‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 45 sur 83 · LAMENT ATION D U TASSE · texte numérisé non relu

LAMENT ATION D U TASSE

Qu'elles sont longues les années! — comme elles pèsent sur les fibres agitées du poète, sur son âme au vol d'aigle, ces longues années d'outrage, de calomnie, d'injustice; cette accusation de folie, cette solitude d'un cachot f , ce cancer de l'âme ulcérée, alors qu'une soif impatiente de lumière et d'air dévore le cœur; et ces barreaux abhorrés, dont l'ombre hideuse, interceptant les rayons du soleil, porte au cerveau, par l'intermédiaire de ma prunelle convulsive, une sensation brûlante de pesanteur et de tristesse; et la Captivité sans voile, debout avec un rire moqueur sur le seuil de cette porte qui ne s'ouvre jamais, et ne laisse passer a travers les barreaux que le jour et des aliments sans saveur que j'ai mangés seul, jusqu'à ce qu'enfin ils ont perdu leur insociable amertume. Et je puis prendre mes repas comme une béte féroce, couché dans la caverne qui est ma tanière, — et peut-être — ma tombe f . Tout cela m'a miné et peut me miner encore; mais je dois le supporter. Je ne m'abaisse pas au désespoir, car j'ai lutté contre mon supplice; je me suis fait des ailes qui m'ont servi à franchir l'étroite enceinte des murs de mon cachot, et j'ai délivré de l'oppression le saint Sépulcre, et je me suis transporté au milieu des hommes et des choses divines; et mon génie, planant sur la Palestine, a chanlé la guerre sacrée entreprise en l'honneur de l'Homme-Dieu qui habita la terre et qui est au ciel, ce Dieu qui a daigné fortifier et mon corps et mon âme. Afin de rendre mes souffrances méritoires, j'ai employé le temps de ma captivité a chanter les pieux exploits des libérateurs de Solyme.

Mais j'ai terminé; — il est achevé ce travail plein de charmes; ô toi, fidèle amiï qui pendant plusieurs années as soutenu mon courage, si je mouille de larmes ton der-

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nier feuillet, sache que mes infortunes ne m'en ont arraché aucune. Mais toi, ô ma jeune création! 6 fille de mon âme! qui venais te jouer autour de moi et me sourire, dont la vue me faisait oublier mes malheurs, et toi aussi tu es partie, — et avec toi mes délices : et c'est pourquoi je pleure, et mon cœur saigne après ce dernier coup porté à un roseau déjà, brisé. Maintenant que je ne l'ai plus, que me resterat-il? car j'ai encore des douleurs a endurer, — et comment? je ne sais — Mais il y a dans mon intelligence une vigueur innée qui me fournira des ressources. Je ne me suis pas j laissé abattre, parce que je n'avais pas de remords ni de motifs d'en avoir; ils m'ont appelé fou, — et pourquoi? 6 Léonore! ne répondras-tu pas, toi, à cette question 8 ? En effet, il y avait folie à moi d'oser élever mon ^mour jusqu'à toi ; mais ce n'était pas une folie de l'intelligence : je connaissais mon tort, et si je supporte ma punition sans fléchir, ce n'est pas que je la ressente moins. Tu étais belle, et je n'étais point aveugle, voila le crime pour lequel on m'a séquestré du genre humain; mais, en dépit des tortures qu'on m'inflige, je puis encore, dans mon cœur, multiplier ton image; l'amour heureux se dissipe par la satiété; les amants malheureux sont les amants fidèles; leur destinée est de voir dépérir tout sentiment, hormis un seul ; et dans cette passion unique s'absorbent toutes les autres, comme des fleuves rapides se jettent dans l'Océan; mais notre océan, a nous, est sans fond et sans rivage.

J'entends au-dessus de ma téte les cris prolongés et furieux de ceux dont le corps et l'àme sont également captifs ; j'entends les coups de fouet qui les déchirent, et leurs hurlements qui redoublent, et leurs blasphèmes à demi articulés ! Il y a ici des hommes infectés d'un mal moral pire que la frénésie , des hommes qui se plaisent à tourmenter des âmes déjà maladives, à obscurcir encore par d'inutiles tortures le peu de lumière qui leur est laissée, à servir comme elle veut l'être la méchanceté cruelle de leur tyran *; c'est avec ces hommes et avec leurs victimes que

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