps pendant deux jours, en juin 4816, — «Ajoutant ainsi, ditM.Moore, un attrait de plus aux environs de ce lac déjà immortel. »
* « Ma sœur m'écrit qu'elle a lu ce poème à M. de Luc, vieillard âgé de quatre-vingt-dix ans, né en Suisse, et qu'il en a été enchanté. 11 était avec Rousseau à Chillon, et il avoue que la description est scrupuleu- 6ement exacte. Je me rappelai ce nom, et voici ce que je trouvai effectivement dans les Confessions :
« De tous ces amusements, celui qui me plut davantage fut une promenade autour du lac que je fis en bateau avec de Luc père, sa bonne, ses deux fils et ma Thérèse. Nous mîmes sept jours à cette tournée par le plus beau temps du monde. Je gardai le souvenir des sites qui m'avaient
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frappe à t'autre extrémité du lac, dont je fis la description, quelques années après, clans la Nouvelle Uéloïie. » (Vol. III, liv. Vlll.)
« Ce de Luc nonagénaire doit être un des deux fils. 11 vit en Angleterre, infirme, mais couservaot toutes ses facultés. 11 est extraordinaire qu'il ait vécu si longtemps, et non moins bizarre d'avoir fait ce voyage avec Jean- Jacques, et d'avoir lu dans sa vieillesse un poème d'un Anglais qui avait fait précisément la même circumnavigation. » B. 9 avril 1817.
» Le château de Chillon est situé entre Clarens et Villeneuve. Cette domièro ville s'élève à l'extrémité du lac de Genève ; le Rhône débouche à gauche de Chillon ; en face sont les hauteurs de la Meillerie et la chaîne des Alpes, au-dessus de Boveret et de Saint-Gingo; derrière, un torrent descend le long d'une colline; le lac baigne les murs, et il a à cet endroit huit cents pieds de profondeur, mesure française. L'intérieur est distribué en prisons, dans lesquelles on renferma d'abord les protestants, puis après eux les prisonniers d'Ktat. Le* long du mur est une poutre noircie par le temps, et sur laquelle les prisonniers étaient exécutés. Dans les cachots sont sept piliers, ou plutôt huit : ce dernier ne fait qu'un avec la muraille. Le pavé conserve encore la trace des pas de Bonnivard, qui resta là enfermé plusieurs années. C'est près de ce château que Rousseau a placé la catastrophe qui termine son livre ; c'est là que Julie tomba dans l'eau en voulant sauver un de ses enfants. Le château est vaste et s'aperçoit de très loin sur les bords du lac ; les murailles sont blanches. B.
« L'histoire des premiers tempe ae ce cnâteau, « dit M. Tonnant, qui le visita en 4821, « est très obscure. Quelques historiens placent sa fondation en 4120, et d'autres en 4235; mais on ignore le nom de son fondateur. Charles V, duc de Savoie, assiégea Chillon, disent les chroniques, et le prit en 4536. 11 y trouva de grands trésors et quelques malheureux qui gémissaient dans les prisons, et au nombre desquels était le grand Bonnivard. Sur le pilier oh l'on dit que cet infortuné fut enchaîné, j'ai vu, gravé à la main, le nom de l'auteur dont le beau poème a plus contribué à sauver de l'oubli les noms de Chillon et de Bonnivard que les maux réels qu'a soufferts cet infortuné. »
* L'intention de Byron n'était pas de peindre en particulier le caractère de Bonnivard. Le but du poëme, comme celui du célèbre morceau de Sterne sur le prisonnier, était de considérer l'effet général de la captivité, son influence délétère sur l'intelligence, jusqu'à ce que l'infortuné arrive à ne faire qu'un avec sa prison et ses chaînes. Cette dégradation mentale repose sur des faits. Dans les Pays-Bas, où la détention perpétuelle remplace la peine capitale, on en a de nombreux exemples. A certains jours de Tannée, ces victimes d'une législation qui s'appelle humaint sont exposées sur la place publique , pour empêcher qu'on oublie leur crime et le châtiment qu'il a reçu. Avec leurs cheveux gras, leurs traits hagards, leurs yeux que blesse la lumière du soleil, leurs oreilles qu'étonne ce bruit dont ils ont perdu l'habitude, ces malheureux ressemblent plutôt à des fantômes grossièrement taillés à l'image des hommes qu'à
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des êtres doués d'une âme. On nous a assuré qu'ils devenaient généralement fous ou idiots, selon que l'esprit ou le corps l'emportait, lorsque tout rapport harmonieux entre eux était rompu.
On dira peut-être que ce singulier poëme est plus attachant qu'agréable. La prison de Bonnivard est, comme celle d'Ugolin , un sujet trop lugubre pour que le peintre ou le poète puisse jamais parvenir à en adoucir l'horreur. Quelque sombre qu'en soit le coloris, ce poëme rivalise avec les autres ouvrages de lord Byron, et il est impossible de le lire sans se sentir le cœur brisé à la vue de ce qu'a souffert celte innocente victime. Walter Scott.