LA LAMENTATION DU TASSE
sance mon âme s'est enivrée d'amour, Pamour s'est mêlé à tout ce que j'ai vu ici-bas; je me suis fait des idoles même des objets inanimés; au milieu des fleurs sauvages et solitaires, parmi les rochers au pied desquels elles croissent, ' je me créais un paradis où je m'étendais à l'ombre des arbreé ondoyants et rêvais sans compter les heures. Cette vie errante m'attirait des réprimandes; et les sages, me voyant, secouaient leurs vieilles têtes blanchies, et disaient qu'avec de tels matériaux on ne faisait que des hommes malheureux; qu'un pareil enfant finirait dans la douleur, et que les châtiments seuls pourraient me corriger; — . et alors ils me frappaient; et moi, je ne pleurais pas, mais je les maudissais dans mon âme, et retournais à mes retraites chéries pour y pleurer seul et me plonger derechef dans ces rêves qui naissent sans sommeil. Et a mesure que mes années augmentaient, je ne sais quel trouble confus, quelles douces peines vinrent remplir mon âme haletante; et tout mon cœur s'exhala en un besoin unique, mais indéGni, mobile, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,
— et cet objet était toi; et alors je perdis mon être, qui s'absorba tout entier dans le tien. — Le monde disparut,— tu anéantis pour moi la terre.
vu.
J'aimais la solitude; — mais je ne m'attendais guère à passer je ne sais quelle portion de ma vie séquestré de l'existence et n'ayant de communication qu'avec des insensés et leurs tyrans; si j'avais été Leur égal, depuis longtemps mon âme , comme la leur, eût contracté la corruption de * son tombeau ; mais qui m'a vu dans les convulsions de la démence ? qui m'a entendu délirer? Peut-être dans nos cellules nous souffrons plus que le matelot naufragé sur sa plage déserte; l'univers entier est devant lui, mon univers à moi est ici ; c'est à peine le double de l'espace qu'on devra accorder à mon cercueil. Lui du moins on mourant peat lever les yeux, et son dernier regard peut maudire le ciel;
— les miens ne se lèveront pas pour l'accuser, quoique la
voûte de mon cachot s'interpose comme un nuage entre le ciel et moi.
vin.
Cependant je sens quelquefois décliner mon intelligence 6 ; mais j'ai la conscience de son déclin ; — je vois des lumières inaccoutumées briller dans ma prison; parfois un étrange démon me tourmente et m'inflige mille petites douleurs imperceptibles à l'homme sain et libre, mais qui sont beaucoup pour moi, qu'ont si longtemps fait souffrir les tristesses du cœur, le défaut d'espace, tout ce qui se peut endurer, tout ce qui peut avilir. J'avais cru n'avoir d'ennemi que l'homme; mais il se peut que des esprits se soient ligués avec lui. — Toute la terre m'abandonne, — le ciel m'oublie; — en l'absence de toute protection, les puissances du mal peuvent essayer sur moi leur pouvoir — et triompher de la créature épuisée qu'elles attaquent. Pourquoi mon àme est-elle éprou vée dans celte fournaise comme l'acier dans le feu? parce que j'ai aimé, parce que j'ai aimé ce qu'on ne pouvait voir sans aimer, h moins d'être plus ou moins qu'un homme, et que moi
Il fut un temps où je sentais vivement; — ce temps n'est plus ; — mes cicatrices se sont durcies , sans quoi ma tôle se serait brisée contre ces barreaux, quand un rayon de soleil venait à les traverser comme pour insulter a ma misère;
— si je supporte, si j'ai supporté tout ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore qu'aucune parole ne peut exprimer, — c'est que je n'ai pas voulu mourir en sanctionnant par une mort volontaire le mensonge stupide à l'aide duquel on m'a emprisonné ici ; je n'ai pas voulu imprimer à ma mémoire, comme un sceau infamant, l'accusation de folie, appeler sur mon nom flétri la pitié des hommes, et signer moi-même la sentence prononcée par mes ennemis.
— Ce nom sera immortel. — Un jour ma prison sera un temple que les nations viendront visiter en souvenir de moi. Ferrare ! quand tu ne seras plus la résidence de tes ducs, quand lu tomberas et verras s'écrouler pierre à pierre tes