‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 44 sur 83 · LE RÊVE. 2G · texte numérisé non relu

LE RÊVE. 2G

long en large; bientôt il s'assit, prit une plume, et traça des

mots que je ne pus deviner; puis il appuya sur ses mains sa lôte inclinée, et parut en proie à une agitation convulsive; — puis il se leva, et de ses dents et de ses mains tremblantes déchira en morceaux ce qu'il avait écrit, mai3 il ne versa pas de larmes. Et il se calma, et une sorte de tranquillité parut sur son front. En ce moment, la femme qu'il aimait entra; elle souriait, son visage était serein, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de lui; — elle savait, car c'est une chose qui s'apprend vite, que sur le cœur de ce jeune homme se projetait son ombre, et elle voyait qu'il était malheureux, mais elle ne voyait pas tout 5 . Il se leva, et lui prit la main avec une froide douceur; un instant, d'ineffables pensées se peignirent dans ses traits, puis elles s'évanouirent ainsi qu'elles étaient venues; il laissa retomber la main qu'il tenait, et s'éloigna à pas lents; mais ce n'était point un adieu qu'il venait de lui dire, car ils se séparèrent en souriant ; il franchit la porte du vieux manoir, et, montant sur son coursier, il poursuivit sa route; et depuis, jamais plus il ne repassa cet antique seuil.

Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. L'adolescent était devenu homme : dans les déserts des climats brûlants il s'était fait une patrie, et son âme s'abreuvait des rayons de leur soleil ; des hommes à figure étrange et basanée l'entouraient; lui-même n'était plus ce qu'il avait été; il errait de mer en mer, de rivage en rivage. Une foule d'images se pressaient autour de moi comme des vagues, mais il faisait partie de toutes; et la dernière me le lit voir se reposant de la chaleur du midi, couché parmi des colonnes abattues, à l'ombre des murs en ruines qui avaient survécu aux noms de ceux dont ils étaient l'ouvrage; il dormait; h côté de lui paraissaient des chameaux, et près d'une source étaient attachés de nobles coursiers ; et un homme veillait, vêtu d'une robe flottante, pendant qu'autour de lui dormait le reste de sa tribu ; et au-dessus de leur tête se déployait un firmament bleu et sans nuage, d'une transparence si belle

et si pure, que dans le ciel il n'y avait de visible que Dieu 4 .

Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. La femme objet de son amour était devenue l'épouse d'un auîrc qui ne l'aimait pas mieux que lui . — Elle était dans sa patrie, à mille lieues de la sienne, a lui. — La elle vivait entourée d'une ceinture de beaux enfants, filles et garçons. — Mais quoi ! ses traits portaient l'empreinte de la douleur, le reflet prononcé d'un combat intérieur, et ses yeux inquiets et abattus semblaient chargés de pleurs qu'ils n'avaient pu répandre. D'où pouvait provenir sa prine? — Elle avait tou' ce qu'elle aimait, et celui qui l'avait tant aimée n'était pav là pour troubler, par de coupables espérances, de criminels désirs, ou une affliction mal comprimée, la pureté de ses pensées. D'où pouvait provenir sa peine ? Elle ne l'avait point aimé; elle ne lui avait jamais donné lieu de se croire aimé ; il ne se pouvait qu'il entrât pour quelque chose dans le chagrin qui minait son âme, — et qu'il fût pour elle un spectre du passé.

Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. Le pèlerin était de retour, — je le vis debout devant un autel; — une génie fiancée était auprès de lui. La figure de la jeune fille était belle, mais ce n'était point l'étoile qui avait lui sur son adolescence. Pendant qu'il était h l'autel, son front prit le même aspect, il éprouva le même tremblement qui, dans la solitude de l'antique oratoire, avait naguère agité son sein; et puis, — comme alors, — d'ineflables pensées se peignirent dans ses traits; — puis elles s'évanouirent ainsi qu'elles étaient venues, et il parut calme et tranquille, et il prononça les vœux nécessaires; mais il n'entendit pas ses propres paroles, et tous les objets tournèrent autour de lui. Dès lors il ne vit plus ni ce qui était, ni ce qui aurait dû être ; mais le vieux manoir, et la grande salle accoutumée, et l'appartement qu'il se rappelait encore, et le lieu, le jour, l'heure, le soleil et l'ombre, tout ce qui se rattachait à ce lieu et à cette heure, et enfin celle qui était l'arbitre de

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sa destinée, toutes ces choses lui revinrent en mémoire, et se placèrent entre la lumière et lui. Qu'avaient-elles à faire là en un pareil moment 5 ?

Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. La femme qu'il aimait, — oh ! comme la maladie de l'àme l'avait changée! son intelligence avait déserté sa demeure, ses yeux n'avaient plus leur éclat accoutumé, et son regard n'avait plus rien de terrestre; elle était devenue la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons de choses sans suite, et des formes impalpables et inaperçues des autres yeux étaient familières aux siens. C'est là ce que le monde appelle folie ; mais la folie des sages est d'un caractère bien plus profond, et c'est un don redoutable que le regard de la Mélancolie ; qu'est-ce autre chose que le télescope de la Vérité, qui dépouille la distance de ses illusions, nous fait voir la vie de près dans toute sa nudité, et ne rend la froide réalité que trop réelle.

Il survint un changement dans l'esprit de mon rêve. Le Pèlerin était seul comme auparavant; les êtres qui l'entouraient tout à l'heure étaient partis ou en guerre avec lui ; il était en butte aux traits du malheur et du désespoir, assiégé par la Haine et l'Hostilité; la douleur était mêlée à tout ce qu'on lui servait, jusqu'à ce qu'enfin, comme cet ancien roi de Pont 6 , les poisons avaient fini par former sa nourriture, et avaient perdu sur lui tout pouvoir ; il vivait de ce qui eût donné la mort à d'autres hommes; il avait pris pour amis les montagnes ; il conversait avec les étoiles et l'esprit vivant de l'univers, et ils lui enseignaient la magie de leurs mystères ; pour lui le livre de la Nuit était ouvert, et les voix de l'abîme lui révélaient une merveille, un secret. — Eh bien, soit!

Mon rêve est fini; il n'y survint aucun autre changement. C'était un rêve étrange que celui qui me traçait ainsi,

presque comme une réalité, le cours de ces deux destinées, — l'une se terminant dans la folie, — toutes deux dans le malheur.

NOTES

1 Dans la première édition de ce poème, lord Byron lui avait donné pour titre la Destinée. M. Moore dit que le poète répandit plus d'une larme en l'écrivant, et caractérise cet ouvrage avec beaucoup de justesse en le nommant la plus mélancolique et la plus pittoresque story of tcanderinrj life ( histoire d'une vie errante) qui soit jamais sortie de la plume et du cœur d'un homme. Ce poëme fut écrit à Diodati en juillet 4816.

* « Notre mariage, dit lord Byron en 4821, devait éteindre des inimitiés pour lesquelles nos pères avaient répandu tant de sang; il devait réunir deux riches patnmoines; il devait au moins ne donner qu'un seul cœur à deux personnes rapprochées par l'âge : elle est mon ainée de deux ans... —Et — voyez quel a été le résultat !.;. »

* J'ai longtemps aimé M. A. C, et je ne le lui ai jamais dit, quoiqu'elle l'ait découvert d'elle-même. Je me rappelle mes sensations, mais je ne puis les décrire. Tablettes de Byron, 4822.

* Ce portrait est on ne peut plus ressemblant : cette description de l'Orient est achevée. Le fond du tableau, le premier plan, le ciel, toutes les parties en sont disposées avec une telle harmonie, qu'aucun détail n'éclipse la figure principale. C'est souvent dans la plus légère et imperceptible touche que l'on aperçoit le plus la main du maître. Il suffit d'un rayon sorti du foyer de l'imagination du poète pour inonder de lumière l'esprit du lecteur. Walter Scott.

* Cette touchante peinture reproduit avec exactitude plusieurs détails que lord Byron a racontés en prose dans son memoranda sur sa disposition d'esprit la veille de son mariage. 11 se peint marchant à grands pas, en proie aux réflexions les plus mélancoliques à la vue de ses habits de noces. Le jour même de la célébration, il se promena seul dans la campagne, jusqu'à ce qu'on vint l'avertir pour la cérémonie. Ce fut a l'église qu'il vit, pour la première fois de la journée, sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta les mots consacrés après le prêtre ; mais un nuage obscurcissait ses yeux; ses pensées étaient ailleurs, et, lorsqu'il se réveilla en entendant les félicitations de ceux qui l'entouraient, il éuil marié! Moore.

* Mithridate.

LA

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