HISTOIRE VÉNITIENNE
Roulihdi. — Adieu , monsieur le Toyageur ; voyet-rons , roui grasseyé» et tous portes on eoitame étranger. Dépouilles les avantage! que roui tenei de rotre paye; oublies où tous êtes né ; regrettes que Dieu tous ait donné les traits que tous portes ; unon, c'est à peine si je croirai que tous ayei mis lo pied dans une gondole.
SBARSPEARE, Comme il vous plaira, acte IV, scène I. Note des Commentateurs.
C'est-à-dire que tous ares «té a Venise, Tille très fréquenté» par les jeunes Anglais de qualité de cette époque, et qui était alors ce que Paris est maintenant, — le siège de toute sorto do dissolutions.
On sait, ou du moins on doit savoir , que dans tous les pays catholiques, quelques semaines avant le mardi-gras, la population s'en donne a cœur joie; on achète le repentir avant de se faire dévot; et, sans distinction de rang ou d'état, chacun appelle a son aide le violon, la bonne chère, la danse, le vin, les masques, et autres choses qu'on peut avoir en les demandant.
Dès que la nuit a couvert le ciel de son manteau sombre (et plus il fait noir mieux cela vaut), commence l'heure moins prisée des époux que des amants; et la pruderie rejette au loin ses chaînes ; et la gaieté mobile se hausse sur la pointe des pieds, riant avec tous les galants qui l'assiègent ; et il y a des chansons et des refrains, des cris et des fredons, des guitares et toute sorte de musique.
Et il y a des costumes brillants, mais fantastiques, des nasques de tous les temps et de toutes les nations, des Turcs et des Juifs, des arlequins et des paillasses, des tours de force, des Grecs, des Romains, des niais d'Amérique et des Indous; on peut prendre le vêtement qu'on préfère, excepté
l'habit ecclésiastique, car dans ce pays-là il n'est permis à personne de se moquer du clergé; — ainsi, gare à vous, libres penseurs ! je vous en avertis.
Mieux vaudrait vous ceindre de ronces en guise d'habit et de culottes que de porter sur vous une seule nippe irrévérencieuse envers les moines ; dussiez-vous jurer que ce n'est que pour rire, on vous enverrait cuire au brasier de l'enfer; il n'est Gis de bonne mère qui n'attisât pour vous les feux du Phlégélon; pas un qui voulût dire une messe pour ralentir Pébullilion de la chaudière où l'on ferait bouillir vos os, à. moins pourtant de payer double.
Mais, à celte exception près, vous pouvez porter tout ce qu'il vous plaît, en fait de pourpoint, de cape ou de manteau, tels que vous pourriez les choisir à. Moumouth street et à la foire aux chinons, dans un but de gravité ou de bouffonnerie; et l'on trouve même en Italie des lieux semblables; seulement leur nom est plus joli , et prononcé avec un accent plus doux ; car, si j'en excepte Covent-Gardeu, je ne connais point en Angleterre de place appelée Piazza.
Celte époque de réjouissance s'appelle carnaval, mot qui, traduit, signifie « adieu à la chair. » On l'a nommé ainsi parce que le nom répond à la chose, et que pendant toute la durée du carême on se nourrit de poisson frais ou salé. Mais pourquoi on prélude au carême avec tant de gaielé, c'est ce que je ne saurais dire; peut-être est-ce par la même raison qui fait que nous trinquons avec nos amis au moment de les quitter, avant le départ de la diligence ou du paquebot.
vu.
Et ainsi ils disent adieu aux plats de viande, aux mets solides, aux ragoûts fortement épicés, et vivent pendant quarante jours de poissons mal apprêtés, n'ayant point de sauces pour les assaisonner; circonstance qui fait naître bien des soupirs et des grimaces, et plus d'un jurement qui répugnerait à ma muse, parmi les voyageurs accoutumés dès
leur enfance à manger leur saumon au moins avec la sauce aux anchois.
C'est pourquoi je prends l'humble liberté de recommander aux amateurs de « sauces au poisson », avant de s'embarquer, de prier leur cuisinier, leur femme ou leur ami de faire un tour au Strand, et d'acheter en gros (ou, s'ils sont déjà partis, de leur expédier par la voie la plus sûre) une provision de ketchup, desoy, de vinaigre du Chili et de sauce d'Harvey, ou, par le Seigneur! vous courez risque de mourir de faim pendant le carême;
C'est-à-dire si vous êtes de la religion romaine, et qu'étant à Rome vous vouliez faire comme les Romains, selon le proverbe; — car nul étranger n'est obligé de faire maigre : si donc vous êtes ou protestant, ou malade, ou femme, et que vous préfériez dîner en pécheur, avec un ragoût, — dînez, et ^llez au diable! Mon intention n'est pas d'être impoli; mais c'est là le châtiment, pour ne rien dire de pis.
Parmi tous les lieux où le carnaval était le plus gai an temps jadis, par les danses, les chansons, les sérénades, les bals, les masques, les mimes, les mystères, et par plus d'amusements que je n'en puis ou n'en pourrais jamais énumérer, Venise portait le grelot entre toutes les villes; — et au moment que j'ai choisi pour y placer mon histoire, la cité, fille 4e la mer, était dans toute sa gloire.
Elles ont encore de jolis visages ces Vénitiennes, des yeux noirs, des sourcils arqués, une expression charmante, comme celles qu'ont copiées d'après les Grecs les anciens artistes, mal imités par lés modernes; et lorsqu'on les voit appuyées sur leurs balcons, on les prendrait pour autant de Vénus du Titien (la meilleure est à Florence; — allez la voir, si vous voulez), ou on les dirait détachées d'un tableau de Giorgione,
ECPPO.
Dont les teinles sont d'une vérité et d'une beauté suprêmes ; et parmi tous les tableaux du palais Manfrini, celui-là, quel que soit le mérite des autres, est, selon moi, le plus ravissant : peut-être sera-t-il aussi de votre goût, et c'est pour cela que j'en parle dans mes rimes : ce n'est qu'un portrait de son fils, de sa femme et de lui ; mais quelle femme ! l'amour doué de vie 8 ;
L'amour plein de vie et grand comme nature, non l'amour idéal, non la beauté idéale , qui n'est qu'un beau nom, mais quelque chose de mieux, quelque chose de si réel, que tel devait être exactement le ravissant modèle; un objet qu'on achèterail, qu'on mendierait ou qu'on volerait s'il n'y avait pas impossibilité et honte à le faire : la figure rappelle, avec un peu de tristesse peut-être, une figure que vous avez vue, mais que vous ne verrez plus;
XIT.
Une de ces images qui voltigent autour de nous quand nous sommes jeunes et que nous fixons nos regards sur tous les visages. Hélas ï les charmes qui nous apparaissent un moment, la grâce suave, la jeunesse, la fraîcheur, la beauté qui agréent, nous en revêtons des êtres sans nom, astres dont nous ignorons, et ignorerons toujours, et la position et le cours, comme la pléiade égarée qu'on n'aperçoit plus icibas*.
Je disais donc que les Vénitiennes sont comme un portrait de Giorgione, et telles elles sont en effet, surtout vues a leur balcon (car la beauté gagne quelquefois à être regardée de loin), alors qu'elles se montrent, comme une héroïne de Goldoni, en dehors de la jalousie ou par-dessus la rampe; et, h vrai dire , elles sont pour la plupart très jolies et aiment un peu à se laisser voir, ce qui est vraiment dommage ;
Car les regards amènent des œillades, les œillades des soupirs, les soupirs des désirs, les désirs des paroles, et les
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paroles une lettre qui vole sur les ailes de Mercures aux pieds légers, lesquels font ce métier parce qu'ils n'en savent pas de meilleur; et alors Dieu sait tout le mal qui peut résulter quand l'amour lie deux jeunes gens d'une même chaîne, les rendez-vous coupables, les lits adultères, les enlèvements, les brisements de vœux, de cœurs et de lêtes.
Shakspcare, dans Desdémona, a représenté le sexe vénitien comme plein de beauté, mais de réputation suspecte ; et aujourd'hui encore, de Venise a Vérone, il est probable que les choses sont ce qu'elles étaient , excepté cependant que nous ne voyons plus un mari, sur un simple soupçon, étouffer une femme de vingt ans parce qu'elle a un « cavalier servente. »
Leur jalousie, si toutefois ils sont jaloux, est, à tout prendre, de bonne composition, non pareille à celle de ce noir démon d'Othello qui étouffe les femmes dans un lit de plume ; mais plus digne de ces joyeux compagnons qui, lorsque le joug matrimonial les fatigue, au lieu de se tourmenter le cerveau pour une femme , en prennent sur-le-champ une autre — ou celle d'un autre.
Vîtes-vous jamais une gondole ? Dans le doute, je vais vous en faire une description exacte : c'est un long bateau couvert, fort commun ici, sculpté k la proue, construit d'une façon légère, mais compacte, manœuvré par deux rameurs qu'on nomme <r gondoliers; » il glisse sur l'eau avec un air lugubre pareil à un cercueil placé dans un canot, et nul ne peut découvrir ce que vous y dites ou y faites.
Ces gondoles remontent et descendent les longues lagunes, ou passent sous le Riallo nuit et jour, vile ou lentement ; autour des théâtres, leur noire multitude attend sous sa livrée sombre , — mais il s'en faut de beaucoup qu'elles soient destinées U la tristesse, car parfois elles recèlent beau-
coup de gaieté, comme les voitures de deuil quand les funérailles sont finies.
Mais je reviens à mon histoire. C'était, il y a quelques années, trente ou quarante ans, plus ou moins; le carnaval était à son moment le plus brillant, de même que toute espèce de bouffonnerie et de déguisement ; une certaine dame alla voir les mascarades; je ne sais m ne puis deviner son vrai nom; nous l'appellerons donc Laure, s'il vous plaît, parce que c'est un nom qui entre dans mon vers avec facilité.
Elle n'était ni vieille, ni jeune, ni a cet âge que certaines gens appellent un « certain âge, » quoique ce soit, à mon sens, l'âge le plus incertain, vu que personne n'a pu me dire, et que je n'ai jamais pu, par sollicitations, cadeaux ou larmes, obtenir encore de qui que ce soit de nommer, définir, de vive voix ou par écrit, la période précise désignée par ce mot; — ce qui, sans contredit, est on ne peut plus absurde.
Laure était encore dans sa fraîcheur; elle avait mis le temps à profit. Le temps, de son côté, n'avait pas voulu être avec elle en reste de politesse, et l'avait traitée avec ménagement, en sorte qu'habillée elle avait fort bonne mine partout où elle allait; une jolie femme est toujours bien accueillie, et le déplaisir avait rarement rembruni le front de Laure : ses lèvres ne cessaient de sourire, et la flatterie de ses yeux noirs récompensait les regards attachés sur elle.
C'était une femme mariée ; c'est commode, parce que dans les pays chrétiens on se fait une loi de regarder avec plus d'indulgence les faux pas d'une femme mariée; tandis que s'il arrive aux demoiselles de faire quelque folie (à moins que dans l'intervalle un hyménée opportun ne vienne apaiser le scandale), je ne sais trop comment elles peuvent s'en tirer,
à moins qu'elles ne s'arrangent de manière à tenir la chose
secrète.
Son mari naviguait sur l'Adriatique, et faisait aussi de temps à autre des voyages dans d'autres mers ; et quand il était en quarantaine (précaution de quarante jours contre la maladie) sa femme montait parfois à son étage le plus élevé, d'où elle pouvait facilement apercevoir son vaisseau. C'était un marchand qui faisait le commerce avecAlep; son nom était Giuseppe, et par abréviation, Beppo.
Il était basané comme un Espagnol, brûlé par le soleil dans ses voyages, et parlant d'une taille avantageuse ; quoique teint, pour ainsi dire, dans une tannerie, c'était un homme plein de sens et de vigueur; — jamais marin ne gouverna mieux un navire. Elle, de son côté, quoique ses manières montrassent fort peu de rigueur, passait pour une femme a principes rigides, tellement qu'elle était presque réputée invincible.
Mais il y avait plusieurs années qu'ils ne s'étaient vus; certaines gens croyaient que son vaisseau avait fait naufrage; d'autres, qu'il s'était endetté et ne se pressait pas de revenir dans sa patrie ; plusieurs offraient de parier, ceux-ci qu'il reviendrait, ceux-là qu'il ne reviendrait pas; car jusqu'à ce que la perte les ait rendus sages, la plupart des hommes aiment à appuyer leur opinion d'une gageure.
On dit que leur dernière séparation avait été fort pathétique, comme le sont fréquemment ou doivent l'être les séparations; et ils eurent un pressentiment prophétique qu'ils ne devaient plus se revoir (sorte de sentiment moitié morbide, moitié poétique, que j'ai vu à une ou deux personnes), le jour où il laissa tristement agenouillée sur le rivage celte Ariane de l'Adriatique.
Et Laure attendit longtemps et versa quelques larmes;
beppo. 283 elle fut même tentée de prendre le deuil, ce qu'elle aurait fort bien pu faire. Elle perdit presque entièrement l'appétit, et ne put dormir la nuit d'un sommeil tranquille; au moindre bruit des volets et des jalousies, elle s'imaginait que c'était un voleur ou un esprit; elle jugea donc prudenl de se pourvoir d'un vice-mari, spécialement pour la protéger.
En attendant que Beppo fût de retour de sa longue croisière et vînt de nouveau réjouir son cœur fidèle, elle choisit (el que ne choisiront-elles pas, pour peu que vous ayez l'air de contrarier leur choix?), elle choisit un homme dont certaines femmes raffolent tout en en disant du mal; — c'était un petit-maître, dûment reconnu pour tel, un comte réunissant, disait-on, les avantages de la fortune à ceux de la naissance, et très libéral dans ses plaisirs.
Et puis c'était un comte, et puis il savait la musique et la danse, le violon, le français et le toscan, et ce dernier talent n'est pas d'une acquisition facile, veuillez bien le croire; car il est peu d'Italiens qui parlent l'étrusque pur. Il était aussi juge compétent en matière d'opéra, et connaissait le fort et le fin du brodequin et du cothurne; et nul auditoire vénitien ne pouvait laisser passer un chant, une scène, un air, dès qu'il avait crié : o Seccatura ! »
Son « bravo ! » était décisif, et ce témoignage flatteur était attendu par l'académie dans un respectueux silence; les musiciens tremblaient lorsqu'il promenait autour de lui son regard, dans la crainte qu'une fausse note ne leur échappât. Le cœur harmonieux de la prima donna battait violemment, tant elle redoutait la terrible condamnation de son a bah ! » ; le soprano, la basse, et jusqu'à la haute-contre, le souhaitaient à cinq brasses sous le IUalto.
Il patronisait les improvisatori, et lui-même était homme à improviser quelques stances, savait faire des vers, chanter une chanson, conter une histoire, vendait des tableaux, et
était aussi bon danseur que peuvent l'être les Italiens, quoique, en cela, ils cèdent assurément la palme aux Français; enfin c'était un cavaliero parfait, et il passait pour un héros, môme aux yeux de son valet de chambre.
Et puis il était fidèle autant qu'amoureux; en sorte qu'aucune femme (bien que ces dames soient un peu sujettes h jeter les hauts cris) ne pouvait se plaindre qu'il eût jamais mis de jolies âmes en peine; son cœur était de ceux qui nous attachent le plus, de cire pour recevoir, de marbre pour retenir. C'était l'un de ces amants de la bonne vieille école, qui deviennent plus constants à mesure qu'ils se refroidissent.
Il ne faut pas s'étonner qu'avec de tels avantages il eût tourné une tête de femme, quelque sage et posée qu'elle fût; — d'ailleurs Laure n'espérait plus que Beppo revînt; légalement il était comme n'existant plus : on n'avait reçu de lui ni lettres ni nouvelles, il ne donnait aucun signe de vie, et d(jaelle avait attendu plusieurs années; et véritablement, lorsqu'un homme ne veut pas nous faire savoir qu'il est vivant, il est mort, ou doit l'être.
xxxvi,
D'ailleurs (et Dieu sait que c'est un très grand péché) en deçà des Alpes chaque femme a pour ainsi dire le droit d'avoir deux hommes ; je ne saurais dire qui a le premier introduit cet usage, mais les cavaliers serventes sont chose commune, et personne n'y fait la moindre attention ; on peut appeler cet état de choses (pour ne rien dire de plus) un second mariage qui corrompt le premier.
Le mot en usage autrefois était « cicisbeo; » mais il es' devenu vulgaire et indécent; les Espagnols donnent à ce personnage le nom de a cortejo, » car la môme mode existe depuis quelque temps en Espagne; elle a pénétré du Pô jusqu'au Tage, et peut-être un jour franchira-t-elle la mer. Mais Dieu garde la vieille Angleterre de telles pratiques i
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car alors que deviendraient les dommages-intérêts et les divorces?
Toutefois je pense, avec tout le respect que je dois à la partie célibataire du beau sexe, que les femmes mariées méritent la préférence dans le tête-a-tête ou la conversation générale, — et cela soit dit sans application spéciale à l'Angleterre, à la France, ou à toute autre nation, — parce que ces dames connaissent le monde, sont a leur aise, et, étant naturelles, plaisent naturellement.
Il est bien vrai que la jeune miss, tendre boulon près d'éclore, est quelque chose de charmant; mais au premier abord elle est timide et gauche, tellement alarmée qu'elle en est alarmante; rougissant ou ricanant toujours; moitié pétulante, moitié boudeuse , et regardant sa maman , dans la crainte qu'il n'y ait à redire dans ce qui se passe autour d'elle; il y a de l'enfant dans tout ce qu'elle dit; — et puis, elles sentent toutes la tartine de beurre.
Donc « cavalier servente » est le mot en usage dans la bonne société, pour exprimer cet esclave surnuméraire, dont le poste est auprès de la dame, qui fait en quelque sorte partie de son vêtement, et n'obéit qu'à sa parole. Son emploi n'est pas une sinécure, comme bien vous pensez; il va chercher le carrosse, les domestiques, la gondole, et porte l'éventail, la palatine, les gants et le châle.
Avec toutes ces habitudes pécheresses, je dois dire que l'Italie est un pays qui me plaît beaucoup, à moi qui aime à voir chaque jour briller le soleil, et la vigne, sans avoir besoin d'espalier, courir en festons d'arbre en arbre, semblable au décor d'une comédie ou d'un mélodrame qui attire la foule, quand le premier acte se termine par une danse au milieu des vignobles imités du midi de la France.
J'aime, par un soir d'automne, sortir à cheval sans être
obligé de recommander à mon domestique d'avoir bien soin de rouler mon manteau en bandoulière, parce que le temps n'est pas des plus sûrs; je sais aussi que sur ma route, où la vue est charmée par le méandre des vertes allées, si quelque obstacle m'arrête, ce sont des voitures qui ploient sous le poids des raisins ; — en Angleterre , ce serait du fumier, des boues, ou une charrette de brasseur.
XLIÏI.
J'aime aussi a. dîner avec des beefigues , k voir le soleil se coucher avec l'assurance qu'il se lèvera demain, non en jetant un regard timide et clignotant h travers les brouillards du matin, comme l'œil terne et dolent d'un homme ivre, mais avec le ciel tout entier à lui; que la journée sera belle et sans nuage, et que je ne serai pas forcé d'emprunter la lueur de ces chandelles de deux liards allumées au milieu des vapeurs qu'exhale la chaudière fumante de Londres.
XLrv.
J'aime la langue de l'Italie, ce doux latin bâtard, suave \ comme les baisers d'une bouche de femme, qui résonne j comme s'il était écrit sur du satin, avec ses syllabes où le / doux midi respire, et ses liquides qui coulent avec tant de facilité qu'aucun son discordant n'y offense l'oreille, comme dans nos langues rudes et gutturales du nord, que nous sommes obligés de siffler et de cracher.
J'en aime aussi les femmes (pardonnez -moi ma folie) , depuis la paysanne h la joue fraîche et brune, aux grands yeux noirs qui vous envoient une volée de ces rayons qui disent tant de choses, jusqu'à la grande dame au front mélancolique, au teint plus clair, au regard vague et humide, le cœur sur les lèvres, l'àme dans les yeux, douce comme son climat, et radieuse comme son ciel.
Ève de cette terre, qui est encore le paradis ! beauté italienne! n'as-tu pas inspiré Raphaël, qui mourut dans les bras, et qui, dans les œuvres que nous légua son pinceau,
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rivalise avec tout ce que nous connaissons du ciel ou pouvons désirer? — Comment, même avec l'enthousiasme de la lyre, peindre par des paroles ta gloire passée et actuelle pendant qu'ici-bas le génie de Canova peut créer encore?
« Angleterre ! avec tous tes défauts je t'aime encore , » disais-je à Calais, et je ne l'ai pas oublié; j'aime à parler et à deviser autant qu'il me plaît; j'aime le gouvernement (mais ce n'est pas celui que nous avons); j'aime la liberlé de la presse et de la plume ; j'aime YHabeas corpus (quand nous le possédons) ; j'aime un débat parlementaire, surtout quand il ne se prolonge pas trop tard.
J'aime les impôts, pourvu qu'ils ne soient pas en trop grand nombre; j'aime un feu de charbon de terre, quand il n'est pas trop coûteux; j'aime le bifteck autant qu'un autre, et n'ai pas de répugnance pour un pot de bière; j'aime la température quand elle n'est pas trop pluvieuse, c'est-à-dire que j'aime deux mois de Tannée. Et qu'ainsi Dieu sauve le régent, l'Église et le roi ! ce qui veut dire que j'aime tout et toute chose.
Notre armée permanente et nos marins licenciés, la taxe des pauvres, la réforme, la dette nationale et la mienne, nos petites émeutes seulement pour montrer que nous sommes un peuple libre, nos légères banqueroutes dans la gazette, notre climat brumeux, nos femmes glaciales, toutes ces choses, je puis les pardonner ou les oublier; j'ai d'ailleurs beaucoup de vénération pour nos récentes gloires, et suis fâché seulement que nous les devions aux tories.
lu
Mais je reviens à mon histoire de Laure, — car je m'aperçois que la digression est un péché qui, peu a peu, devient très ennuyeux pour moi, et pourrait fort bien aussi déplaire au lecteur, — l'indulgent lecteur qui peut devenir plus exigeant, et, sans égard pour les aises de l'auteur,
manifester le désir formel de savoir où il veut en venir : position critique et embarrassante pour un poëte.
Oh! que n'ai-je l'art d'écrire facilement des choses d'une lecture facile! que ne puis-je escalader le Parnasse où siègent les muses qui inspirent ces jolis poèmes dont le succès est assuré! avec quel empressement j'imprimerais (pour enchanter le monde) une histoire grecque, syrienne ou assyrienne, et vous vendrais, mêlés à du sentimentalisme occidental, des échantillons du plus bel orientalisme!