LE RÊVE
Noire vie est double; le sommeil a son monde à lui, monde limitrophe de ce que nous nommons à tort la mort et l'existence : le sommeil a son monde a lui, vaste domaine de fantastique réalité ; et dans leur développement les rêves respirent; ils ont des larmes, des tourments, et sont susceptibles de joie; ils laissent un poids sur les pensées de notre réveil, ils enlèvent un poids aux fatigues de notre veille. Ils divisent notre être, ils deviennent une portion de nous-mêmes et de notre temps; ils sont comme les messagers de l'éternité; ils passent comme des esprits du passé, — ils parlent comme des sibylles de l'avenir, ils exercent sur nous un pouvoir, — une tyrannie de plaisir et de douleur; ils font de nous ce que nous n'étions pas, — ce qu'ils veulent; ils nous effraient des visions du passé, nous font trembler devant des ombres évanouies. — Cela est-il vrai? Le passé est-il autre chose qu'une ombre? Que sont les rêves? Des créations de l'âme? — L'âme peut produire des substances, peupler les mondes de sa création d'êtres plus brillants que tout ce qui a existé jusqu'à ce jour, et animer des formes qui survivront à toute chair. Je voudrais retracer une vision que j'ai rêvée peut-être dans le sommeil; car en elle-même, une pensée, une pensée du sommeil peut embrasser des années, et résumer une longue vie en une heure.
Je vis deux êtres dans tout l'éclat de la jeunesse; ils étaient sur une colline verdoyante et d'une pente douce, la dernière d'une longue chaîne de collines qu'elle terminait comme un promontoire, excepté qu'il n'y avait pas d'océan qui baignât sa base, mais un vivant paysage, et une mer de bois et de maisons, et les demeures des hommes ça et Ta disséminées, et la fumée s'élevant des toits rustiques en ondoyants flocons; — cette colline était couronnée d'un diadème d'arbres rangés en cercle, qu'y avait placés non le
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caprice de la nature, mais celui de l'homme : ces deux êtres, une jeune fille et un jeune homme, étaient la qui contemplaient, — elle, ce spectacle beau comme elle, — mais lui ne regardait qu'elle ; et tous deux étaient jeunes, et l'une était belle; et tous deux étaient jeunes, — mais leur jeunesse ne se ressemblait pas. Comme la lune charmante au bord de l'horizon, la jeune fille touchait au moment d'être femme ; le jeune homme comptait quelques étés de moins, mais son cœur avait de beaucoup devancé son âge, et h ses yeux il n'y avait qu'un visage aimé sur la terre, et ses rayons l'éclairaient en ce moment; il l'avait contemplé jusqu'à ce que dans son cœur son empreinte fût devenue ineffaçable; il ne vivait, ne respirait qu'en elle; elle était sa voix; il ne lui disait rien, mais dès qu'elle parlait, toutes ses fibres étaient ébranlées; elle était sa vue, car ses regards suivaient les siens; il ne voyait que par ses yeux, qui coloraient pour lui tous les objets; — il avait cessé de vivre dans lui-même; elle était sa vie, l'océan où venait aboutir le cours de ses pensées; au son de sa voix, au contact de sa main, son sang refluait ou coulait plus rapide, et son visage changeait tumultueusement, — sans que son cœur connût la cause de son agonie. Mais elle ne partageait pas ces tendres sentiments; ses soupirs n'étaient pas pour lui; il était pour elle un frère, — et pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait point de frère, si ce n'est celui à qui son amilié enfantine avait donné ce nom ; elle était l'unique rejeton d'une race antique et honorée *. — C'était un nom qui lui plaisait et lui déplaisait tout ensemble. — Et pourquoi? Le temps le lui apprit douloureusement — quand elle en aima un autre ; en ce moment même elle en aimait un autre, et elle était au sommet de cette colline, regardant au loin si son coursier volait rapide comme son impatience.
Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. Je vis un vieux manoir, et devant ses murs un coursier caparaçonné : dans un antique oratoire se trouvait le jeune homme dont j'ai parlé; — il était seul et pâle, et se promenait de