LA LAMENTATION DU TASSE. 26 M J
je suis classé; c'est au milieu de lels bruits et de tels spectacles que j'ai vécu de longues années, et que peut-être je terminerai ma vie : eh bien, soit! — alors du moins je goûterai le repos.
J'ai été patient, je le serai encore; j'avais oublié la moitié de ce que je voulais oublier, mais ces souvenirs se réveillent. — Oh ! que ne puis-je oublier comme on m'oublie! — Serai-je sans colère contre ceux qui m'ont renfermé dans ce lazaret d'innombrables douleurs, où le rire n'est pas de la gaieté, ni la pensée de l'intelligence, ni les paroles un langage, ni les hommes des hommes; où les cris répondent aux imprécations, les clameurs aux coups ; où chacun est torturé dans un enfer à part? — car nous sommes une foule dans nos solitudes. Ici les habitants sont nombreux, mais séparés les uns des autres par un mur dont l'écho répète les cris insensés de la folie. — Quand tous peuvent entendre, nul ne prête l'oreille a. la voix de son voisin, — nul ! excepté un seul, le plus misérable de tous, qui n'était pas fait pour être assimilé à ces êtres, et enchaîné entre des malades et des insensés. Serai-je sans colère contre ceux qui m'ont mis ici, qui m'ont avili dans l'opinion des hommes, m'ont privé de l'usage de mon intelligence, ont flétri mes pensées comme choses à fuir et a- craindre? Ces angoisses, ne les leur rendrai-je pas? ne connaîtront-ils pas aussi à leur tour les gémissements étouffés de celle souffrance intérieure qui lutte pour être calme, de celte froide douleur qui déconcerte le stoïcisme et ruine son triomphe? Non ! — je suis trop fier encore pour vouloir me venger; — j'ai pardonné aux princes leurs outrages, et je ne demande qu'à mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour l'amour de toi je déracine toute amertume de mon cœur; qu'a-t-etle à faire où tu habites ! — Ton frère hait, — je ne puis haïr «j tu n'as point de pitié, — je garde mon amour.
Vois un amour qui ne sait pas désespérer, mais qui, ayaui conservé toute son ardeur, est encore ce qu'il y a de
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meilleur en moi ; il habile dans les profondeurs de mon cœur clos et silencieux, comme habite la foudre au sein du nuage qui la recèle, enveloppée dans son noir et tournoyant linceul, jusqu'au moment où, la nue venant à êlre heurtée, le dard céleste part et vole! C'est ainsi qu'au choc électrique de ton nom, la pensée vive et prompte s'allume dans tout mon être, et pendant quelque temps tous les objets voltigent autour de moi tels qu'ils furent jadis ; — ils s'évanouissent, — je redeviens le même. Et pourtant ce ne fut point l'ambition qui donna naissance a mon amour ; je connaissais ton rang et le mien, et je savais qu'une princesse ne peut être l'amante d'un poète ; nulle parole, nul soupir ne trahit cet amour, il se suffisait à lui-même, il renfermait sa propre récompense ; et s'il s'est révélé dans mes yeux, hélas ! ils ont été assez punis par le silence des tiens, et toutefois je ne m'en plaignis point. Tu étais pour moi une relique sainte enfermée dans une châsse de cristal ; je l'adorais à une distance respectueuse, baisant avec humilité le sol consacré par ta présence, non parce que tu élais une princesse, mais parce que l'Amour t'avait revêtue de gloire et avait donné à tes traits une beauté qui me frappait d'effroi; — oh! non, ce n'était pas de l'effroi, c'était ce religieux respect inspiré par Dieu même; et dans cette sévérité adorable il y avait quelque chose qui surpassait toute douceur. — Je ne sais comment cela se faisait , — mais ton génie dominait le mien, mon étoile restait muette devant toi : — s'il y eut présomption à aimer ainsi sans but, cette fatalité douloureuse m'a coûté cher; mais tu es pour moi d'un prix qui surpasse tout à mes yeux, et sans toi je mériterais d'habiter cette cellule où m'a plongé l'injustice. Ce même Amour à qui je dois mes chaînes leur a été une moitié de leur poids; et, bien que l'autre moitié soit pesante encore, il m'a donné la force de la porter, d'élever vers toi un cœur où tu règnes sans partage, et de tromper les calculs de la douleur.
U n'y a rien là qui doive étonner. — Depuis ma nais-