LXVI1I
Pour ma part, je n'aijamais pu comprendre pourquoi des femmes sans pudeur... — mais je ne veux pas discuter maintenant une chose qui est le scandale du pays ; seulement je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi; et si j'étais en robe à. rabat, de manière à pouvoir déclamer autant qu'il me plairait, je prêcherais sur cette matière tant et tant, que Wilberforee et Romilly citeraient mon homélie dans leurs prochains discours.
Pendant que Laure regardait et était regardée, souriant et parlant sans savoir comment ni pourquoi ; pendant que les dames de sa connaissance contemplaient d'un œil jaloux ses airs et son triomphe, et que des cavaliers élégamment vêtus défilaient devant elle, s'inclinaient en passant, et se mêlaient à son babil, un homme, plus que tous les autres, tenait ses regards fixés sur elle avec une rare persévérance.
C'était un Turc couleur d'acajou; Laure le vit et fut d'abord contente, parce que les Turcs sont grands partisans de la philogynie, bien que la manière dont ils en usent avec leurs femmes soit déplorable; on dit qu'ils achètent une pauvre femme comme on achète un cheval, et la traitent comme un chien : ils en ont plusieurs, quoiqu'ils ne les fassent jamais voir; la loi leur accorde quatre épouses, et des concubines a ad libitum. »
Ils les enferment, les voilent et les gardent chaque jour; c'est à. peine si on leur permet de voir leurs parents du sexe masculin ; en sorte que leurs moments ne s'écoulent pas aussi gaiement qu'on le suppose parmi les nations du nord; et puis leur réclusion doit leur donner un air pâle ; et comme les Turcs abhorrent les longues conversations, leurs journées se passent à ne rien faire ou a se baigner, à soigner leurs enfants, k faire l'amour et à se parer.
LXXH.
Elles ne savent pas lire, et par conséquent ne se mêlent pas
de critique littéraire ; ni écrire, ce qui fait qu'elles n'affectent pas te rôle de muses; elles ne font ni jeux de mots ni épigrammes, n'ont ni romans, ni sermons, ni pièces de théâtres, ni revues. — Le savoir dans le harem vous ferait bientôt un joli schisme! mais fort heureusement que ces beautéslà ne sont pas des « bas-bleus. » Nul Bolherby ne s'empresse de venir leur montrer « un passage charmant dans le dernier poème qui a paru. » ^
Là, point de rimeur antique et solennel qui, ayant toute sa vie péché h la gloire pour n'attraper jamais qu'un goujon a la fois, n'en continue pas moins sa pôche avec ostentation, et reste ce qu'il était, le « Triton des fretins », le sublime de la médiocrité, le fou de sens rassis, l'écho d'un écho, le pédagogue des femmes beaux-esprits, des poètes en herbe, — et, pour tout dire, un sot,
Débitant fièrement ses oracles en phrases pompeuses , laissant tomber un bon approbateur qui n'est pas bon en droit ; bourdonnant comme les mouches autour de toute clarté
nouvelle, la plus bleue des mouches bleues ; vous fatiguant de son blâme, vous torturant de ses éloges, avalant toute crue le peu de réputation qu'il peut attraper, traduisant des langues dont il ne connaît pas même l'alphabet, et suant des pièces si médiocres que de mauvaises seraient meilleures.
On déleste un auteur qui n'est qu'auteur, un de ces hommes en uniforme de fou, barbouillés d'encre, si nerveux, si habiles, si susceptibles et si jaloux, qu'on ne sait que leur dire ni qu'en penser, à moins de gonfler ces ballons d'orgueil avec une paire de soufflets; les plus fats d'entre les fats sont préférables à ces rognures de papier, à. ces mouchures mal éteintes du flambeau de la nuit.
Nous en voyons plusieurs de celte espèce ; nous en voyons d'autres aussi qui sont hommes du monde, qui connaissent le monde comme des hommes doivent le connaître : Scott,
Ilogers, Mooro, et tous ces confrères d'élite, qui pensent h autre chose encore qu'à la plume; mais pour les enfanls de la sottise, ces hommes qui voudraient passer pour des gens d'esprit et ne savent pas être des gens comme il faut, je les laisse à leur aie thé est prêt » de chaque jour, à leur élégante coterie, à leur femme de lettres.
Les pauvres et chères musulmanes dont je parle n'ont aucun de ces hommes instructifs et agréables ; l'tm d'eux serait pour elles une nouvelle invention, aussi inconnue que les cloches dans un clocher turc ; je pense qu'il ne serait peutêtre pas mal ( bien que les projets les mieux semés produisent quelquefois une mauvaise récolte ) d'envoyer un auteur en mission pour prêcher dans ces pays-la notre usage chrétien des parties du discours.
Point de chimie qui leur révèle ses gaz; pas de cours de métaphysique; aucune bibliothèque circulante qui recueille au passage les romans religieux, les contes moraux, les tableaux de mœurs contemporaines ; point d'expositions annuelles de peinture; elles ne suivent pas le cours des étoiles du haut de leurs mansardes, et, grâce à Dieu, n'étudient pas les mathématiques.