‹ Œuvres complètes de Lord Byron PoëmesChapitre 56 sur 83 · TOI · texte numérisé non relu

TOI

« Bien des yeux sont ouverts sur les amants; il en fut ainsi de nous : — dans ces occasions, le diable devrait au moins être civil. — Le diable ! il est possible que je l'accuse a tort : ce fut peut-être l'ouvrage de quelque saint malencontreux qui, fatigué de son oisiveté, exhala contre nous sa bile pieuse.

— Quoi qu'il en soit, une belle nuit, des espions mis en embuscade nous surprirent et s'emparèrent de nous. Le comte était un peu plus qu'irrité, — j'étais désarmé; mais quand j'eusse été couvert d'acier de pied en cape, qu'eusséje pu faire contre le nombre? — C'était dans le voisinage de son château, loin de la ville et de tout secours, et presque à la pointe du jour; je crus que mes moments étaient comptés, et qu'un autre soleil ne se lèverait pas pour moi; après avoir fait une prière a la vierge Marie, et peut-être aussi a un saint ou deux, je me résignai a. mon sort, et l'on me conduisit à, la porte du château. Je n'ai jamais su ce qu'était devenue Thérésa ; depuis cette époque nos destinées ont été séparées. — Elle était grande, comme bien vous le

pensez, la colère de l'orgueilleux comte palatin; et certes ce n'était pas sans raison; mais ce qui le rendait surtout furieux, citait la crainte que cet accident n'affectât sa généalogie future ; il n'en revenait pas de voir imprimer une telle tache à son écusson, lui qui était le plus noble de sa race; comme il était à ses propres yeux le premier des hommes, il croyait l'être aussi aux yeux des autres, et surtout aux miens. Corbleu! un page lui faire cet affront! encore si c'eût été un roi, il eût pu se résigner a la chose; mais un morveux de page! — Je compris sa rage, — mais je ne saurais la peindre.

— « Amenez le cheval !» — Le cheval fut amené; c'était vraiment un noble animal, un coursier tarlare, de la race de l'Ukraine, qui paraissait avoir dans les membres la vitesse de la pensée; mais il était sauvage, sauvage comme le daim sauvage, jusqu'alors indompté, et vierge encore de la bride et de l'éperon. — Il avait été pris la veille seulement; hennissant, la crinière hérissée, résistant fièrement, mais en vain, tout écumant de colère et de terreur, l'enfant du désert est amené vers moi; ils m'attachent sur son dos, ces lâches esclaves ; ils m'y enchaînent par des liens redoublés, puis, le laissant libre, le frappent d'un coup de fouet soudain : — En avant ! — en avant ! — et nous voila lancés ! — Les torrents sont moins impétueux et moins prompts.

« En avant î — en avant ! — J'avais perdu la respiration, — je ne vis point de quel côté le cheval se précipitait : à peine si le jour venait de paraître; et lui, couvert d'écume, il volait. — En avant! — en avant! — Les derniers sons de voix humaine que j'entendis, au moment où j'étais ainsi dardé loin de mes ennemis, furent les éclats de rire féroces qui venaient de cette valetaille, et que le vent apporta un instant à mon oreille : furieux, je dégageai ma téte et brisai la corde qui ûxait mon cou a la crinière du cheval en guise de bride, et, me relevant a demi avec de convulsifs efforts, je leur envoyai ma malédiction avec un hurlement; mais le

MAZEITA

bruit des pas de mon coursier, la rapidité foudroyante de son galop, les empêchèrent peut-être de m'entendre : j'en serais fâché, — car je souffrirais de savoir que je n'ai pu leur rendre leur insulte. Je la leur ai bien rendue plus lard : de ce château, de son ppnt-levis et de ses fortifications, il ne reste pas aujourd'hui une pierre, un fossé ou une barru-re, ni dans ses champs une touffe d'herbe, sauf celle qui i roît sur un pan de mur à l'endroit où était la pierre du foyer. Vous passeriez par là bien des fois sans vous douter qu'il y avait la une forteresse ; j'ai vu ses tou- - relies en flammes, leurs créneaux fendus et croulants, et le plomb fondu coulant comme une pluie de la toiture brûlée et noircie, dont l'épaisseur n'a point été à l'épreuve de ma vengeance. Dans ce jour de douleur où, voué par eux à la mort, j'étais lancé comme sur le rayon d'un éclair, ils étaient loin de prévoir qu'un jour je viendrais avec dix mille hommes de cavalerie remercier le comte de sa cavalcade incivile. Ils me jouèrent un vilain tour lorsque, me donnant un cheval sauvage pour guide, ils m'attachèrent à son flanc blanchi d'écume : je leur en ai joué un qui valait le leur, — car le temps finit par mettre toutes choses de niveau ; —et pourvu que nous sachions attendre le moment propice, il n'y a point de puissance humaine, si elle n'a pas été pardonnée, qui puisse échapper aux recherches patientes, aux longues veilles de celui qui couve comme un trésor le souvenir d'un outrage.

« En avant! en avant! mon coursier et moi nous volions sur les ailes des vents, laissant loin derrière nous toute habitation humaine; nous fendions l'air comme ces météores qui traversent les cieux, lorsqu'avec un bruit soudain l'aurore boréale vient dissiper la nuit. Nous n'avions sur notre Toute ni ville ni village, mais une plaine immense et déserte que bornait k l'horizon une noire forêt; et sauf les créneaux de quelques forteresses élevées autrefois contre les Tartares, et que j'apercevais de loin sur les hauteurs, je ne voyais aucune trace d'homme ; l'année précédente, une

armée turque avait passé dans ces lieux, et la ou le spahi a imprimé le sabot de son cheval, la verdure fuit le sol ensanglanté. Le ciel était sombre, terne et grisàlre, et une sourde brise glissait avec des gémissements auxquels j'aurais bien voulu mêler les miens ; — mais emporté par la rapidité de ma course au loin, au loin, je ne pouvais ni soupirer ni prier. Une pluie de sueur froide découlait de mon front sur la crinière hérissée du cheval qui, continuant à ronfler de fureur et d'effroi, poursuivait son vol rapide. Quelquefois je m'imaginais qu'il allait ralentir sa course; mais non, le poids léger de mon corps n'était rien pour sa robuste colère; ce n'était pour lui qu'un aiguillon; chaque mouvement que je faisais pour délivrer mes membres gonflés de leur douloureuse étreinte, ajoutait a sa rage et a son épouvante. J'essayai de faire entendre ma voix, — elle était faible et basse, et néanmoins elle le faisait tressaillir comme si on l'eût frappé du fouet ; et à chacun de mes accents il bondissait comme si le bruit soudain d'une trompette eût résonné h son oreille ; cependant mes liens étaient trempés de mon sang qui coulait le long de mes membres, et mon gosier était dévoré d'une soif plus brûlante que la flamme.

« Nous arrivâmes à. la forêt sauvage : — elle était si Yasle que d'aucun coté je n'en pus découvrir les limites. Ça et là s'élevaient des arbres antiques et vigoureux que n'auraient pu faire ployer les vents les plus violents qui soufflent des solitudes de la Sibérie, et dépouillent en passant les bois de leur feuillage; — mais ces arbres étaient en petit nombre, et l'espace qui les séparait était rempli à perte de vue par de jeunes et verls arbustes ; ceux-ci étaient dans tout le luxe de leur parure annuelle. On était loin encore de ces soirées d'automne qui frappent de mort les feuilles des bois, et les dispersent colorées d'un rouge sans vie, pareil au sang coagulé des corps restés sur le champ de bataille lorsqu'une longue nuit d'hiver a gelé toute ces tètes sans sépulture, et les a tellement durcies que le bec du corbeau s'efforce vainement d'entamer leurs joues glacées : c'était un immense

et sauvage taillis, parsemé ça et la. d'un châtaignier, d'un chêne vigoureux, d'un pin robuste, mais a une grande distance les uns des autres, — fort heureusement pour moi, sans quoi je m'en fusse mal trouvé. — Les branches pliaient devant nous sans me déchirer, et je trouvai la force de supporter mes blessures, déjà cicatrisées par le froid. —J'étais rassuré par mes liens contre le danger de tomber; nous glissâmes comme le vent à travers le feuillage, laissant derrière nous les arbustes, les arbres et les loups ; la nuit, je les entendis nous suivre a. la piste; j'entendis sur nos talons résonner leur galop qui lasse la rage du limier et le feu du chasseur: partout où nous allâmes, ils nous suivirent et ne nous quittèrent même pas au lever du soleil. A la pointe du jour je les vis derrière nous à une verge au plus de dislance, nous suivant en longue file a. travers le bois, de même que, la nuit, le bruit de leurs pas furtifs, qui faisaient frissonner les feuilles, avait frappé mon oreille. Oh ! que n'aurais-je pas donné alors pour pouvoir, armé d'une épée ou d'une lance , mourir en combattant au milieu de celte horde , et ne succomber du moins qu'après avoir immolé plus d'un ennemi ! Quand mon cheval avait commencé sa course, je souhaitais de la voir bientôt terminée ; mais maintenant je doutais de sa vigueur et de sa vitesse ! Appréhension vainc ! sa nature agile et sauvage lui avait donné la vigueur d'un chevreuil des montagnes. La neige qui, de ses éblouissants tourbillons, aveugle et accable le villageois à deux pas de sa cabane, dont il ne franchira pas le seuil, égale à. peine dans sa chute la rapidité avec laquelle il traversa l'enceinte de la forêt, infatigable, indompté et plus que sauvage ; furieux comme un enfant gâté à. qui on refuse quelque chose; ou, plus furieux encore, — comme une femme contrariée et qui veut faire à sa tête.

« Nous avions franchi la forêt ; il était plus de midi, et quoiqu'on fût au mois de juin, l'air était froid ; peut-être mon sang s'étail-il refroidi dans mes veines : la souffrance prolongée dompte les plus courageux. Je n'étais pas alors

ce que je semble maintenant; mais, impétueux comme un torrent d'hiver, je laissais éclater mes sentiments avant d'en avoir pu moi-môme déterminer les motifs. Si Ton considère la fureur, le ressentiment et les craintes auxquels j'étais livré, les tortures que j'endurais, le froid, la faim, la douleur, la honte et le désespoir qui m'oppressaient : me voir ainsi nu et garrotté, moi, né d'une race d'hommes dont le sang, quand on les irrite et qu'un pied téméraire les foule, lessemble à celui du serpent à sonnettes levant sa crête et prêt h percer son ennemi; comment s'étonner que ce corps épuisé s'affaissât un moment sous le poids de ses maux? La terre fuyait sous moi, les cieux roulaient alentour; il me sembla que je tombais; je me trompais, j'étais trop bien attaché. Mon cœur défaillit, mon cerveau devint douloureux, battit un instant, puis cessa de battre : les cieux tournèrent comme une immense Toue ; je vis les arbres vaciller comme des hommes ivres, et un faible éclair passa sur mes yeux qui ensuite ne virent plus rien : celui qui meurt ne peut mourir plus que je ne mourus alors. Accablé par la torture de cette course infernale, je sentais les ténèbres qui me couvraient s'éloigner, puis revenir encore; je lis effort pour sortir de cette léthargie, mais ne pus réussir à rappeler mes sens : j'éprouvais ce qu'éprouverait un homme flottant sur une planche au milieu de l'Océan, ballotté sur l'onde, tantôt submergé, tantôt soulevé par les vagues qui le lancent vers une rive déserte. Ma vie onduleuse ressemblait à ces clartés fantastiques qui, au milieu de la nuit, luisent h nos yeux fermés, dans les premiers accès de la fièvre ; mais cette sensation disparut sans beaucoup de douleur, pour faire place à un trouble confus bien plus pénible; j'avoue que je redouterais d'éprouver de nouveau la même souffrance au moment où je mourrai ; et pourtant je conjecture que nous devons en ressentir beaucoup plus avant de redevenir poussière ; n'importe, j'ai plus d'une fois découvert hardiment mon front devant la mort.

a Le sentiment me revint; où étais-je? Glacé, engourdi,

étourdi, je sentis à chaque pulsation la vie reprendre peu à peu possession de mon être ; puis j'éprouvai pendant quelque temps une douleur convulsive qui rendit son cours a mon sang épaissi et glacé; des bruits discordants arrivaient a mon oreille ; je sentis de nouveau mon cœur tressaillir ; la vue me revint, bien qu'obscurcie, comme si un épais cris • tal eût été placé entre les objets et moi. Il me sembla entendre auprès de moi le bruissement des vagues; j'entrevis aussi le ciel parsemé d'étoiles ; — ce n'est point un songe ; le sauvage coursier nage dans un fleuve plus sauvage encore ! La rivière large et brillante étend au loin ses ondes en poursuivant son cours, et nous sommes au milieu, luttant contre les flots et nous dirigeant vers un rivage inconnu et silencieux. L'eau m'a tiré de mon engourdissement, et son baptême a rendu a mes membres roidis une vigueur passagère. Le poilra\l de mon coursier brise les vagues qu'intrépide il affronte, et nous continuons d'avancer. Enfin nous atteignons la rive glissante ; c'était un port de salut qui avait peu de prix pour moi, car derrière nous tout était lugubre et somhre, et devant nous je ne voyais que ténèbres et terreurs. Combien d'heures de la nuit ou du jour je restai dans » cette suspension de mes souffrances, je ne le puis dire ; a peine savais-je si ce souffle que j'aspirais était encore de la vie.

Le coursier sauvage, dont le poil est humide, dont la crinière ruisselle, les jambes fléchissent et les flancs fument, redouble d'efforts pour gravir la rive escarpée. Nous parvenons au sommet : une plaine immense se dérouie à travers les ténèbres de la nuit, et semble s'étendre bien loin, bien loin, bien loin, comme ces précipices que nous voyons dans nos rêves; l'œil ne peut en découvrir les limites; ça et là, quelques taches blanchâtres, quelques touffes d'un sombre gazon, se détachaient en masses confuses a la clarté de la lune qui se levait à ma droite ; mais rien dans celle ténébreuse solitude n'annonçait la présence d'une habitation humaine; pas de clarté vacillante brillant dans le lointain

comme un aslre hospitalier : pas même un feu follet qui vînt se jouer de mes maux : celle dérision m'eût fait du bien alors ; sans pouvoir m'abuser, elle eût été bienvenue : car, au milieu de mes souffrances, elle m'eût rappelé quelque chose de la demeure des hommes.

a Nous continuâmes à avancer, — mais d'un pas tardif et lent ; la sauvage vigueur du coursier était enfin épuisée ; las et abattu, une faible écume coulait de sa bouche, et il se traînail péniblement. Un enfant débile eût pu en ce moment le conduire; mais cela ne me servait de rien : je ne pouvais profiler de sa faiblesse actuelle, — j'étais attaché, et eusséje été libre, la force m'eût manqué peut-être. Je fis encore quelques efforts pour briser les liens qui m'enchaînaient si étroitement; ce fut en vain, je ne fis que les resserrer davantage, et abandonnai bientôt des tentatives qui ne faisaient qu'ajouter a mes souffrances. Ma course étourdissante semblait sur le point de se terminer, quoique je ne me visse près d'atteindre aucun but. Quelques rayons lumineux annoncèrent la venue du soleil. — Avec quelle lenteur, hélas ! il se leva ! Je crus que le voile des vapeurs grisâtres du matin ne ferait jamais place au jour; comme il fut long à se dissiper! — Que de temps s'écoula avant que l'astre du jour eût coloré l'Orient de sa flamme pourpre, délrûné les étoiles, éleint les rayons de leurs chars, et du haut de son trône eût rempli la terre d'une lumière unique, entièrement à lui!

a Le soleil se leva, et dissipa le nuage de vapeurs étendu sur la surface de cette région solitaire; mais que m'eût servi de traverser plaine, forêt, rivière? aucune trace d'hommes ou d'animaux n'était empreinte sur cette terre luxuriante et sauvage ; nul vestige de voyageur, nul de travail ; l'air même était muet; pas un bourdonnement d'insecte, pas une voix d'oiseau ne s'élevait des herbes ou des buissons. Haletant comme s'il allait expirer, l'animal épuisé marcha encore quelques verstes; et toujours nous étions seuls, ou du moins semblions l'être. Enfin, pendant que nous cheminions d'un

pas affaibli, je crus entendre sortir d'un groupe de noirs sapins le hennissement d'un cheval. Est-ce le vent qui souffle dans ces branches? Non, non! Voici venir de la forêt une troupe de cavalerie ! je la vois qui accourt au galop. Un nombreux escadron s'avance! je veux pousser un cri; — mes lèvres étaient sans voix. Les coursiers s'élancent en caracolant; mais où sont ceux qui doivent tenir les rênes? Mille chevaux et pas un cavalier ! Mille chevaux aux crins mouvants, à la queue flottante, aux larges naseaux que n'a jamais comprimés la douleur, à la bouche que le mors et la bride n'ont point ensanglantée, aux pieds légers dont le fer n'approcha jamais, aux flancs qui n'ont senti encore ni le fouet ni l'éperon ; mille chevaux sauvages et libres comme les vagues roulantes de l'Océan, accourent en foule avec un bruit de tonnerre comme pour saluer notre débile approche. Cette vue ranime mon coursier; il accélère un moment son pas chancelant; il leur répond par un faible et sourd hennissement, puis il tombe. Étendu par terre, il exhale péniblement son dernier souffle ; puis ses yeux deviennent ternes, ses membres immobiles : c'en est fait, son premier et dernier voyage est achevé ! Ses camarades s'avancent, — ils le voient tomber, et moi, ils me voient bizarrement attaché sur son dos par mille liens que mon sang a rougis. Ils s'arrêtent, ils tressaillent, — se mettent a flairer l'air, galopent un moment çà et là, approchent, s'éloignent, caracolent alentour, puis tout à coup reculent en bondissant, commandés par un grand cheval noir qui semble le patriarche de sa tribu, et dont les flancs velus n'ont pas un seul poil blanc; ils ronflent, — écument, — hennissent, — s'écartent, puis, à la vue d'un homme, par un mouvement instinctif, prennent leur galop vers la forêt. — Ils m'abandonnèrent a mon désespoir, enchaîné au cadavre de mon malheureux coursier étendu sous moi sans vie, ne sentant plus l'étrange fardeau dont je ne pouvais débarrasser ni lui, ni moi; — et là nous restions gisants, le mourant sur le mort ! Je ne m'attendais pas à ce qu'un autre jour se levât sur ma tête inabritée et sans défense.

« Je restai ainsi enchaîné depuis l'aube jusqu'au crépuscule, comptant douloureusement les heures trop lentes, avec tout juste assez de vie pourvoir descendre sur moi mon dernier soleil, dans cette certitude désespérante qui fait qu'à la, fin nous nous résignons à ce qui nous semblait autrefois le pire et le dernier des maux a redouter, destin inévitable, — véritable bienfait qui, pour venir de bonne heure, n'en est pas moins précieux; et pourtant, à nous voir le craindre et le fuir avec tant de soins, on dirait que c'est un piège auquel la prudence peut échapper. Parfois nous le souhaitons et l'implorons; parfois nous le demandons au glaive dont notre main tourne la pointe contre nous-mêmes, et cependant c'est un remède lugubre et hideux même a des maux intolérables, et sous aucune forme il n'est le bien-venu. Et néanmoins, chose étrange! les enfants du plaisir, ceux qui, dans leurs orgies, ont abusé de la beauté, de la table, du vin et de l'opulence, meurent calmes, plus calmes souvent que l'homme qui a eu la misère pour héritage; car celui qui a parcouru tour à tour tout ce qu'il y avait de beau et de nouveau n'a rien à espérer, rien à regretter; et, sauf l'avenir (que les hommes envisagent, non en raison du bien ou du mal qu'ils ont fait ici-bas, mais en raison de la force ou de la faiblesse de leurs nerfs), il n'a peut-être rien qui doive l'affliger ou le troubler ; — mais l'infortuné espère toujours voir la On de ses maux, et la Mort, qu'il devrait saluer comme une amie, paraît, à sa vue malade, venue tout exprès pour lui ravir sa récompense, l'arbre de son nouveau paradis. Demain lui aurait tout donné, l'aurait indemnisé de ses souffrances et relevé de sa ruine ; demain aurait été le premier d'une série de jours où il n'y aurait eu rien a déplorer ni à maudire, le commencement d'une longue suite d'années brillantes, radieuses et souriantes, à travers le voile de ses pleurs, récompense de tant d'heures douloureuses ; demain lui aurait donné le pouvoir; demain il aurait pu commander, briller, punir, sauver; — faut-il que cette aurore n'éclaire que sa tombe !

« Le soleil approchait de l'horizon, — et j'étais encore en-

chaîné à ce cadavre roide et glacé; je crus que nous mêlerions en ce lieu nos poussières; mes yeux obscurcis avaient besoin du trépas : nul espoir de délivrance ne réapparaissait. Je levai mes derniers regards au ciel ; et là, entre moi et le soleil, je vis voler le corbeau impatient qui, pour commencer son repas, avait peine à. attendre que les deux victimes fussent mortes; il s'envolait, se posait à terre, puis s'envolait encore, et à, chaque fois se rapprochait de nous ; à la lueur du crépuscule, je voyais ses ailes étendues, et un moment il vint se poser si près de moi que j'aurais pu le frapper si j'en avais eu la force ; mais le léger mouvement de ma main, le sable faiblement effleuré, le son débile qui sortit avec effort de mon aride gosier, et qu'on pouvait à peine appeler une voix, tout cela suffit a la fin pour l'écarter. — J'ignore le reste ; — tout ce que je me rappelle de mon dernier rêve, c'est je ne sais quelle étoile charmante que fixaient dans le lointain mes yeux obscurcis, et dont la lueur incertaine brillait, s'éclipsait tour h tour ; et puis encore la sensation froide, lourde, vague et pénible du retour de mes sens, que suivit de nouveau le calme de la mort ; puis un souffle de respiration me revint; puis un léger frisson, une courte pause; une défaillance glaciale coagula mon cœur; des étincelles traversèrent mon cerveau, — un bâillement, une palpitation, un élancement de douleur, un soupir, et ce fut tout.

« Je m'éveillai.— Où étais-je?— Est-ce un visage humain qui me regarde? Est-ce un toit qui m'abrite? Est-ce sur un lit que mes membres reposent? Est-ce dans une chambre que je me trouve? Ces yeux brillants dont le bienveillant regard est fixé sur moi, sont-ce des yeux mortels? Je refermai les miens, doutant si je n'étais pas encore plongé dans mon premier assoupissement. Une jeune fille à la taille svelte et haute, à la longue chevelure, était assise auprès du mur de la chaumière, occupée a me veiller. Au premier 4 réveil de ma pensée, mes regards rencontrèrent les siens; de temps en temps ses grands yeux sauvages et noirs me

contemplaient avec une secrèle sollicitude : je regardai, regardai encore, et me convainquis enfin que ce n'était pas une vision, — mais que je vivais en effet, et n'avais plus à craindre de servir de repas au vautour ; et quand la jeune fille de l'Ukraine vit que mes yeux appesantis s'étaient ouverts, elle sourit ; — et moi j'essayai de parler, mais ne pus y réussir; et elle s'approcha, et, mettant un doigt sur ses lèvres, me fit comprendre que je ne devais pas tenter de rompre le silence jusqu'à ce que le retour de mes forces me permît le libre usage de la parole ; ensuite elle posa sa main sur la mienne, arrangea l'oreiller qui soutenait ma tête; puis, marchant sur la pointe des pieds, ouvrit doucement la porte et parla à voix basse. — Jamais je n'entendis une si douce voix ! Il y avait de la musique jusque dans le bruit de ses pas ; — mais ceux qu'elle appelait n'étaient pas éveillés, et elle sortit ; mais auparavant elle jeta encore un regard sur moi , me fit un nouveau signe pour me dire que je n'avais rien à craindre, qu'il y avait du monde dans la pièce voisine, qu'en ce lieu tout était à mes ordres et qu'elle allait bientôt revenir; en son absence il me sembla que je souffrais d'être seul.

« Elle revint avec son père et sa mère. — Mais qu'ajouterai-je encore ? Je ne vous fatiguerai pas du récit de mes aventures depuis le jour où je devins l'hôte du Cosaque : ils m'avaient trouvé sans mouvement daus la plaine, — m'avaient transporté a la cabane la plus rapprochée, — et là m'avaient rappelé à la vie, — moi, — destiné un jour à régner sur eux î Ainsi, l'insensé qui voulut assouvir sur moi sa rage en raffinant sur mon supplice, m'envoya au désert, garrotté, nu, sanglant et seul, pour passer du désert sur un trône. — Quel mortel peut prévoir sa destinée? — que nul ne se décourage, que nul ne désespère ! demain le Borysthène verra peut-être nos coursiers brouter en paix sur la rive ottomane, — et jamais je n'ai éprouvé à voir un fleuve autant de joie que j'en aurai à saluer celui-là quand nous serons en sûreté sur ses bords. Camarades, bonne nuit ! »

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