LXXXVIII
« Monsieur, » dit le comte, dont le front commença singulièrement k se rembrunir, « votre présence inattendue en ce lieu m'oblige k vous en demander le motif. Je veux croire que c'est une méprise; je l'espère du moins, et, pour couper court k tout compliment, je l'espère dans votre intérêt; vous me comprenez, sans doute, ou je me ferai comprendre. » — a Monsieur, » dit le Turc, « ce n'est pas du tout une méprise.
« Cette dame est ma femme ! » Jugez de l'étonnement qui se peignit sur le visage de la clame ; elle changea de couleur, et ce n'était pas sans raison ; mais là où une Anglaise s'éYa-
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nouirait, les Italiennes ne vont pas si loin ; elles se bornent a se recommander un peu à leurs saints, et puis reviennent a, elles, complètement ou peu s'en faut; ce qui épargne beaucoup d'esprit de corne de cerf, de sels, d'eau jetée au visage, et de lacets coupés, comme c'est l'usage en pareil cas.
Elle dit, — que dit-elle ? pas un mot ; mais le comte, considérablement calmé par ce qu'il venait d'entendre, invite poliment l'étranger à entrer : « Nous discuterons ces matières beaucoup mieux à la maison, » lui dit-il ; a ne nous ridiculisons pas en public, en faisant une scène et une esclandre; tout ce que nous y gagnerions serait de faire causer et rire à nos dépens. »
Ils entrent et demandent qu'on serve le café. — Le café vient, breuvage que prennent également les Turcs et les chrétiens, quoique la manière de le préparer ne soit pas la môme. Alors Laure , qui a recouvré ses esprits , et à qui la parole est revenue, s'écrie : « Beppo ! quel est votre nom païen? Dieu me bénisse! votre barbe est d'une merveilleuse longueur ! Comment se fait-il que vous soyez resté si longtemps absent? Ne comprenez-vous pas combien c'était mal à vous ?
cr Êtes-vous bien réellement et véritablement Turc? Avezïous épousé d'autres femmes ? Est-il vrai qu'elles se servent de leurs doigts en guise de fourchette? sur ma parole, voila le plus joli chàle que j'aie jamais vu ! voulez-vous me le donner? On dit que vous ne mangez point de porc. Comment avez-vous fait pendant tant d'années pour... — Dieu me bénisse ! ai-je jamais ? non, non, jamais je n'ai vu un homme jaunir à ce point! Votre foie est-il malade?
xcm.
« Beppo ! cette barbe ne vous sied pas bien ; avant que vous ayez vieilli d'un jour, elle sera coupée : pourquoi la portez-vous? Oh! j'oubliais; — dites-moi, ne trouvez-vous pas que ce climat-ci est plus froid ? Quel air vous avez ! Vous
ne sortirez pas dans ce singulier costume, de peur que quelqu'un ne vous reconnaisse et n'aille conter votre histoire. Comme vos cheveux sont courts! mon Dieu! comme ils ont grisonné ! »
Que répondit Bcppo à toutes ces questions? je n'en sais rien. Il avait été jeté sur le rivage où fut Troie anciennement, où aujourd'hui il n'y a plus rien ; comme de raison, on en avait fait un esclave, lui donnant pour tout salaire du pain et la bastonnade, jusqu'à ce que, certaines bandes de pirates ayant débarqué dans une baie voisine, il s'était réuni a ces vauriens, avait prospéré, et était devenu un renégat de réputation équivoque.
Et il devint riche, et avec la richesse lui vint an si violent désir de revoir sa patrie, qu'il regarda comme un devoir d'y rentrer, et de ne pas rester toute sa vie écumeur de mer ; il lui arrivait parfois de sentir en lui-même un vide, comme Robinsondans son île; il loua donc un navire venant d'Espagne et se rendant à Gorfou : c'était une belle polacre, ayant douze hommes d'équipage et chargée de tabac.
Il s'embarqua, non sans courir de grands risques, emportant avec lui ses richesses (acquises Dieu sait comment), et il gagna le large, quelque téméraire que fût cette entreprise ; il dit que la Providence l'avait protégé ; — pour ma part, je ne dis rien, — de peur de différer d'opinion avec lui ; — n'importe, le navire fut équipé, mit a la voile et eut une heureuse traversée, sauf trois jours de calme a la hauteur du cap Bone.
xcvn.
Arrivé à Corfou , il transporta à bord d'un autre navire son chargement, sa personne et son équipage, et se fit passer pour un marchand turc, faisant le commerce de diverses marchandises dont je ne me rappelle plus le nom. Quoi qu'il en soit, il se tira d'affaire par cette ruse, sans quoi on l'aurait peut-être fusillé; et c'est ainsi qu'il débarqua a Venise, pour
DEPPO. — NOTES.
y reprendre sa femme, sa religion, sa maison et son nom chrétien.
xcvm.
Sa femme le reçut; le patriarche le rebaptisa (notez qu'il fit un cadeau à l'église); il quitta ensuite le costume qui le déguisait, et emprunta pour un jour les habits du comte. Ses amis, après sa longue absence , ne l'en estimèrent que davantage, voyant qu'il avait de quoi leur donner d'excellents dîners, dans lesquels il leur prêtait souvent a rire par ses histoires; — mais je n'en crois pas la moitié.
Quoi qu'il eût souffert dans sa jeunesse, l'opulence et le plaisir de conter indemnisèrent sa vieillesse; bien que Laure le fit quelquefois enrager, j'ai su que le comte et lui ne cessèrent pas d'être amis. Me voilk arrivé au bout d'une page qui, étant terminée, terminera cette histoire ; il serait a désirer qu'elle eût fini plus tôt; mais une fois entamées, les histoires s'allongent on ne sait trop comment 7 .
NOTES
i Beppo fut écrit à Venise en octobre 48IT, et acquit, aussitôt après sa publication (mai 4 818 ), une immense popularité. Les lettres de Byron prouvent qu'il attachait dans le principe peu d'importance à cette composition ; il était loin de croire avoir ouvert une nouvelle route où son esprit était destiné à obtenir les plus beaux triomphes. —«J'ai composé, dit-il à M. Murray, un poème humorous dans le genre de Whistlecraft; il est fbndé sur une anecdote vénitienne qui m'a beaucoup amusé; il a pour titre Beppo : c'est l'abréviation do Giuseppo, qui est le Joseph italien. On y trouve de la politique et beaucoup d'audace. » — Et ailleurs r — « Whistlecraft est mon modèle immédiat; mais Bcrni est le père de ce genre do composition. 11 convient, selon moi, on ne peut mieux à notre langue. Nous en ferons l'épreuve .* cela servira au moins à prouver que je puis traiter des sujets gais, et à me justifier de l'accusation de monotonie. » Lord Byron voulait que M. Murray acceptât Beppo comme un cadeau, ou, pour nous servir de son expression, «comme compris dans le traité relatif au quatrième chant de Childe-Harold. » — 11 ajoutait: — « Je vous en enverrai d'autres dans le même genre, car je connais le genre de vie des Italiens ; et quant aux vers et à la peinture des passions, je suis encore passablement vigoureux.»
5 Roger Ascii am, précepteur de la reine Elisabeth, dit dans son Maître d'école : — « Quoique je n'aie passé que neuf jours à Venise, j'y ai vu, dans ce court intervalle, plus de libertés pécheresses que je n'en ai entendu / rapporter à Londres eu neuf ans. »
8 Cette description ne paraît pas être basée sur l'histoire. Suivant Vasari et d'autres, Giorgione ne fut jamais marié, et mourut jeune.
* Quœ septem die», tex tamen esse soient.
Ovid.
• Lorsque Brummel fat obligé de se retirer en France, il ne savait pas un mot de français, et il prit une grammaire pour étudier cette langue. Notre ami Scrope Davics, auquel on demandait quels étaient les progrès de Brummel en français, répondit que — « Brummel avait été arrêté, comme Napoléon, parles éléments. «J'ai mis ce calembour dans Deppo. C'est un échange de politesse, et non un vol : car Scrope a fait son profit dans plusieurs dîners, comme il en est convenu lui-même, de bons mots que je lui avais dits le matin. B. \ %2\.
« Les officiers de paix.
t « Vous me demandez, dit lord Byron dans une lettre écrite en mo, un volume sur l'Italie. Je suis peut-être plus en état que tout autre Anglais de connaître, en effet, les habitudes de ce peuple, ayant vécu avec des Italiens et dans certains endroits où aucun Anglais n'avait résidé avant moi (dans la Romagne, par exemple); mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne voudrais pas traiter un pareil sujet. Leur morale n'est pas notre morale, leurs mœurs ne sont pas nos mœurs : nous ne les comprendrions pas; leur éducation couventuellc, l'amoureux servage de leurs cavaliers, leurs habitudes de pensée et de vie domestique, sont entièrement différentes des nôtres, et la différence est d'autant plus frappante que vous vivez plus intimement avec eux. Je ne connais pas de moyens de faire connaître un peuple à la fois réservé et débauché, sérieux de caractère et bouffon dans ses amusements, susceptible d'impressions, de passions, qui sont à la fois soudaines et durables, ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation. Ils n'ont pas de société, au moins ce que nous appelons ainsi, comme on peut le voir dans leurs comédies. Ils n'ont pas de véritable comédie, môme dans Goldoni, parce qu'il n'existe pas de société que l'on puisse peindre sur le théâtre. Leurs conversazioni ne sont pas du tout une société. Ils vont au théâtre pour parler, et en compagnie pour se taire. Les femmes s'asseyent en cercle, les hommes se rassemblent en groupes, ou bien encore ils jouent au loto reale de très petites sommes. Leurs académies sont des concerts comme les nôtres, avec une meilleure musique et plus de dehors. Ce qu'ils ont de mieux, ce sont les bals de carnaval et les mascarades, alors que chacun abdique sa raison pour six semaines. Après leur dîner et leur souper, ils improvisent des vers et font des plaisanteries, mais dans un goût qui ne nous conviendrait nullement, à nous autres gens du Nord. Quant à leur intérieur, l'opposition est encore plus grande. Les femmes, depuis celle du pêcheur jusqu'à la plus grande dame ont certaines règles, certaines traditions, certain décorum, qui forment en
DEPPO. — NOTES.
quelque sorte les règles du jeu de l'amour, règles qui souffrent peu de déviations ; elles sont extrêmement tenaces, et jalouses comme des furies, ne permettant même pas à leurs amants de se marier si elles peuvent l'empêcher, et les gardant à côté d'elles en public, et dans leur intérieur aussi près qu'elles le peuvent ; en un mot, elles changent le mariage en adultère régularisé. Un mot explique cette conduite : elles se marient pour leur famille et aiment pour elles-mêmes. L'exacte fidélité envers un amant est un devoir d'honneur, tandis qu'elles regardent leur mari comme nn marchand qu'il faut contenter, et voilà tout. Lorsqu'on parle du caractère d'une personne, femme ou homme, on ne la juge pas d'après sa conduite comme épouse ou comme époux, mais comme maîtresse ou comme amant. Si j'avais à écrire un in-quarto, je ne pourrais qu'amplifier ce que je viens de résumer en peu de mots.»
AVERTISSEMENT
« Celui qui remplissait alors cette place était un gentilhomme polonais, nommé Mazcppa, né dans le palatinat de Podolie ; il avait été élevé page de. Jean-Casimir, et avait pris à sa cour quelque teinture des belles-lettres. Une intrigue qu'il eut dans sa jeunesse avec la femme d'un gentilhomme polonais, ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche, et le laissa aller en cet état. Le cheval, qui était du pays de l'Ukraine, y retourna, et y porta Mazeppa, demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans le secoururent : il resta longtemps parmi eux, et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques; sa réputation, s'augmentant de jour en jour, obligea le czar à le faire prince de l'Ukraine, n
(Voltaire, Histoire de Charles XII, p. I9C.)
« Le roi , fuyant et poursuivi , eut son cheval tué sous lui ; le colonel Giéta , blessé et perdant tout son sang , lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval dans la fuite ce conquérant qui n'avait pu y monter pendant la Datante. » — P. 2l6.
« Le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était se rompit pendant la marche ; on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s'égara pendant la nuit dans un bois; là, son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous côtés. *» — P. 218».
C'était après la terrible journée de Pultawa, alors que la fortune abandonna le royal Suédois; tout autour, le sol était jonché des cadavres d'une armée qui avait combattu et versé
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son sang pour la dernière fois. La puissance et la gloire des armes, déesses inconstanles comme les hommes, leurs adorateurs, avaient passé au czar victorieux, et les murs de Moscou étaient en sûreté une fois encore, jusqu'au jour redoutable et funeste qui, dans une année plus mémorable, devait éclairer la honte et la défaite d'un nom plus haut, d'une armée plus puissante, uu naufrage plus grand, une chute plus profonde, coup de tonnerre qui vint frapper un homme et ébranler le monde.
Telle était la fortune de la guerre; Charles, blessé, avait enfin appris à fuir; la nuit, le jour, le voyaient traverser en fugitif les campagnes elles rivières, couvert de son sang et de celui de ses sujets; car des milliers périssaient pour protéger cette fuite, et pas une voix ne s'élevait pour gourmander l'ambition à cette heure d'abaissement où la vérité n'avait plus rien à redouter du pouvoir ; son cheval est tué, Giéta • lui donne le sien, — et va mourir prisonnier des Russes. Celui-là aussi succombe après plusieurs lieues d'inutiles fatigues courageusement soutenues ; et c'est dans la profondeur des forêts, a. la lueur lointaine des feux des sentinelles et de ceux des ennemis qui l'entourent, c'est là qu'il faut qu'un roi étende son corps fatigué. Est-ce pour conquérir de tels lauriers, un tel repos ; que les nations s'épuisent en efforts ? Accablé de douleur et de fatigue, on le dépose au pied d'un arbre; le sang de ses blessures est figé; ses membres sont engourdis ; la nuit est froide et sombre ; la fièvre qui échauffe son sang lui refuse la faveur passagère d'un sommeil agité : et cependant, au milieu de tout cela, il supporte en roi son adversité, et dans celte extrémité douloureuse, il fait do 6es souffrances les vassales de sa volonté : elles demeurent en lui muettes et subjuguées, comme naguère autour de lui les nations.
Quelques généraux l'accompagnent, — hélas! bien peu, débris échappés au désastre d'une seule journée ; mais celte petite troupe est héroïque et fidèle. Tous s'étendent par terre,
tristes et silencieux, auprès du monarque et de son coursier ; carie danger met de niveau l'homme et la brute, et la nécessité les rend égaux. Parmi eux est Mazeppa, l'helman de l'Ukraine, le guerrier calme et intrépide; il prépare sa couche sous un chêne vieux et robuste comme lui. Mais d'abord , bien qu'exténué par cette longue marche, le prince des Cosaques panse son coursier, lui fait une litière de feuilles, peigne sa crinière et ses fanons, desserre sa sangle, lui ôlc la bride, et se réjouit de le voir manger; car jusqu'à ce moment il avait craint que son cheval fatigué ne refusât de brouter sous la rosée de la nuit : mais il était aussi robuste que son maître, et peu difficile en fait de litière et de nourriture. Il était vif et docile tout à la fois, et faisait tout ce qu'on exigeait de lui ; velu, agile et vigoureux, il emportait son maître en vrai coursier tartare, obéissait à sa voix, venait à son appel, et le reconnaissait au milieu d'une foule : eût-il été entouré de milliers d'hommes , — par une nuit ténébreuse et sans étoiles, — depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, ce cheval suivait son maître comme un faon.
Cela fait, Mazeppa étend sur la terre son manteau, et pose sa lance contre le tronc du chêne. Il examine si ses armes sont en bon état, si elles n'ont pas^ souffert de la longue marche de cette journée, si la poudre est dans le bassinet, si la pierre est solidement attachée au chien ; — il parcourt de la main la poignée et le fourreau de son sabre, regarde s'ils n'ont point endommagé son ceinturon. — Alors seulement le guerrier vénérable lire de son havresac et de sa cantine ses petites provisions, qu'il offre en totalité ou en partie au monarque et à ses compagnons , avec beaucoup moins de façons que ne feraient des courtisans à un banquet. Charles, avec un sourire, partage un instant ce frugal repas, pour manifester une gaieté feinte, et se montrer supérieur à la fois et à ses blessures et à son malheur; — puis il dit : c De toute notre troupe, bien qu'elle se compose de gens au cœur ferme, au bras fort, également aguerris aux escarmou-
ches, à la marche ou au métier de fourrageur, nul, j'en suis sûr, n'en a moins dit et n'en a plus fait que toi, Mazeppa ! Depuis Alexandre, jamais on n'a vu sur terre de couple aussi bien assorti que ton Bucéphale et toi : toute la gloire de la Scythie doit baisser pavillon devant la tienne, quand il s'agit de franchir au galop les champs et les rivières. » Mazeppa répondit : « Maudite l'école où j'ai appris à monter à cheval ! » — « Pourquoi cela, vieil hetman, » reprit Charles, « puisque tuas si bien appris à exceller dans cet art? » Mazeppa dit: o Ce serait une longue histoire , et nous avons encore bien du chemin a faire, avec une escarmouche par-ci par-là contre un ennemi qui est dix contre un , avant que nos chevaux puissent brouter a l'aise au delà du rapide Boryslhène ; et , Sire, vos membres doivent avoir besoin de repos; je servirai de sentinelle à votre troupe. » — « Je veux, » dit le monarque suédois, «que tu me contes cette histoire, peut-être me procurera-t-elle le bienfait du sommeil ; car en ce moment c'est vainement que mes yeux l'appellent. »
— « Eh bien! dans cet espoir , Sire , je vais remonter le cours de mes soixante-dix ans de souvenirs. J'étais, je crois, dans mon vingtième printemps, — oui, c'est cela; — à cette époque Casimir était roi, — Jean-Casimir; — j'ai été son page pendant six ans, dans mon jeune âge; c'était un monarque savant, ma foi ! et qui ne ressemblait guère à votre majesté: il ne faisait pas la guerre, celui-là, et ne gagnait pas des royaumes pour les reperdre ensuite; et, sauf les débals de la diète de Varsovie, son règne s'écoula dans un repos tout à fait messéant. Ce n'est pas qu'il n'eût aussi ses tracas; il aimait les muses et les femmes; et quelquefois elles sont si fantasques, qu'il lui arriva souvent de souhaiter d'être au milieu des camps; mais sa mauvaise humeur une fois passée, il prenait une autre maîtresse ou un nouveau livre; et puis il donnait des fêles prodigieuses, — tout Varsovie accourait à son palais pour admirer sa cour splendide et la dignité princière de ses dames et de ses seigneurs : c'était le Salomon de la Pologne ; ainsi l'appelaient ses poêles, à l'exception d'un seul, qui, ne recevant pas de pension, fil une t. ii. 20
satire, et se vanta de ne pas savoir flatter. C'était uneconr de tournois et de bateleurs, où chacun s'essayait k versifier: je me rappelle avoir moi-même fait des vers, et composé des odes que je signais : « Thyrsis au désespoir. » Il y avait Ik un certain palatin, un comte de haut lignage, riche comme une mine de sel ou d'argent; il était fier, vous le croirai sans peine, comme s'il fût venu du ciel : peu de personnes audessous du trône étaient aussi riches que lui en noblesse et en écus ; k force de contempler ses trésors, de méditer sur sa généalogie, il avait fini par en perdre la tête et s'imaginer, par je ne sais quelle confusion d'idées, que le mérite de ces choses lui appartenait; sa femme ne partageait pas celte opinion, — elle était plus jeune que lui de trente ans, — et chaque jour son joug lui devenait de plus en plus insupportable; en sorte qu'après je ne sais combien de vœux, d'espérances et de craintes, quelques larmes d'adieu k la vertu, un ou deux songes agités, quelques regards jetés sur la jeunesse de Varsovie, quelques chansons, quelques danses, elle attendit les chances habituelles, ces accidents heureux qui rendent si tendres les dames les plus froides, pour décorer le comte de litres nouveaux qu'on dit être des passe-ports pour le ciel, et dont, chose étrange, se vantent rarement ceux qui les ont le plus mérités.
« J'étais alors un joli garçon ; k soixanle-dix ans il doit m'être permis de dire que dans mon jeune temps, vassaux , chevaliers, hommes ou jeunes gens, bien peu pouvaient me le disputer en agréments frivoles; car j'avais vigueur, jeunesse, gaieté, un visage qui n'était pas comme celui que vous voyez, mais aussi gracieux que maintenant il est rébarbatif; car le temps, les soucis et la guerre, en labourant mon front, en ont pour ainsi dire déraciné mon àme; et mes parents auraient peine k me reconnaître en compa- , rant ce que je suis k ce que j'étais ; au reste, ce changement s'est effectué longtemps avant que la vieillesse eût choisi mes traits pour y écrire ses annales. Vous savez que les aunées n'ont point fait décliner ma force , mon courage ,
mon intelligence, sans quoi je ne serais pas ici, à cetie heure, à vous conter de vieilles histoires, sous un chêne, n'ayant pour dais qu'un ciel sans étoiles. Mais je poursuis : la beauté de Thérésa,— il me semble la voir en ce moment passer entre moi et ce châtaignier, tant son souvenir est encore vif et chaud ; et cependant je ne puis trouver d'expressions pour vous dire comment était faite celle que j'aimais tant : elle avait cet œil asiatique, fruit du mélange de la beauté turque avec notre sang polonais ; noir comme le ciel qui est au-dessus de nous; mais il s'en échappait une lumière tendre comme le premier lever de la lune au milieu de la nuit. Ces grands yeux noirs, qu'on voyait nager dans des flots de clartés ruisselantes, et qui semblaient se fondre à leurs propres rayons, étaient tout amour, moitié langueur, moitié flamme; on eût dit le regard de ces saints qui expirent sur le bûcher en levant vers le ciel des yeux ravis, comme si c'était pour eux une joie de mourir. Son front ressemblait a un lac par un beau jour d'été , alors que le soleil dore de ses feux l'onde transparente, que ses vagues ne laissent échapper aucun murmure, et que le ciel se mire dans son cristal. Ses joues et ses lèvres... — Mais h quoi bon poursuivre? — Je l'aimais alors, — je l'aime encore; et ceux qui me ressemblent, heureux ou malheureux, aiment avec une farouche énergie. Et néanmoins, jusque dans notre fureur, nous aimons encore, et nous sommes poursuivis dans notre vieillesse par l'ombre vaine du passé : tel est encore aujourd'hui Mazeppa.
a Nous nous vîmes, — nos regards se rencontrèrent; — je la vis et je soupirai ; elle ne me parla pas, et pourlant elle me répondit. Il y a des milliers d'accents et de signes que nous entendons, que nous voyons, et que nul ne peut définir; — étincelles involontaires de la pensée, qui s'échappent du cœur oppressé, et forment un étrange langage, à la fois mystérieux et intense; anneaux de celle chaîne brûlante qui unit à leur insu de jeunes cœurs et de jeunes âmes; métal électrique qui , on ne sait comment, sert de fil con-
ducteur a la flamme absorbante. — Je vis, et soupirai, — et pleurai en silence, et néanmoins je restai, quoique à regret, dans les limites d'une timide réserve; enfin je lui fus présenté, et nous pûmes de temps à autre nous entretenir sans éveiller le soupçon. — Ce fut alors, et alors seulement, que je souhaitai de parler, que je m'y résolus; mais, faibles et tremblantes , les paroles expiraient sur mes lèvres. Un jour enfin,*— il est un jeu, un passe-temps sot et frivole, avec lequel on trompe l'ennui de la journée; c'est..., — j'en ai oublié le nom; — nous y jouâmes elle et moi, je ne sais par quel étrange hasard; je me souciai peu de gagner ou de perdre; c'était assez pour moi d'être à portée d'entendre et de voir l'être que j'aimais le plus. — Je l'observais comme une sentinelle (puissent les nôtres faire aussi bien leur devoir par celle nuit sombre!), quand je crus m'apercevoir, et je ne me trompai pas, qu'elle était pensive, ne faisait aucune attention h son jeu, était insensible à la perte ou au gain , et cependant continuait à jouer pendant des heures entières, comme si sa volonté l'eût enchaînée à cette place , mais dans un tout autre but que celui de gagner. Alors il me vint une pensée rapide comme l'éclair, c'est qu'il y avait dans son air quelque chose qui me disait de ne pas désespérer; et sur-le-champ je parlai : mes paroles étaient incohérentes, — elles n'avaient pas grande éloquence; cependant elle m'écoula; — c'est assez : — qui écoute une première fois écoulera une seconde ; son cœur assurément n'est pas de glace, et un refus n'est pas sans appel.
« J'aimai, et je fus aimé. — On dit, Sire, que vous n'avez jamais connu ces douces faiblesses; si cela est, j'abrégerai le récit de mes joies ou de mes douleurs; il vous semblerait absurde ou inutile; mais tous les hommes ne sont pas nés pour régner, ou sur leurs passions, ou, comme vous, sur eux-mêmes et sur les peuples h la fois. Je suis, — ou plutôt fêtais — prince ; j'ai commandé h des milliers d'hommes, j'ai pu les conduire au chemin du péril et du carnage ; mais
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je n'ai jamais pu exercer sur moi-même le même empire.
— Mais continuons : j'aimai et je fus aimé ; en vérité, c'est une destinée heureuse ; mais ce bonheur, lorsqu'il est a- son comble, se termine dans la douleur. — Je la voyais en secret, et l'heure qui me conduisait au boudoir de cette dame était livrée au supplice de l'attente. Mes jours et mes nuits n'étaient rien, — je ne vivais plus que pour celte heure, a laquelle ma mémoire, durant le long intervalle entre le jeune âge et la vieillesse, ne m'offre rien a. comparer. — Je donnerais l'Ukraine pour revivre une fois encore de tels moments,
— pour redevenir page, l'heureux page qui était maître d'un cœur tendre et de sa propre épée, et n'avait pour tout trésor que ces dons de la nature, la jeunesse et la santé. — Je la voyais en secret; il en est qui pensent qu'il y a double plaisir à. se voir ainsi; je n'en sais rien. — J'aurais donné ma vie pour pouvoir l'appeler mienne à la face du ciel et de la terre ; car je murmurais souvent d'être obligé de ne la voir qu'à la dérobée.