ÉGLOGUES LITTÉRAIRES
Via*.
Charmante! créatures, ne tous fle* paa trop k la couleur, douent ro* chereux étro auui rougci que voi boa •ont bleu !
ÉGLOGDE PREMIÈRE..
IfiL scène est à Londres, devant la porte de la salle d un cours, »
Arrive TRACY qui aborde LNKEL.
Inkel. Vous arrivez trop tard.
Tracy. Est-ce lini ?
bxkel. Ce ne sera pas fini d'une heure ; mais les bancs ressemblent à un parterre de fleurs, tant est grand le nombre des dames qui y figurent ; c'est une mode qu'elles ont créée ; de môme qu'on dit les <r beaux-arts> » de même on peut donner le nom de a belle passion » h la manie dont ces dames se sont éprises pour la scienee; et elles ont fait de tous nos beaux messieurs des amateurs de lecture.
Tracy. Je ne le sais que trop^ et j'ai usé ma patience en m'efforçant d'étudier vos publications nouvelles. C'est Vamp, Scamp, Monlliy, Wordswords et compagnie, avec leur damnable...
Inkel. Arrêtez, mon bon ami ; savez-vous à qui vous parlez?
Tracy. Parfaitement, mon cher; vous êtes connu dans Pater noster Row ». Vous êtes un auteur, un poëte.
Inkel. Et vous imaginez-vous que je puisse vous entendre de sang-froid décrier les Muses?
Tracy. Excusez-moi : je n'ai pas eu l'intention d'offenser les neuf Sœurs, quoique, à vrai dire, le nombre de ceux qui prétendent à leurs faveurs soit tel... — Mais laissons là celte matière. Je sors de la boutique d'un libraire, conliguë a celle
3*i2 OEUVRES DE LORD DYRON.
d'un pâtissier, en sorte que, lorsque je ne trouve pas sur les rayons du bibliopole le livre que je cherche, je n'ai qu'à faire deux pas pour me rendre chez le voisin ; car vous savez que c'est là qu'on trouve tous les livres qu'on désire. Je viens donc de parcourir une critique charmante, si saupoudrée d'esprit, si aspergée de grec ! votre ami, — vous savez qui, — y est si joliment flagellé, que, pour me servir de l'expression en usage, c'est on ne peut plus « rafraîchissant. » Quel mot admirable!
Inkel. C'est vrai ; il a quelque chose de si doux et de si frais ! — peul-élre s'en sert-on un peu trop souvent ; les journaux eux-mômes ont fini par l'adopter, — mais n'importe. Vous dites donc qu'ils ont houspillé notre ami?
Tracy. Ils ne lui ont pas laissé un lambeau, — pas une guenille de sa réputation présente ou passée, qui, disent-ils, est une honte pour le siècle et la nation.
Inkel. Je suis fâché d'apprendre cela, car vous savez que l'amitié... — Notre pauvre ami ! — Mais je prévoyais que les choses se termineraient ainsi. Notre amitié est telle que je ne veux rien lire de ce qui pourrait la blesser. — N'auriez-vous pas par hasard la Revue dans votre poche?
Tracy. Non ; j'ai laissé la-bas une douzaine d'auteurs et autres (j'en suis désolé, vraiment, puisqu'il s'agit d'un collègue) ; je les ai laissés disputant et se démenant comme autant de lutins , et brûlant d'impatience de voir la suite de tout ceci.
Jnkel. Allons les rejoindre.
Tracy. Quoi donc ! n'allez-vous pas rentrer au cours ?
Inkel. La salle est encombrée ; un spectre ne trouverait pas à s'y placer. D'ailleurs, notre ami Scamp est aujourd'hui si absurde...
Tracy. Comment pouvez-vous le savoir avant de l'avoir entendu?
Inkel. J'en ai entendu tout autant qu'il m'en faut; et, à vous parler franchement, ma retraite a eu pour motif ses absurdités stupides, non moins que la chaleur.
Tracy. Je vois que je n'aurai pas perdu grand chose.
Inkei. Perdu ! — un falras pareil ! j'aimerais mieux inoculer a ma femme la bave d'un chien enragé, que d'écouter deux heures durant le galimatias dont il nous inonde, pompé avec tant d'effort, dégorgé avec tant de peine, que... — Venez, ne me faites pas dire du mal du prochain.
Tracy. Moi, vous en faire dire !
lnkel. Vous! Je n'ai rien dit jusqu'au moment où vous m'avez forcé, en disant la vérité....
Tracy. De dire du mal? est-ce là votre déduction?
Inkel. En disant du mal de Scamp , je suis l'exemple , je ne le donne pas. C'est un imbécile , un imposteur , un niais.
Tracy. Et la foule d'aujourd'hui- prouve qu'un imbécile en produit beaucoup d'autres. Mais, nous deux, nous serons sages.
lnkel Alors, je vous en prie, relirons nous.
Tracy. Je ne demanderais pas mieux, mais...
lnkel. Pour vous attirer dans celle serre chaude, il faut qu'il y ait pour vous un objet d'attraction plus vif que Scamp et la harpe juive qu'il appelle sa lyre.
Tracy. C'est vrai, — je l'avoue, une beauté charmante...
lnkel. Une demoiselle?
Tracy. Miss Lilas!
lnkel. Le bas-bleu? l'héritière?
Tracy. L'ange !
lnkel. Le diable! Eh! mon cher! tirez-vous de ce mauvais pas aussi vite que vous pourrez. Vous! épouser miss Lilas! ce serait vous perdre : elle est poëte, chimiste et mathématicienne.
Tracy. C'est un ange.
Inkel. Dites plutôt un angle. Si vous l'épousez, vous ne tarderez pas à en venir aux querelles. Je vous dis, mon cher, que c'est un bas-bleu, aussi bleu que le firmament.
Tracy. Est-ce là un motif pour que noire union n'ait pas lieu?
lnkel. Hum! je puis dire n'avoir vu de longtemps d'union heureuse résulter d'un hyménée avec la science. Elle est si
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instruite en toute chose et si empressée a s'ingérer dans tout ce qui se rattache aux objets scientifiques, que... Tracy. Quoi ?
Inkel. Je ferais peut-être tout aussi bien de me taire; mais cinq cents personnes vous diront que vous avez tort.
Tracy. Vous oubliez que lady Lilas esl riche comme un juif»
Jnkeî. Est-ce la demoiselle, ou les écus de la maman que vous couchez en joue?
Tracy. Mon cher, je serai franc avec vous : — j'ai en vue ces deux objets à la fois. La demoiselle est une fort belle fille.
Inkel. Et vous ne vous sentez aucune répugance pour la succession de son excellente mère, qui, je vous en avertis, m'a tout l'air de vouloir vivre pour le moins autant que vous.
Tracy. Qu'elle vive, et aussi longtemps qu'il lui plaira; je ne demande que le cœur et la main de sa fille. Inkel. Son cœur est dans son encrier; — sa main sur une
plume.
Tracy. A propos, — voudriez-vous me composer une
chanson de temps à autre ?
Inkel. Dans quel but ?
Tracy. Vous savez, mon cher ami, qu'en prose j'ai, à tout prendre, un talent fort honnête; mais en vers...
Inkel. Vous êtes un terrible homme, il faut l'avouer.
Tracy. J'en conviens; et cependant, au temps où nous vivons, il n'y a pas d'appât plus certain pour gagner le cœur des belles, qu'une stance ou deux; et, comme je suis incompétent dans cette matière, auriez-vous la bonté de m'en fournir quelques-unes ?
Inkel. En votre nom?
Tracy. En mon nom. Je les recopierai et les lui glisserai dans la main, pas plus tard qu'au prochain raout.
Inkel. Étes-vous donc tellement avancé que vous puissiez vous hasarder k ce point?
Tracy. Comment donc! me croyez-vous subjugué par les
yeux d'un « bas-bleu » au point de n'oser lui dire en vers ce que je lui ai dit en prose pour le moins aussi sublime?
Inkel. Aussi sublime! S'il en est ainsi, tous n'avei nul besoin de ma muse.
Tracy. Mais considérez, mon cher Inkel, qu'elle est «basbleu. »
Inkel. Aussi sublime ! — Monsieur Tracy, — je n'ai plus rien à vous dire. Tenez-vous-en à la prose. — Aussi sublime! ! ! — Mais... ! je vous souhaite le bonsoir.
Tracy. Arrêtez, mon cher ami; — songez donc.... — j'ai tort, je l'avoue ; mais, je vous en prie, composez-moi une chanson.
Inkel. Aussi sublime!!!
Tracy. L'expression m'est échappée.
Inkel. Cela se peut, monsieur Tracy; mais cela dénote un bien mauvais goût.
Tracy. Je le confesse, — je le sais, — je le reconnais; — que faut-il vous dire de plus ?
Inkel. Je vous comprends. Vous dépréciez mes talents par d'insidieuses attaques jusqu'au moment où vous croyez pouvoir les faire servir à votre avantage.
Tracy. Et n'est-ce pas là une preuve que j'en fais cas ?
Inkel. J'avoue qu'en effet cela change beaucoup l'état de la question.
Tracy. Je sais ce que je fais ; et vous qui n'êtes pas moins homme du monde que poète, vous n'aurez pas de peine h comprendre que je n'ai jamais pu avoir l'intention d'offenser par mes paroles un génie tel que vous, qui d'ailleurs. êtes mon ami.
Inkel. Sans doute ; vous devez savoir à présent ce qui est dû a un homme de.... — Mais, venez, — donnez-moi une poignée de main.
Tracy. Vous saviez, et vous savez, mon cher ami, avec quel empressement j'achète tout ce que vous publiez.
Inkel. C'est l'affaire de mon libraire; je me soucie fort peu de la vente; et en effet, les meilleurs poèmes commencent toujours par se vendre mal : témoin les épopées de
Renégat , les drames de Solby », et mon grand roman à moi....
Tracy. On en a fait amplement l'éloge; je l'ai vu louer dans la « Revue de la \ieille fille *. »
Inkel. Quelle revue?
Tracy. C'est le Journal de Trévoux 8 de l'Anglelerre, œuvre ecclésiastique de nos jésuites anglais. Ne l'avez- vous jamais vue?
Inkel. C'est un plaisir que j'ai encore à me procurer. Tracy. Je vous conseille alors de vous dépécher. Inkel. Pourquoi?
Tracy. J'ai entendu dire que l'autre jour elle a failli rendre Y âme.
Inkel. Bien, c'est signe qu'elle ne manque pas tout à fait d'esprit.
Tracy. Certainement. Irez-vous au raout de la comtesse de Fiddlecome ?
Inkel. J'ai une carte et je m'y rendrai ; mais pour le moment, aussitôt qu'il plaira à l'ami Scamp de descendre de la lune (où il va sans doute chercher son esprit égaré), aussitôt qu'il aura donné un instant de répit à sa manie professorale, je suis engagé a la collation de lady Bluet, pour y prendre ma part d'un souper froid et d'une conversation instructive : c'est une sorte de réunion dont Scamp est l'occasion, les jours où a lieu son cours et où on lui sert de la langue froide et des louanges; et j'avoue pour ma part que celle réunion n'a rien de désagréable. Voulez- vous y venir? Miss Lilas y sera.
Tracy. Voilà un métal attractif.
Inkel. Oui, certes, — pour la poche.
Tracy. Vous devriez encourager ma passion au lieu de la contrarier. Mais, allons; car, si j'en juge par le bruit que j'entends....
Inkel. Vous avez raison; partons avant qu'on ne vienne ici, si nous ne voulons que ces dames nous tiennent une heure à leur audience, exposés au supplice d'être mis sur la sellette par toute la ruche des « bas-bleus. » Diantre ! les
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voilà qui arrivent; je reconnais le vieux Sotby, à sa voix en faux-bourdon, h son ton ex cathedra! Oui! c'est luimême. Pauvre Scamp! va rejoindre tes amis, sinon il te paiera dans ta propre monnaie.
Tracy. Il n'y a rien là que de juste ; ce sera leron pour leçon.
Jnkel. C'est évident. Mais, au nom du ciel! éloignonsnous, si nous voulons éviter ce fléau. Venez, venez, je pars.
Inkel sort.
Tracy. Vous avez raison, je vous suis; je n'ai tout juste que le temps de recourir au « Sic me servavit Apollo «. » Nous allons voir toute la bande à, nos trousses, bas-bleus, dandys, douairières, scribes en sous-ordre, tous accourant en foule chez lady Bluet pour humecter leurs gosiers délicats d'un verre de madère.
Tracy sort,